L'écrivain lyonnais a rendu visite à Florence Cassez, cette Française condamnée au Méxique à 60 ans de prison pour des enlèvements qu'elle a toujours niés.
“Durant deux semaines, j’étais au Mexique pour des conférences à l’université et au ministère des Affaires étrangères. Je dis “au Mexique”, mais en réalité j’étais surtout à Mexico : 22 millions d’habitants ! Un pays à elle seule, cette mégalopole perchée à plus de trois mille mètres d’altitude. Dès la sortie de l’aéroport, on a un avant-goût du choc : des routes et des périphériques qui s’enchevêtrent sur plusieurs niveaux, noyés par un brouillard de pollution, des embouteillages impensables, un vacarme assourdissant et des distances à parcourir qui dissuadent de sortir de chez soi. Encerclant la ville comme à l’affût, à flanc de montagnes, s’agglutinent des bidonvilles sans fin où survivent des millions d’habitants. Les autorités ont dû construire des murs au sommet de ces montagnes pour freiner l’hémorragie des constructions chaotiques.
L’insécurité est palpable, partout. Aux péages des autoroutes, surveillés par des hommes en armes, dans les grands magasins, les banques, les quartiers riches, en page de couverture des journaux qui exposent chaque jour au public des photos chocs de cadavres humains. Les artères principales de la ville sont sillonnées par des véhicules militaires transportant chacun une dizaine de soldats, armés lourdement. Ils affichent clairement leur mission : la chasse aux narco-trafiquants. Ici, ce mot est dans toutes les bouches. Le Mexique est devenu un nœud du trafic international de drogues et les forces de l’ordre montrent la détermination du gouvernement à lutter contre ce fléau. Et contre un autre aussi, qui est aussi devenu un sport national : les enlèvements, ou prises d’otage ou encore séquestrations. Même le parti des Verts, dans une campagne de promotion nationale, réclame la peine de mort contre les preneurs d’otage.
Lorsque j’ai débarqué à Mexico à la mi-avril, Barak Obama y arrivait aussi en visite officielle pour des discussions concernant, entre autres, la lutte contre les narco-trafiquants. Le pouvoir mexicain a tout intérêt à soigner ses relations avec son puissant voisin et démontrer que la lutte contre le trafic de drogue est une priorité. Cela constitue, à mes yeux, une clé de lecture de l’incarcération de Florence Cassez dans une geôle de Mexico depuis plus de trois ans. La Française a été condamnée à 90 ans de prison, puis sa peine a été réduite à 60 !
Je suis allé lui rendre visite dans la prison des femmes, un matin, pendant une heure et demie, accompagné d’une de ses amis qui lui apporte chaque jour des provisions et du réconfort. Ce jour-là, Florence se désespérait, car depuis trois semaines elle attendait la réponse d’une commission chargée d’examiner sa demande de rapatriement en France pour y effectuer sa peine. Ce silence consumait à petits feux son énergie. Sarkozy était récemment passé par là et les négociations avec le président Calderon en faveur de son rapatriement s’étaient soldées par de violentes attaques de la presse locale. La visite du chef de l’Etat français a été vécue comme une atteinte à la souveraineté du pays. Récemment, depuis sa cellule, Florence a écrit à Sarkozy pour demander à nouveau de l’aide. Ses parents ont été reçus à l’Elysée. Et, de nouveau, il faut attendre. Combien de temps, encore ?
Le jour où je suis arrivé devant la prison, avec son amie, je portais un pantalon marron et un tee-shirt jaune, la tenue requise pour les visiteurs, afin de les différencier de celle des employés de l’établissement. La tension était grande à l’entrée. Dans les regards des policiers et des gardiens, je sentais de l’agressivité. Quelque chose n’allait pas avec mon pantalon. Un policier a décidé que je ne pouvais pas entrer si je n’en changeais pas. La teinte ne convenait pas. Alors il nous proposa d’aller louer à ses collègues en faction devant l’entrée principale un pantalon réglementaire. Une sorte de business privé. Vingt pesos suffiraient. Je m’exécutai sans discuter. Mon accompagnatrice avait apporté à Florence des raisins, des légumes frais, de l’huile, une cartouche de cigarettes et des cartes de téléphone prépayées. Au contrôle, un policier décréta que les raisins ne passeraient pas. Les détenus pouvaient en faire de l’alcool ! Quant aux cigarettes, il en ouvrit un paquet et en ponctionna une, sans gêne. Le ton de la corruption banale était donné.
Florence m’a accueilli dans la salle principale de la prison. Elle a posé une nappe sur la table et m’a fait un café. Nous avons longuement parlé. Elle était outrée de la mise en scène par le pouvoir mexicain de son interpellation. On a fait d’elle un butin politique. Dans ses yeux, la colère montait, mouillait ses pupilles, avant de redescendre dans ses poings serrés. J’admirais sa dignité. Pour gagner un peu d’argent, elle fabrique des colliers, essaie d’occuper ses pensées avec ses doigts. Mais c’est dur. Elle ne pense qu’à une chose : rentrer dans son pays. Elle m’a dit qu’elle ne pouvait même plus faire de sport, ni lire, tant son esprit était accaparé par son retour. Je lui ai conseillé de tenir un cahier et consigner ses impressions, elle a souri. Derrière moi, elle devait recevoir une importante journaliste mexicaine qui a publié un brûlot sur “les complices du président Calderon” et qui allait l’aider à plaider sa cause auprès de l’opinion publique, qui lui est hostile.
Elle reçoit du courrier et des colis de Français qui pensent à elle. Elle s’en réjouit. Chaque jour, elle téléphone à sa famille, à ses avocats, à ses soutiens. Elle a fumé une cigarette. Resservi un café. Le temps est passé si vite. A la fin de la visite, quand la journaliste est arrivée, nous avons pris congé. J’ai laissé Florence dans mon dos, elle continuait à se battre, en français, en espagnol. Je n’osais pas me retourner, on se sent coupable d’être libre dans de pareils moments, de retrouver la lumière, la vie. De nouveau, des contrôles de sécurité pour sortir, des regards étranges, des bruits de clés, des grincements de portes. Mon accompagnatrice demande à récupérer ses raisins à l’accueil. On lui lance qu’ils ont été jetés à la poubelle. Elle a un sourire narquois. Nous voilà enfin à la sortie, près du poste de police où je rends mon pantalon de location.
Dehors, depuis quelques jours, une panique s’est emparée de la ville avec la grippe porcine. Elle a déjà tué des dizaines de personnes. Tout est fermé, magasins, cafés, discothèques, églises, écoles… les gens portent des masques bleus sur leur visage pour éviter la contagion. C’est la pénurie de masques dans tout le pays. Les gens n’osent plus se serrer les mains. L’épidémie passe les frontières. Les Etats-Unis ont déclaré l’état d’urgence sanitaire sur leur territoire. L’Organisation mondiale de la santé tient réunion sur réunion pour éviter une pandémie. Et au beau milieu de la panique, un séisme de force six sur l’échelle de Richter est venu faire trembler le Mexique. Au fond de sa cellule, Florence Cassez qui a dû se débrouiller elle-même pour trouver des masques contre la grippe mexicaine sait qu’elle doit chaque minute se battre contre un autre virus : l’oubli. Elle a 34 ans. Elle est belle. Elle est courageuse. Et de retour dans mon pays, à Lyon, je n’ai qu’une seule arme pour lui prêter main forte : écrire.”
Azouz Begag


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