Président du Sytral, qui gère les transports en commun de l’agglomération lyonnaise, le socialiste Bernard Rivalta est de plus en plus contesté au point que certains élus exigent aujourd’hui sa démission. Portrait d'un personnage atypique.
Jeudi 12 novembre, 14h30, siège du Sytral à la Part-Dieu, dans le 3e arrondissement de Lyon. La majorité des 20 élus qui composent le comité de direction ont fait le déplacement pour le débat d’orientation budgétaire. En jeu : près de 700 millions d’euros pour les transports en commun de l’agglomération lyonnaise en 2010. Presque autant que la ville de Lyon. L’ambiance est assez pesante car depuis que Bernard Rivalta a été élu en 2001 à la présidence du Sytral, les échanges sont souvent musclés. Le visage de glace, tour à tour moqueur, méprisant ou cassant, Rivalta mène les débats d’une main de fer. Un véritable numéro. Face à lui, les élus ne bronchent pas. Seul le centriste Gilles Vesco se risque à quelques interventions prudentes, alors que l’écologiste Béatrice Vessilier assume son rôle de principale opposante avec des questions plus directes.
Finalement, le budget est adopté. Il faut dire que le Sytral affiche une parfaite santé financière. Cette institution a même évité le piège des prêts toxiques. De plus, les principaux chantiers, notamment les nouvelles lignes de tramway, ont été terminés dans les temps. Et c’est un des paradoxes de Rivalta. Son bilan est bon. Mais ça ne l’empêche pas d’être un des politiques lyonnais les plus contestés aujourd’hui. Même si certains n'hésitent pas à le défendre comme Vesco : “C’est un grand élu qui sait se projeter dans l’avenir et un manager très efficace”. En revanche, nombreux sont ceux qui le descendent, comme Vessilier en affirmant que c'est un “autoritaire qui a un vrai problème avec la démocratie”. Alors qui est vraiment Rivalta ?
Déraciné
Né en 1947 à Ivry-sur-Seine, dans la région parisienne, Bernard Rivalta a eu une enfance difficile. Mais il n’en parle pas facilement. “Je ne suis pas là pour faire pleurer Margot”, réplique-t-il sèchement quand on cherche à en savoir plus. Une façade pour Gilbert Chabroux, ancien sénateur maire de Villeurbanne qui a débuté en politique avec lui à la fin des années 70 : “Bernard Rivalta porte un masque mais au fond, il peut être d’une grande sensibilité.” Effectivement, si on insiste, on se rend compte que ce “masque” cache certaines blessures. La première, ce sont ses relations difficiles avec son père, qui s’est engagé dans l’armée en 1938, alors qu’il n’a que 18 ans et qui a pris part aux combats de la seconde guerre mondiale. Démobilisé en 1940, il a rejoint clandestinement le Maroc avant de participer au débarquement américain en Sicile. Il restera dans l’armée jusqu’en 1946 avant de devenir gendarme. Un homme endurci par la guerre. Sur les 400 de son régiment partis au Maroc, seuls 40 ont survécu. Mais ce père que Rivalta voit comme un héros malgré son caractère difficile, sa femme ne le supporte plus. Et elle le quitte. Alors qu’il n’a que six ans, Bernard Rivalta est alors envoyé en pension chez des bonnes sœurs à Lodève au cœur des Cévennes où il va rester cinq ans. Une ambiance très dure car les grands font régner la loi. “On avait froid, on avait faim... Dans ces cas-là, soit on craque, soit on se blinde !”, résume Bernard Rivalta visiblement ému avant de reprendre son masque. Une deuxième blessure.
Son père se remarie avec une institutrice qui le récupère à l’âge de 11 ans et lui donne le goût des études. Une véritable renaissance qui va lui permettre de décrocher un bac scientifique à Avignon puis un diplôme d’ingénieur à l’Insa de Lyon où va s'installer ce déraciné, qui a souvent changé de ville avec les mutations de son père, même s'il évoque ses origines catalanes et bressanes. Son diplôme d’ingénieur en poche, il est recruté par la Socotec, une société de prospection pétrolière, et il n’hésite pas à partir travailler sur une plate-forme pétrolière en mer du Nord. “Mes collègues cochaient sur un calendrier les jours qu’il leur restait avant de rentrer chez eux. Pas moi. Je me suis toujours senti bien où j'étais.” A l'époque, Bernard Rivalta s’intéresse de loin à la politique. Proche d’une gauche “pragmatique”, il admire François Mitterrand car il lui paraît alors le seul socialiste capable d’être élu Président de la République. Or, justement, Mitterrand envoie un de ses fidèles, Charles Hernu, pour prendre la mairie de Villeurbanne aux élections municipales de 1977. Rivalta va alors s'engager à fond dans cette bataille.
