Proche collaboratrice d'Yves Bertrand quand il était patron des Renseignements Généraux, Brigitte Henri, qui a enquêté sur les affaires Noir et Carignon, réagit après la publication de son livre "Ce que je 'n'ai pas dit dans mes carnets".
Comment vous jugez le livre de votre ancien patron aux RG ?
Brigitte Henri : J'ai parcouru ce livre que je trouve intéressant car il permet de bien cerner les centres d'intérêts d'Yves Bertrand lorsqu'il était directeur des Renseignements Généraux.
Votre principale critique ?
Je regrette qu'Yves Bertrand ait choisi la formule de l'interview pour son livre. D'autant plus qu'il écrit bien, qu'il a sans doute relu entièrement ses réponses et même qu'il a dû récrire lui-même les questions que lui pose le journaliste. S'il avait lui-même écrit ce livre, le style aurait été plus simple et plus direct.
Mais on n'apprend pas grand chose dans ce livre !
Mais c'est difficile pour lui d'en dire plus car il est toujours tenu au secret. Il a quand même été pendant 12 ans patron des RG où il a fait toute sa carrière. Des affaires, il en a vu défiler. On ne peut donc pas attendre de lui des révélations fracassantes. D'autant plus qu'il n'a aucun intérêt à le faire. Voilà pourquoi, effectivement il ne révèle pas grand-chose, mais pour moi qui ai travaillé avec lui et qui ai été au cœur du système, ce témoignage m'éclaire sur un certain nombre d'affaires.
Un exemple précis ?
J'ai découvert l'analyse de mon directeur sur les événements que nous avons vécus l'un et l'autre, notamment la fameuse affaire du corbeau. En octobre 1995, une personne anonyme a transmis au juge Halphen, qui enquêtait alors sur les HLM de Paris, plusieurs notes blanches des RG (1) accompagnées de la carte professionnelle d'Yves Bertrand. Dans ce livre, il affirme que pour lui, c'est un proche de Charles Pasqua qui a adressé ces notes au juge Halphen. Ce qui confirme ce que je pensais.
Pourquoi cette manipulation ?
C'était la guerre entre les Chiraquiens et les Balladuriens. Le clan Pasqua qui soutenait Balladur avait tout intérêt à déstabiliser Chirac.
Qui a été à l'origine de cette manipulation aux RG ?
J'ai un temps soupçonné un chargé de mission d'Yves Bertrand, un ancien sous-directeur des courses et jeux, de transmettre ces notes blanches au corbeau. Mais je n'avais pas de preuve.
Qui avait accès à ces notes blanches ?
Je les rédigeais et je les transmettais à Yves Bertrand qui les mettait dans le “courrier-ministre”. Donc ceux qui avaient accès au “courrier-ministre” qui partait au cabinet du ministre de l'Intérieur. Le circuit était très court.
C'était courant ce genre de manipulations des RG ?
Non, dans l'histoire des RG, c'est une des rares manipulations internes. C'est pour ça que l'hypothèse d'un règlement de comptes inter RG me semble peu probable. Il y avait d'autres enjeux, forcément politiques.
Vous avez été choquée qu'Yves Bertrand affirme dans ce livre que vous étiez une enquêtrice parfois incontrôlable ?
Ce n'était pas le cas. D'ailleurs, je travaillais sous les ordres d'Yves Bertrand à qui je rendais compte régulièrement de mes enquêtes. Je lui rédigeais les notes qu'il lisait et qu'il décidait ou non de transmettre en haut lieu. Mais je ne lui ai jamais rien caché.
Mais parfois, il devait vous freiner dans vos enquêtes ?
Mon travail, c'était d'enquêter. Et je ne réalisais pas toujours la dimension politique de certaines informations que je recueillais. Mais je ne comprends pas qu'Yves Bertrand affirme que j'étais incontrôlable car la plupart du temps, c'est lui qui m'incitait à aller plus loin. Mes enquêtes intéressaient le ministre qui voulait en savoir plus. En revanche, sur l'affaire de la MNEF, c'est le cabinet de Lionel Jospin qui a demandé à ce que j'arrête mon enquête.
Votre mission, lorsque vous étiez détachée dans la région?
C'était essentiellement de faire la lumière sur les financements occultes des partis politiques. On était en plein dans les affaires Noir-Botton, Carignon. Je devais faire la lumière sur l'impact politique et financier de ces affaires. Mais aussi tenter de mesurer les retombées médiatiques.
