Mon cher Toni, après être devenu, en quelques jours, un véritable héros du Net, te voilà aujourd'hui ravalé au rang de simple minable.
Voilà pourquoi je suis bien décidé dans cette lettre ouverte à prendre ta défense, toi le convoyeur- braqueur. On ne se connaît pas. Mais j'ai une certaine attirance pour les causes désespérées. En tout cas, je tiens tout d'abord à te dire que si je prends la liberté de te tutoyer, ce n'est pas dû à une sorte de réflexe policier qui consiste parfois à infantiliser les suspects pour les habiller en coupables. Même si ton statut de présumé innocent est assez fragile. De plus, rassure-toi, j'en ai déjà tutoyé ici, d'autres "braqueurs" bien plus durs à cuire que toi, du genre Aulas. Bref, je tiens tout d'abord à te féliciter pour ton esprit d'entreprise. En cette période de crise, cela mérite d'être salué. Contrairement à un certain nombre de smicards, tu ne t'es pas contenté de grogner contre ton salaud de patron en l'accusant d'être un exploiteur, un voleur... D'ailleurs, je note que tu n’as jamais affiché de vrai-faux mépris pour l'argent. Et tu as même mis la barre assez haut. 11 millions d'euros ! Je ne connais pas beaucoup d'entreprises qui dégagent un tel bénéfice, en si peu de temps et sans être obligées de "lever" des sommes substantielles. Bref, tu as tout à fait compris les vertus du système capitaliste. Car tu as su prendre des risques, t'impliquer à fond dans ton projet et ne jamais perdre de vue l'essentiel : gagner un maximum sans t'embarrasser de principes idiots. Bref, tu es mûr pour décrocher un poste d'enseignant à l'EM-Lyon.
Avant d'aller plus loin dans cet éloge, je t'avoue que ce n'était pas gagné avant que je me rallie à ta cause. Car moi qui suis un fils de mai 68, les flics, les convoyeurs et autres vigiles, ce n'est pas mon "kif". A l'époque, on appelait ça les "chiens de garde" du capitalisme. Et j'avoue que j'ai encore trop souvent un mauvais réflexe quand j'en croise un. En me disant que sans eux, le système aurait explosé depuis longtemps. Et que ce serait le paradis sur terre, forcément. Mais je veux bien admettre qu'avant de te lancer dans cet astucieux braquage, tu t'es profondément remis en cause sur le plan politique. Mais j'en reviens à l'essentiel : 11 millions ! Je n'ai jamais aimé les petits bras, mais là, tu m'as scotché. Et en plus, tu t'es attaqué au temple de ce maudit système, la Banque de France. Camarade Toni, tu aurais pu t'en prendre à une petite banque d'affaires où se nouent tous les petits secrets du business lyonnais. Mais là, non, tu t'es attaqué à mains nues, à la cathédrale. Et puis, il y a cette Ferrari que tu t'es payée quelques semaines, avant de te lancer dans cette belle entreprise. Tu n'as pas hésité à mettre le prix, tu l'as choisie rouge et tu l'as immatriculée en 69... Bref, pas une faute de goût. De plus, tu continuais à aller à ton boulot en vélo. Un joli réflexe de bourge. Ce qui ne t'a pas empêché de déclarer ton bolide volé après lui avoir fait passer la frontière pour le revendre. Tout ça, en étant fiché à la préfecture comme serbo-croate, convoyeur de fonds, payé 1700 euros par mois... Mais sans provoquer le moindre soupçon. Excuse-moi, mais c'est du grand art. Là encore, on sent chez toi toutes les qualités d'un vrai patron. Sans état d'âme, rapide, culotté...
Et puis, il y a ton sens de la communication. Pas un seul communiqué, pas une seule conférence de presse... Mais tu as fait, pendant plusieurs jours, la "une" de tous les médias. Pas une seule critique, que des louanges. Et tout ça sans avoir besoin d'embaucher la moindre attachée de presse. Là encore, tu démontres tes qualités de patron. Une gestion rigoureuse, une communication efficace... Bref le rêve. En plus, aujourd'hui, tu te tais, alors qu'à ta place, un certain nombre d'amateurs s'enfonceraient en se lançant dans des explications fumeuses. Un silence magistral. A la place de Sarko, je t'embauche direct pour remonter dans les sondages. Je ne sais pas, mon cher Toni, si tu recevras cette lettre dans ta cellule de la prison. Car tu dois être bien surveillé, du moins, j'imagine. Mais rassure-toi, pour conclure, je ne vais pas en profiter pour te critiquer. En te parlant par exemple de tes associés qui ont sans doute un peu trop bavardé. Car toi comme moi, nous le savons bien : les associés, c'est un vrai calvaire. D'où l'éternelle solitude de tous les vrais patrons. Je ne reviendrai pas non plus sur ton petit séjour à Monaco qui t'a été reproché. Car je comprends qu'après avoir beaucoup bossé, il faut savoir faire une pause. Et prendre quelques jours de rêve. D'ailleurs, avec ce qui t'attendait, tu as eu raison de te lâcher.
En revanche, je vais me permettre de te donner un petit conseil pour terminer en beauté cette belle aventure entrepreneuriale. Il te reste, paraît-il, quelques millions à gauche, si j'ose dire. Alors attention, évite de confier tout ça à une banque, on ne sait jamais. Ils pourraient te placer cet argent durement gagné, sans même t'avertir, dans un fonds miraculeux du genre Madoff. Crois-moi, le plus simple, c'est de faire un don à une association humanitaire qui soit à peu près clean. En cherchant un peu, ça devrait pouvoir se trouver. Et lègue-lui tes millions. Ce serait la classe. Moi, je te donne une idée : l'association des victimes du système bancaire dont tu pourrais alors devenir trésorier.



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