Engagé
Des débuts en politique très mouvementés. Car Hernu veut prendre la tête d’une liste d’union de la gauche. Mais le patron de la section PS, Rolland Massard, veut laisser la tête de liste aux communistes. Soutenu par quelques jeunes militants décidés dont Bernard Rivalta, Gilbert Chabroux, Jean-Paul Bret, l’actuel député-maire de Villeurbanne et Jean-Jack Queyranne, aujourd’hui président du Conseil régional, Hernu est désigné tête de liste PS. Les communistes font bande à part. Mais ça n'empêche pas Hernu de gagner les élections municipales. Chargé de l’urbanisme, Rivalta sera alors un de ses principaux adjoints, alors que Queyranne est aux finances et Chabroux à l’éducation. C’est ce trio qui tient la mairie quand Hernu part à Paris pour devenir ministre de la Défense après la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981.
Mais le futur patron de Sytral est un des rares à savoir cadrer la personnalité fantasque de son mentor. Comme Hernu, il est franc-maçon. Et comme lui, il n’a pas choisi le Grand Orient contrairement à la majorité de ses collègues PS, mais la Grande Loge de France. Une instance plutôt classée à droite et surtout connue pour ses réflexions ésotériques sur les symboles, alors que le Grand Orient préfère s’impliquer dans les grands débats de société. D'ailleurs, même s’il ne croit pas en Dieu, cet ingénieur cartésien peut passer des heures à décrypter les symboles sur les façades des cathédrales.
Ce qui l’intéresse en politique, c’est de construire. A Villeurbanne, une ville frappée par la crise industrielle, il y a alors du travail. Et il s'impose en bossant ses dossiers. “Un élu doit maîtriser son sujet, sinon il devient le simple porte-parole des techniciens. Exemple, à l’époque, j’ai classé l’ancienne voie du chemin de fer de l’Est lyonnais, alors que les techniciens voulaient la goudronner. Si je les avais écoutés, on n’aurait pas pu construire aujourd’hui la ligne de tramway T3.”
Chassé
Mais après l’affaire Greenpeace en 1986, où un navire de cette organisation écologiste est dynamité par des commandos français, Hernu doit démissionner de son poste de ministre de la Défense. Il revient à Villeurbanne où il va brutalement reprendre en main la mairie. Queyranne claque la porte pour se présenter à Bron où il sera élu député-maire. Mais Hernu écarte Rivalta de sa liste aux élections municipales de 1989. “Il a littéralement été chassé”, se souvient un élu PS.
C’est la troisième blessure de Rivalta : son père en politique, Hernu, le rejette. Il se réfugie alors au Conseil général puisqu’il est aussi élu du canton de Villeurbanne-centre. Une institution où il va sympathiser avec Michel Mercier, le président du Conseil général. A priori, tout sépare Bernard Rivalta, le socialiste athée, et Michel Mercier, le centriste catholique. Mais ils vont se trouver des passions communes, en particulier le ski, qu’ils pratiquent parfois ensemble dans les Alpes. Le rusé Mercier a bien compris que Rivalta était isolé dans son camp et il saura en profiter pour obtenir une opposition assez consensuelle.
Ce socialiste noue également des amitiés avec de grands patrons qui apprécient sa rigueur et son côté direct. Comme Raymond Gallet, l’ancien directeur régional d’Eiffage, qui a construit la fameuse salle de l’Astroballe à Villeurbanne. Ou Alain Denis, un ingénieur qui dirige une entreprise d’électricité et qui avoue : “On n’est pas du même bord politique mais pour moi, c’est un homme de parole qui ne raconte pas de salades. Alors évidemment, en politique, son franc-parler décoiffe !”
En 1995, Gilbert Chabroux, qui a succédé à Charles Hernu, le récupère sur sa liste pour “rassembler toute la famille PS”. Mais il refuse de lui donner une délégation. “Je ne voulais pas que les guéguerres recommencent !” Il le laisse tout de même représenter la ville au Grand Lyon. Raymond Barre, qui vient de succéder à Michel Noir comme maire de Lyon, a décidé d’ouvrir son exécutif à la gauche et Rivalta accepte d’être son vice-président. Une collaboration qui va préparer la victoire de la gauche aux élections municipales de 2001.
