Alors que le Pr Bruno Lina, spécialiste lyonnais de la grippe, a été au centre d’une polémique sur ses rapports avec les laboratoires pharmaceutiques, Mag2 Lyon donne la parole au Dr Jean-Pierre Noiry, rédacteur dans la revue indépendante Prescrire.
Les médecins sont vendus aux labos ?
Jean-Pierre Noiry : On ne peut pas dire ça. Les médecins ont une éthique qui leur permet de garder une distance vis-à-vis des laboratoires pharmaceutiques. Mais on ne peut pas nier que certains rapports ne sont pas clairs. Car autour du médicament interviennent trois acteurs. Les labos bien sûr, qui fabriquent ces médicaments, les médecins qui les prescrivent et l’Etat qui est garant de la santé publique. Dans un monde idéal, ces acteurs devraient être complémentaires, avec un rapport de forces équilibré. Mais dans les faits, l’avantage tourne au profit des labos qui ont tout simplement plus de moyens.
Les relations entre médecins et labos ?
Elles peuvent prendre plusieurs formes. Et souvent, il n’y a rien de choquant, ni d’illégal. Exemple : un médecin peut être consultant pour un laboratoire. Mais il peut aussi participer à des essais thérapeutiques pour mettre au point de nouveaux médicaments. Ce qui est essentiel puisque la recherche publique en France est pratiquement inexistante. Ce sont donc les laboratoires qui financent ces tests. Exemple, pour mettre au point un nouvel antibiotique contre l’angine, les généralistes et les pédiatres sont sollicités pour recruter des patients. Ils sont d’ailleurs payés en fonction du nombre de malades recrutés. Ce qui là pose quelques problèmes.
Quels problèmes ?
Souvent, les patients ne savent pas qu’ils entrent dans le cadre d’une étude. Il n’y a donc pas de réelle transparence. Même si de plus en plus de médecins font signer des consentements. Ensuite, les labos, tout logiquement, paient pour montrer que ça marche. Pas pour mettre en lumière les risques de leurs médicaments. Du coup, la toxicité n’est pas toujours étudiée. Ce qui devrait être la mission des agences de pharmacovigilance qui, elles, sont indépendantes. Mais dans les faits, elles n’ont pas moyens de faire leur travail.
Donc il y a des médicaments dangereux qui sont mis sur le marché !
C'est arrivé bien sûr. Comme l’anti inflammatoire anti-cox-2 dans les années 90 qui a fait des milliers de morts dans le monde en provoquant des complications cardiaques et digestives. Le laboratoire avait carrément falsifié ses résultats puis les avait publiés dans Jama, le plus important journal médical américain. Car bien sûr, les labos ne publient que des études positives et ces journaux qui ne sont pas indépendants ferment les yeux.
D’autres exemples ?
Oui l’anti cholestérol de Bayer qui prétendait attaquer le marché solide et ancien des statines, mais sans aucune garantie sur les effets secondaires. Ce que nous avons d’ailleurs dénoncé à Prescrire. Résultat, des milliers de morts en quelques mois en 2006, avant que le médicament ne soit retiré. Mais il faut aussi parler du coût de ces nouveaux médicaments.
Ces nouveaux médicaments coûtent plus cher ?
Bien sûr. Pour le diabète par exemple, on a un traitement solide depuis 30 ans, le Glucophage. Mais les labos essaient de gagner des parts de marché avec une nouvelle molécule moins efficace et plus risquée, le glitazone qui coûte deux fois plus cher.
Quelle est la responsabilité des médecins ?
Ils ne sont pas assez exigeants vis-à-vis de ces essais. Et parfois, ils se laissent berner. Mais il faut dire aussi que rien ne les oblige à se former en permanence. Si, dans les textes, on doit consacrer plusieurs heures par an à la formation, dans les faits, le conseil de l’ordre ne vérifie jamais. Mais le plus grave, c’est finalement la formation initiale.
Le problème avec la formation initiale ?
Les étudiants en médecine apprennent les maladies, les soins, les médicaments mais rien sur l’intérêt et les limites de la coopération avec les labos. D’ailleurs, ces labos règnent à l’hôpital. On trouve des visiteurs médicaux dans les couloirs qui discutent avec les internes et les externes. Du coup, on ne se pose pas de question, on a l’habitude de ces contacts. Alors que le médicament est un produit complexe qui recoupe les champs de la science, du commerce, de la réglementation, de l’histoire...
Et ces fameux visiteurs médicaux, ils restent influents ?
Ces visiteurs médicaux qui présentent leurs produits aux médecins sont de moins en moins nombreux. Car pas assez rentables. En revanche, les labos continuent à distribuer des cadeaux, des gadgets, des invitations... Chez nous, par exemple, chaque année, les médecins de garde de ma zone se réunissent mais ça fait seulement 5 ans qu’on paie notre restaurant. Avant, c’était un labo qui le finançait. Pour rien, sinon tisser des relations de confiance... Bien sûr, moi, j’ai toujours refusé.
Parce que les médecins se sentent ensuite redevables ?
Je ne sais pas. Mais les labos rentabilisent cet investissement d’une façon ou d’une autre.
Il y a aussi les congrès médicaux ?
Oui, les médecins, surtout les spécialistes, sont régulièrement invités à des congrès qui ne servent à rien mais qui ont le mérite de se dérouler à l’autre bout du monde. Et ces voyages sont financés à 90 % par les labos. Moi, on m’a proposé un week-end à Londres. J’ai refusé.
Mais une loi interdit ce genre de voyages !
Oui, c’est la loi de 2002. Mais elle reste floue et peu appliquée. D’ailleurs, il y a un arsenal juridique qui clarifie les relations entre les médecins et les labos, mais il est rarement appliqué. Comme la déclaration de conflit d’intérêts : chaque fois qu’un médecin intervient dans un colloque ou dans les médias, il devrait dire s’il travaille pour tel ou tel labo. Ce qui n’arrive jamais.
Quelle solution vous proposez ?
Déjà appliquer la loi. Ensuite, permettre aux contre-pouvoirs de s’exercer. Par exemple, en donnant plus de moyens aux agences de pharmacovigilance. Et en prenant exemple sur les Anglo-saxons qui sont beaucoup plus transparents. D’ailleurs, à Prescrire, on a plus de mal à obtenir des infos des directions des labos en France qu’aux Etats Unis. Car dans ces pays, les associations sont actives et elles n'hésitent pas à engager des procès. Et quand il y a un risque financier important, on fait attention. Mais le patient a aussi un rôle à jouer.
Quel rôle doivent jouer les patients ?
Ils devraient être plus exigeants. Y compris vis-à-vis de leur médecin. En lui demandant par exemple pourquoi on leur change leur traitement. Et en exigeant des informations, plus de transparence.
Propos recueillis par Maud Guillot
Article paru en intégralité dans Mag2 Lyon de décembre actuellement en kiosque ou en vente au format numérique sur Relay.com



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romain blachier