Vous êtes intervenue parce que les RG de la région n'étaient pas à la hauteur ?
Si, ils étaient bons pour le faire. Mais ils n'avaient ni les contacts ni la vision que je pouvais avoir de Paris. Je n'empiétais pas sur leurs prérogatives mais je complétais et j'enrichissais leurs informations, en collaboration directe avec Yves Bertrand qui suivait de très près ces affaires.
Sur quelles affaires vous avez travaillé dans la région ?
A Lyon, j'ai essentiellement travaillé sur l'affaire Noir-Botton et sur l'affaire Carignon. C'étaient les premières affaires qui impliquaient des hommes politiques et qui mettaient en cause des personnalités comme Noir ou Carignon qui comptaient à cette époque.
Comment vous avez travaillé sur ces affaires ?
Pour l'affaire Carignon, par exemple, un informateur m'a permis de collecter des informations intéressantes, et de démarrer mon enquête.
Vous partiez de rumeurs ?
Pas du tout. J’ai réalisé une enquête minutieuse pour tenter d'apporter la preuve de ces financements illégaux. D'ailleurs, l'enquête financière, c'est ma spécialité et c'est ce qui me passionne. Pas la rumeur. Je travaillais à partir de sources fiables. Et je faisais remonter le résultat de mon travail en rédigeant des notes blanches que j'adressais directement à Yves Bertrand qui les traitait et les faisait ou non remonter en haut lieu.
Ça veut dire quoi en haut lieu ?
Le cabinet de ministre de l'Intérieur, le ministre lui-même. Ensuite ces notes pouvaient remonter à l'Elysée. D'ailleurs, Yves Bertrand le confirme lui-même dans son livre.
Une de vos sources, c'était Robert Bourachot, alors PDG de Maillard et Duclos, la filiale de la Lyonnaise des eaux ?
Je l'ai rencontré une première fois en juillet 1993. Car un de mes contacts dans le BTP m'avait affirmé que ce chef d'entreprise était dans une situation délicate et qu'il voulait me parler. Maillard et Duclos était alors en redressement judiciaire et la relation de Bourachot avec la maison mère, la Lyonnaises des Eaux, n'était pas bonne. Au cours de notre rencontre, Bourachot m'a affirmé qu'il avait financé un parti politique lors de notre dernier rendez-vous.
Quel parti politique ?
Le RPR, c'est-à-dire l'UMP de l'époque. Du coup, j'ai tout de suite rendu compte à Bertrand qui m'a demandé de creuser. Au fur et à mesure où je lui envoyais les notes que je rédigeais, il me demandait de creuser particulièrement les affaires qui pouvaient prendre une dimension médiatique. Et il me transmettait des documents sur le financement du RPR via une société Suisse.
Quel était l'intérêt pour Bourachot de balancer tout ça ?
Il a espéré des tas de choses, notamment une certaine protection.
Mais il a été jugé et condamné !
Mais j'avais mis les choses au clair, en lui disant que je ne pourrais rien faire pour lui sur le plan judiciaire. Mais que je pouvais faire remonter les informations qu'il allait me transmettre si elles étaient fiables. Il m'a alors transmis certains documents sur ces financements politiques. Mais quand je n'étais pas sûre d'un renseignement, j'émettais des réserves et je l'écrivais dans ma note. D'ailleurs aujourd'hui encore, j'ai toujours des doutes sur les informations que Bourachot m'a communiquées. Au fond, je n'ai jamais eu la preuve absolue dans cette affaire de financement politique.
En fait, vous étiez au cœur de la bataille entre Balladur et Chirac ?
A cette époque, je ne me suis jamais intéressée à cette guerre entre Balladuriens et Chiraquiens. D'ailleurs, je ne travaillais pas sur les affaires politiques mais sur les affaires purement financières. Mais c'est en enquêtant sur des affaires financières que je suis arrivée à des partis politiques.
Mais vous mesuriez les conséquences politiques de vos enquêtes financières !
La politique, ce n'est pas ma spécialité. J'avoue que j'étais même incapable de faire une vraie analyse politique. Je me concentrais sur l'aspect financier de ces affaires. Après, Yves Bertrand se chargeait de l'analyse politique.
Pourtant les RG ont toujours été une police politique ?