Mais après l’élection de Gérard Collomb à la mairie de Lyon, certains PS souhaitent pousser la candidature de Queyranne, alors député maire de Bron, à la présidence de la Communauté urbaine. “Je ne me laisserai pas faire !”, lance Collomb qui estime indispensable que le maire de Lyon cumule les deux postes. Rivalta penche un instant pour Queyranne puis apporte finalement son soutien à Collomb qui le laissera alors choisir entre un poste de vice-président et la présidence du Sytral. Rivalta n’hésite pas. Etre président de syndicat mixte qui gère tous les transports de l’agglomération lyonnaise lui permet de retrouver un vrai pouvoir de décision. D’autant qu’il décide d'être un président “à temps plein”.
Mais à Villeurbanne, on s’inquiète de ce retour en force. Notamment Jean-Paul Bret, le député-maire. D’autant plus que Rivalta tente de montrer son influence aux élections législatives de 2007 en soutenant Lilian Zanchi, un jeune conseiller général, contre la candidate officielle du PS, Pascale Crozon qui va succéder à Bret. Au nom de la jeunesse. Ni Bret, ni Crozon ne lui pardonneront. Aux élections municipales de 2008, Rivalta doit même quitter Villeurbanne pour trouver refuge sur la liste PS de...Vénissieux. Grâce à Collomb qui a mis tout son poids dans la balance pour obtenir ce transfert.
Ce qui ne calme pas le PS Villeurbannais. La rancune des fidèles d’Hernu est d’autant plus tenace que Rivalta est un proche de Fabius dont il a toujours admiré l’intelligence, et qui lui a d’ailleurs remis personnellement la Légion d’honneur.
Du coup, les ennemis de Rivalta ont ouvert deux fronts. A Villeurbanne tout d’abord, les socialistes font semblant de découvrir qu'il n’aurait pas versé au parti 20% de ses indemnités d’élu comme c’est la règle. Une ardoise de 90 000 euros.
Mais Rivalta est également mis en cause par un contribuable qui a saisi le tribunal administratif pour les indemnités qu’il s’est fait voter en tant que président du Sytral. Soit 110 000 euros qu'il a été condamné à rembourser.
Mais dans ces deux affaires, Rivalta reste inflexible. En mettant en avant son travail, son engagement et la précarité de sa situation. Tout en soulignant qu'il gagne à peine plus de 3 000 euros par mois pour diriger un organisme qui gère des projets de plusieurs milliards d’euros.
Ce qui n'a pas empêché, au comité syndical du Sytral d’octobre dernier, le socialiste Richard Llung, un proche de Bret, de mettre publiquement en cause sa probité. Alors que l’écologiste Béatrice Vessilier réclame sa démission pour "clarifier la situation".
Insubmersible
Mais Rivalta, qui a saisi le conseil d'Etat pour contester cette décision, n’a pas l’intention de céder. Pour lui, certains Verts ont monté cette affaire parce qu’ils n’auraient toujours pas digéré que la présidence du Sytral leur échappe.
Est-ce que l’argent fait courir Bernard Rivalta comme certains élus le prétendent ? Ce père de deux enfants, devenus comme lui ingénieurs, s’en défend. “Ma seule fortune, c’est ma maison à Villeurbanne !” Et il souligne qu'il aurait gagné beaucoup plus d'argent en faisant une carrière d'ingénieur...
“Hernu lui a beaucoup promis. Notamment un siège de parlementaire. Bret et Queyranne ont été députés, j’ai été sénateur alors que Rivalta a été le seul à n’avoir rien eu” reconnaît un proche du maire de Villeurbanne.
Une certitude : ces "casseroles" n'ont pas l'air de déstabiliser Rivalta qui ne cache pas qu'il veut prendre la tête de la future autorité organisatrice des transports qui devrait succéder au Sytral pour assumer cette compétence sur l’ensemble de la métropole. Et quand on lui suggère que ses ennemis ne vont pas le lâcher, il réplique sèchement : “Même Hernu ne m'a pas tué !”
Une certitude, "Rivalta est une machine à se faire détester" comme le dit un élu PS lyonnais. Alors que Chabroux, ancien maire de Villeurbanne, souligne la "complexité" du personnage : “Un jour on peut l’aimer, le lendemain on peut le haïr. Moi-même, je suis passé par toutes ces phases. Avant de prendre du recul !”
Lionel Favrot
Article paru dans Mag2 Lyon de décembre 2009 disponible au format numérique sur Relay.com


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