26-10-2009

La Saulaie : Un ghetto au cœur d'Oullins

L’enquête sur le meurtre d’une jeune fille, brûlée dans une cave début juillet, piétine toujours. Car la loi du silence reste la règle dans ce quartier à la dérive. Enquête.

“Comment voulez-vous que je me sente bien à la Saulaie, avec toute cette racaille ?", C'est Fayçal Zid qui parle. Le père de Fatima, retrouvée étranglée et brûlée dans une cave, un sac plastique sur la tête, début juillet, est en colère contre la justice qui n’a toujours pas identifié le coupable. Mais Fayçal est aussi accablé car le principal suspect, c’est son fils, Mohamed, que la police a interpellé car il présentait des brûlures sur les jambes quelques jours après les faits. Et il est toujours en prison. D'autant plus que les enquêteurs ont retrouvé une chaîne en or qui traînait dans la cave et qui lui appartiendrait. Mohamed n’aurait pas supporté que sa sœur soit une fille normale, c'est-à-dire qui ne portait pas de tchador, qui fumait, qui sortait... Et qui surtout avait quitté le quartier pour vivre avec son petit ami. Une hypothèse démentie par son père qui a aussi tenu à écarter la piste religieuse. En septembre, l’enquête a même semblé rebondir car trois jeunes caïds du quartier ont été interpellés. Une nouvelle piste ? Le trio était soupçonné d’avoir voulu forcer Fatima à se prostituer. Et la tentative d’intimidation aurait mal tourné. Mais ces trois jeunes ont finalement été relâchés. Trois mois après les faits, l’enquête est en tout cas au point mort. Du coup, les rumeurs circulent. Assez révélatrices du climat qui règne à la Saulaie.

Ce qui frappe d'ailleurs quand on débarque dans ce quartier, c'est qu'on tourne rapidement en rond. Coincé entre la voie ferrée et l’autoroute Lyon-Marseille, la Saulaie se résume en fait à la place Kellermann et quelques rues dont l’avenue Jean Jaurès, l’artère principale. A peine 11 hectares. Mais ici règne une mentalité de ghetto sans les barres HLM. Avec de nombreux petits trafics en tous genres comme les grandes banlieues sensibles de Vénissieux ou de Vaulx-en-Velin. Une évolution qui s’est accélérée au cours des dernières années. Autrefois très industrialisée, la Saulaie accueillait de grandes tanneries et c’était traditionnellement le quartier des immigrés. Des Italiens dans les années 30 aux Algériens dans les années 60. Un quartier où le brassage était fort. Mais avec l’explosion du chômage, seules les familles les plus pauvres sont restées ici. Les Zid par exemple vivent depuis les années 50 à la Saulaie qui s’est communautarisé. Au café de la Traille, on se retrouve essentiellement entre Maghrébins. Pas de femmes ni d’alcool. Et quand ils poussent la porte, les habitués ne disent pas "Bonjour" mais “Salam”. Bref pour se faire comprendre, il vaut mieux parler arabe. “On vient en majorité de Biskra, une ville algérienne située aux portes du Sahara. Alors on se connaît à peu près tous. Ici, c’est comme au bled !” reconnaît Ahmed. “La communauté musulmane vit refermée sur elle-même. Moi, je suis contre le racisme mais parfois je me demande qui est le plus raciste !”, regrette une vendeuse "française" du magasin d’électroménager situé face à la cave où a été tuée Fatima Zid. Une cave qui servait d’ailleurs à entreposer des objets volés comme le reconnaissent les jeunes du quartier. Certains ne prennent même pas la peine de cacher ni leur petit trafic, ni leur mépris pour la police. “Comme la plupart de mes potes, j'ai été convoqué par les flics pour l'affaire Zid, j'y suis allé avec un scooter volé et je les ai enfumés" se vante Mourad. Avenue Jean Jaurès, c'est d'ailleurs très facile de trouver du "shit". 10 à 15 euros la barrette. Un trafic minable qui permet aux petits lascars de se faire de l'argent de poche. Mais pas plus. Car ici la plupart des jeunes sont en galère. Ils ont entre 13 et 17 ans, mais visiblement ils ont quitté l'école depuis longtemps. Pour faire du "biz", c'est-à-dire des petites affaires crapuleuses.

 

Un quartier oublié
Des jeunes qui affichent aussi leur mépris pour les "meufs". D’ailleurs, quand Sihem Habchi, la présidente nationale de l’association Ni putes ni soumises est venue rendre hommage à cette jeune fille, des jeunes du quartier ne se sont pas gênés pour l’insulter. “Retourne à Paris avec ton association de taspé”. Au centre social, on confirme qu’il est très difficile d’attirer des filles du quartier. “Certains parents affirment qu’on est un lieu de débauche car on propose des activités mixtes” avoue une éducatrice. Pourtant, beaucoup d’habitants se plaignent de vivre dans un quartier “mort”. Comme Hamdi Abbas, le boucher de l’avenue Jean Jaurès : “il n’y a aucune animation pour les jeunes. Même pas une salle où ils peuvent se retrouver. La mairie nous a oubliés”. Certaines rumeurs circulent aussi sur la mosquée. Son imam, Nasserdine Senani, n’a pourtant pas la réputation d’être un islamiste. Il est même plutôt proche du très institutionnel Kamel Kabtane, le recteur de la grande mosquée de Lyon. Mais cet imam de la Saulaie n’encourage pas non plus à l’ouverture. Impossible d’ailleurs de l’approcher. Ses proches refoulent les journalistes de Mag2 Lyon, jugés trop curieux. Autour de la Mosquée, c'est le rendez-vous des barbus du quartier, en salwa et kameez, la tenue traditionnelle pakistanaise. A la mode djihadiste, ce sont les musulmans purs et durs. Et, bien rares sont les filles qui osent se balader seules dans le quartier. Sauf des femmes voilées, avec leurs enfants. 

Et puis il y a le Formule 1, un hôtel situé face à la Mosquée où certains jeunes se retrouveraient pour des soirées pimentées. Khader confirme " quand on a fait de la tune, on loue une chambre pour la nuit et on ramène des salopes, des Françaises bien sûr". Jamais des filles du quartier, précise ce petit trafiquant de "shit" qui roule en scooter volé. Mais le vrai problème, c’est cet isolement volontaire des habitants de ce quartier qui n’ont d’ailleurs plus l’impression de vivre à Oullins. D’ailleurs, dans le centre-ville, ils sont mal vus, notamment les jeunes. Un cambriolage, un rodéo musique à fond place Anatole France, des débordements dans les bistrots. Et c'est forcément “les jeunes de la Saulaie” qui sont accusés. Quelques riverains parlent même d’un certain Mohamed, présenté comme un caïd de la Saulaie, qui se vante d’avoir volé plusieurs fois des voitures de la mairie. En tout cas, à la mairie, on reconnaît "le problème". Contrairement à la plupart des autres élus qui ont la responsabilité de quartiers difficiles, le maire François-Noël Buffet (lire interview ci-contre) souligne même que la Saulaie risque de devenir un vrai ghetto. Reste à savoir si ce n'est pas déjà trop tard. Et s'il y a une solution miracle.

Guillaume Amard - Article publié dans Mag2 Lyon d'octobre 2009