Yves Bertrand est né dans le chaudron politique des RG et il s'est d'ailleurs passionné pour la politique. Contrairement à moi qui ne m'intéresse pas du tout à ça. Il a fallu cette affaire des HLM de Paris, et l'apparition de ce corbeau pour que j'essaye de décrypter les manipulations politiques qu'il y avait derrière cette affaire.
Et vous vous intéressiez aux rumeurs sur la vie privée des personnages qui étaient mêlés à ces affaires ?
Non, je n'ai jamais enquêté sur des rumeurs, ni sur la vie privée de personnalités publiques. D'ailleurs, les carnets d'Yves Bertrand qui mentionnent un certain nombre de ces rumeurs ont faussé l'image des RG mais Yves Bertrand a le droit de noter ces rumeurs qu'on lui rapportait sans pour autant en faire des notes.
Quelle leçon vous tirez de ces années RG ?
A Lyon et dans la région, toutes ces affaires qui ont éclaté dans les années 90 étaient des cas d'école. Je crois que depuis les affaires Noir-Carignon, les hommes politiques ont évolué en devenant beaucoup plus prudents. Car ces affaires leur ont fait peur, notamment leurs retombées médiatiques. Ce qui a été une bonne chose. Cela a permis de faire passer un message fort à ceux qui peuvent être tentés par les magouilles. Au fond, ces affaires ont moralisé la politique même si tout n'est pas parfait aujourd'hui. Loin de là. Et les manipulations sont toujours une arme politique assez utilisée, notamment en période électorale. L'affaire Clearstream est là pour le confirmer.
On peut faire le parallèle entre l'affaire des HLM et Clearstream?
Le contexte est différent car dans l'affaire Clearstream, la manipulation vient à mon avis d’Imad Lahoud qui agit tout seul comme un grand. Alors que le corbeau de l'affaire HLM manipulait en s'appuyant sur des notes blanches qui venaient des RG et qu'il adressait au juge Halphen. Tandis qu'Imad Lahoud a trafiqué lui-même des listings qu'il a obtenus à sa manière.
Dans son livre, Bertrand dit que vous ne l'avez jamais informé de votre rencontre avec Lahoud ?
Ça m'a choquée qu'il nie avoir été informé de ma rencontre avec Lahoud. Car j'ai rencontré pour la première fois Lahoud au printemps 2003 et j'en ai parlé à Bertrand une semaine après. En revanche, si je peux confirmer que je ne lui ai jamais fait rencontrer Imad Lahoud, j'ai demandé à Yves Bertrand de vérifier certains de ses propos. Ce qu'il a fait.
La fusion RG-DST va moraliser le renseignement ?
Je suis un pur produit RG donc pour moi, c'est très dommage que les RG aient disparu. Car c'était une spécificité française avec un vrai savoir-faire et une présence forte sur le territoire grâce à ses 4 000 enquêteurs en France dont une centaine à Lyon. D'ailleurs, même s'il y a quelques dérives, c'est un service qui remplit sa mission : informer le gouvernement de ce qui se prépare sur le plan syndical, économique, politique, religieux... Et je n'arrive pas à croire qu'un gouvernement puisse se passer de cet outil indispensable.
Justement quand on détient ce genre d'informations, ce n'est pas inéluctable qu'on les utilise pour des manipulations politiques ?
Peut-être, mais ce sont les politiques qui ont fait ces utilisations du renseignement, pas les RG qui ont réalisé ces manipulations. Nous, on faisait simplement notre travail sur le terrain.
Propos recueillis pas Joan Tilouine - Article paru dans Mag2 Lyon d'octobre 2009
"Ce que je n’ai pas dit dans mes carnets" (éditions Fayard), Entretiens d'Yves Bertrand avec le journaliste Frédéric Ploquin.
Le parcours de Brigitte Henri
1980 : Ecole de commissaires de Saint-Cyr au Mont-d’or
1982 : Renseignements Généraux à Paris
1988 : Chef de l'antenne financière des RG
1992 : Chargée de mission auprès du directeur central Yves Bertrand
1996 : Conseil technique auprès de l'ambassadeur de France à l'Union Européenne
1998 : Directrice départementale des RG de l'Isère
2003 : Chef de la section Outre-mer des RG
2006 : Quitte les RG pour intégrer un établissement bancaire



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