Chaque année, 2 500 Lyonnais sont touchés par un cancer de la peau dont 200 par un mélanome. Principal responsable : l’exposition au soleil. Interview du Pr Luc Thomas, chef du service de dermatologie à Lyon Sud.
Qu’est-ce qu’un mélanome ?
Luc Thomas : C’est le plus sévère des cancers de la peau. Et celui dont la fréquence augmente le plus parmi tous les cancers avec une hausse de 10 % par an. On considère même qu’une personne sur 60 née en 2000 développera un mélanome. Sachant qu’une sur 4 sera concernée par un cancer de la peau, le cancer le plus fréquent chez l’homme.
Comment expliquer le développement de ce cancer ?
Ce sont le soleil et ses ultra-violets qui sont à l’origine de ce cancer. Or, notre façon de nous exposer a beaucoup changé au cours de ces 30 dernières années. On considère aujourd’hui qu’il faut exposer sa peau le plus possible, pour des raisons esthétiques, de plaisir... Mais aussi de mode. Résultat : on porte le moins de vêtements possibles. Alors que c’est la meilleure parade contre le soleil.
Mais c’est surtout pour éviter d’avoir trop chaud !
Mais en réalité, on a moins chaud avec des vêtements amples et de couleur claire que nus ! D’ailleurs, dans la plupart des régions très ensoleillées, les autochtones sont habillés. Exemple : les Touaregs ou les vieux guides de montagne. Il n’y a que les touristes pour s’exposer inutilement. D’ailleurs, il y a quelques années, on faisait encore de la randonnée en montagne avec des pantalons, aujourd’hui, c’est torse nu et en short. Même chose pour le vélo ou le tennis. Donc ce n’est pas une question de confort mais de mode. Mais c’est aussi un signe de distinction sociale. Etre bronzé, ça veut dire qu’on est assez riche pour se payer des vacances au soleil !
Les personnes les plus à risque ?
Les personnes qui ont la peau claire... Car elles prennent plus de coups de soleil. Alors que les noirs développent très rarement des mélanomes. Mais plus généralement, on considère que le mélanome, contrairement aux autres cancers de la peau, est un cancer de “cols blancs”. C’est-à-dire de citadins aisés qui ont fait plus d’études que la moyenne, qui travaillent plutôt enfermés dans des bureaux... Enfin, il y a une cause héréditaire dans 10 % des cas.
Les parties du corps les plus sensibles ?
Celles qui ne sont pas habituellement exposées au soleil. Comme le tronc, le haut des bras mais aussi le bas des jambes chez les femmes. Alors que pour les hommes, le dos reste la partie la plus sensible. En fait, ce cancer n’est pas comme les autres cancers de la peau qui sont liés à une exposition prolongée au soleil.
A quel type d’exposition est lié le mélanome ?
A une exposition de courte durée mais aigüe. Et surtout précoce. On a l’habitude de dire que les coups de soleil de l’enfant seront les responsables de son mélanome à l’âge adulte. En effet, une étude a été menée auprès de jeunes Anglais qui avaient émigré en Australie avant l’âge de 15 ans. Ils avaient les mêmes risques de mélanome que les Australiens, alors que les Anglais émigrés plus tard avaient moins de chances de contracter un mélanome. Il faut donc impérativement protéger efficacement les enfants contre les coups de soleil. Avec un tee-shirt sur la plage par exemple.
Et on peut s’exposer comme on veut après 15 ans !
Non, car une fois que le terrain est favorable, il faut un déclencheur et c’est justement encore le soleil. Donc si on persiste à s’exposer au fil des années, on aura plus de risques de développer ce cancer qui sommeille.
Le traitement contre ce cancer ?
Principalement la chirurgie. Souvent avec une anesthésie locale. Et les chances sont bonnes en cas de dépistage précoce. Mais le patient risque d’avoir une cicatrice. Et il faudra qu’il reste vigilant car il pourra parfaitement développer un autre mélanome sur une autre partie du corps.
Le taux de mortalité de ce mélanome ?
10 %. Contre 60 % en 1950. On a beaucoup progressé en matière de dépistage. Car les médecins, notamment généralistes ou les médecins du travail, savent mieux repérer ces cancers. En revanche, le mélanome provoque très facilement des métastases, dans les ganglions puis dans les autres organes comme le foie. Alors même que les lésions peuvent être peu spectaculaires, de 1 cm de diamètre, parfois situées dans des zones peu visibles comme entre les doigts de pieds. Donc il faut quand même faire attention pour obtenir un diagnostic précoce.
Et si le diagnostic n’est pas précoce ?
La tumeur va bourgeonner, s’épaissir, puis se transformer en plaie. Avant de donner des métastases dans les ganglions, le poumon, le foie et très souvent le cerveau. Avec une évolution lente, sur plusieurs mois. A ce moment-là, on traite le patient par chimiothérapie. Mais on considère que quand la tumeur mesure plus de 4 mm d’épaisseur, un patient sur 2 mourra. Ce qui est inadmissible quand on sait que la tumeur est visible donc opérable rapidement, contrairement aux autres cancers.
Comment prévenir ce cancer ?
Quand on a eu un mélanome dans sa famille, qu’on a la peau claire ou plus de 50 grains de beauté, mais aussi quand on a été exposé au soleil, enfant, il faut consulter un dermatologue une fois par an. Surtout à partir de 35-40 ans. Mais il faut aussi consulter dès qu’une tache sur la peau change de couleur ou de forme et quand un simple bouton ne disparaît pas au bout d’un mois. Enfin, il faut globalement changer notre comportement vi- à-vis du soleil. Il ne faut pas s’exposer sans protection aux heures chaudes, c’est-à-dire entre 10h et 17h. Même quand le ciel est nuageux. Et s’exposer, ce n’est pas seulement lézarder sur la plage, c’est aussi marcher ou faire du sport.
Et les crèmes solaires, c'est efficace ?
Rien ne prouve que les crèmes solaires réduisent les risques de cancer. Car elles sont fabriquées avec des filtres chimiques qui n’arrêtent pas tous les UV. On saura seulement dans 20 ou 30 ans, quand les enfants exposés aujourd’hui auront l’âge d’avoir un mélanome, si les nouvelles crèmes solaires sont plus efficaces ! En attendant, je conseille de porter un tee-shirt sur la plage, notamment pour les enfants !
Mais vous êtes vraiment anti-bronzage !
Je constate les effets d’une exposition prolongée au soleil chaque jour dans mon service. Mais sans parler de cancer, 80 à 90 % des rides, des taches, des troubles pigmentaires qu’on attribue au vieillissement sont en fait dus uniquement au soleil. Et ces méfaits sont connus des Français. Pour autant, ils ne changent pas leur comportement ! Peut-être parce que le cancer de la peau est banalisé. Peut-être parce que ce message de prévention ne passe pas... Mais je reste confiant. La plupart des campagnes de sensibilisation, par exemple contre le tabac, fonctionnent avec le temps. Pourquoi pas celle sur le cancer de la peau.
Propos recueillis par Maud Guillot


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