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Tribune | “Zorro sans masque” |

10/09/2009

“Zorro sans masque”

Le Lyonnais Bernard Kieffer exige la vérité sur la disparition de son frère Guy-André, journaliste indépendant enlevé en Côte d’Ivoire alors qu’il enquêtait sur la filière cacao.      

“Mon frère, qui était journaliste économique à “La Tribune”, spécialisé dans les matières premières, est arrivé en Côte d’Ivoire en 2002 en tant que consultant pour la C.C.C. C’est une société d’audit française mandatée par le régime ivoirien, récemment élu, pour réorganiser la filière cacao, la première richesse de ce pays, qui faisait l’objet d’un pillage systématique... Mais très vite, cette mission a été remise en cause, parce que de nombreux hauts responsables du régime étaient mouillés dans des malversations financières. Peu à peu, le président Gbagbo, qui était au départ probablement animé de bonnes intentions, a renoncé à sa volonté de réforme dans ce secteur stratégique.


Mais Guy-André, qui était un passionné
et qui avait un sens aigu de la justice, a décidé de continuer sur place son enquête, comme journaliste indépendant. Voilà comment il a publié de très nombreux articles, sous de nombreux pseudonymes, dénonçant les trafics autour du cacao. Il a même fait capoter un deal “armes contre cacao” qui impliquait notamment des intérêts américains. Bref, il a commencé à déranger beaucoup de monde. Et surtout des proches du président, dont le ministre de l’Economie Bohoun Bouabré, le patron de la filière cacao Tapé Do, mais aussi l’épouse du président, Simone Gbagbo et leurs entourages respectifs... Mon frère a alors été menacé d’expulsion, puis il a reçu plusieurs menaces de mort. Mais il ne se cachait pas pour autant. Il a même sûrement été un peu imprudent. C’était une sorte de “Zorro” sans masque. En tout cas, selon Robert Marmoz, un journaliste lyonnais qui l’a rencontré quelques jours avant sa disparition, il se savait menacé et se sentait traqué.


Finalement, il a été enlevé le 16 avril 2004, à 13h 30, devant un supermarché d’Abdijan où il avait rendez-vous avec le beau-frère de Simone Gbagbo. Moi, j’ai d’abord cru qu’il était parti se “mettre au vert” au Ghana. Mais sa femme, restée à Paris, a reçu un coup de fil anonyme lui confirmant cet enlèvement. Bien sûr, on a essayé d’en savoir plus. Mais curieusement, l’ambassade de France a fait courir le bruit que mon frère était un affairiste douteux, victime d’un règlement de comptes. En fait, c’était six mois après l’assassinat de Jean Hélène, le journaliste de RFI. Et les autorités françaises cherchaient sans doute à préserver les relations diplomatiques déjà compliquées avec la Côte d’Ivoire. Du coup, a été utilisée la même technique que dans l’affaire du juge Borrel, assassiné à Djibouti, que l’on a également essayé de discréditer. Heureusement, un certain nombre de journalistes qui connaissaient mon frère ont réagi pour défendre son intégrité, en expliquant que c'était un vrai journaliste, honnête, passionné par son métier....


En fait, les relations de la France avec les pays africains ont toujours été compliquées.
Et encore plus avec la Côte d’Ivoire qui, à ce moment-là, était en quasi-guerre civile avec 4 500 militaires français présents sur place. Et de nombreuses entreprises implantées dans ce pays : Bouygues, Bolloré, Orange... La Côte d’Ivoire, c’est le pré-carré français, sa vitrine en Afrique de l’Ouest, où sont présents d’importants intérêts économiques qu’on ne met pas en cause pour un journaliste enlevé.  
Résultat, le ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier puis Philippe Douste-Blazy nous ont reçus à plusieurs reprises. Mais pas le président Chirac. Contrairement à Nicolas Sarkozy qui nous a invités dès août 2007 en s’engageant à ne pas normaliser les relations avec la Côte d’Ivoire tant que cette affaire ne serait pas réglée. Mais un contresigne est apparu trois mois plus tard avec le dessaisissement inexpliqué de la brigade criminelle qui enquêtait sur cette affaire depuis le début.


Heureusement, l’enquête a beaucoup avancé grâce, tout d’abord, à l’engagement du juge d’instruction Patrick Ramaël, chargé de ce dossier, qui est courageux, opiniâtre et déterminé. Grâce également au soutien de nombreux journalistes français et ivoiriens qui suivent cette affaire, notamment à France 3. Parmi eux, le Club de la presse de Lyon qui a constitué un Comité de soutien dès le début de cette affaire. Et de nombreux témoins ont progressivement confirmé un scénario précis. Mon frère aurait été enlevé par un commando d’une dizaine d’hommes, dirigé par Tony Oulaï, aujourd'hui incarcéré en France, qui dirigeait alors un escadron de la mort. Il aurait ensuite été conduit dans une villa d’Abidjan pour y être interrogé, puis au palais présidentiel pour être enfermé dans une cellule au sous-sol, avant d’être emmené deux jours plus tard à la “Ferme aux volailles”, à la périphérie d’Abidjan, où il aurait été exécuté. Cet été, un nouveau témoin a évoqué la thèse de la bavure, mais le résultat est le même : mon frère a vraisemblablement été exécuté deux jours après son enlèvement. Et on n’a toujours pas retrouvé son corps. Des fouilles ont été menées notamment dans cette ferme. En vain. Par ailleurs, la justice ivoirienne vient d’inculper deux Français dans le cadre de cette affaire. Pour moi, c’est une stratégie évidente de contre-feu, qui réapparaît dés que les investigations du juge français se rapprochent dangereusement de la présidence ivoirienne.


Aujourd'hui, je souhaite avant tout que le juge Ramaël poursuive son travail jusqu’au bout.
Et qu’il remonte jusqu’à la tête, au-delà de la quarantaine d’exécutants dont les noms figurent dans le dossier. Nous voulons connaître le ou les commanditaires, afin que tous ceux qui ont été mêlés à ce crime soient jugés. Même si certains des commanditaires présumés sont, pour le moment, protégés par des immunités parlementaires ou diplomatiques. Et puis évidemment on veut retrouver le corps. C’est important pour nous, la famille de Guy-André. On ne peut pas laisser passer une affaire pareille sans réagir, sans se mobiliser. C’est la liberté de la presse, la liberté d’expression qui sont en jeu dans cette affaire que je considère comme une affaire d’Etat”.

 

Un concert de soutien est organisé le 3 octobre à 20h30 à l'abbaye d'Ainay (Lyon 2e) avec l'Orchestre symphonique de Lyon.

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