Alors que le nombre d’obèses a explosé en 10 ans, le médecin lyonnais Salomon Benchetrit, secrétaire de la Société française de chirurgie de l’obésité, explique l'origine de ce phénomène et comment la soigner.
A partir de quand on est obèse ?
Salomon Benchetrit : Il y a différents stades, de l'obésité modérée à l'obésité morbide, en fonction du fameux IMC, l’indice de masse corporelle. Un indice qu’on calcule en divisant son poids par sa taille au carré. Si l’IMC dépasse 30, on est obèse. Sachant que l’IMC dit “normal” se situe entre 22 et 25, qu’entre 25 et 29, on est en surcharge pondérale, que jusqu’à 34, on est dans une obésité simple, et qu’au-dessus de 40, on est dans l’obésité à risque. A titre d’exemple, un homme d’1,70 m est obèse à partir de 90 à 95 kg.
Les causes de cette obésité ?
D’abord, une dérive alimentaire. Aujourd'hui, l'alimentation est plus calorique. Exemple : un croissant dans les années 70 avait le même poids et la même forme qu’aujourd’hui, mais désormais il est beaucoup plus gras et riche. Et c’est comme ça pour tout ce qu’on mange. Ce qui en plus nous donne encore plus faim. C’est le phénomène fast-food.
Mais nos grands-parents mangeaient très gras !
Oui, notamment des plats régionaux traditionnels. Mais ils se dépensaient plus que nous. Car beaucoup étaient des ruraux, voire des paysans, avec des métiers physiques. Et c’est justement la deuxième cause d’obésité : la sédentarité. On ne marche plus, on ne fait plus de sport...
L'obésité n'est pas une maladie ?
C'est d'abord la conséquence d'une mauvaise alimentation et d'une mauvaise hygiène de vie. Mais il faut quand même préciser qu’il y a des prédispositions génétiques. On n’est pas égaux face à la prise de poids.
Pourtant, on est submergé de messages de prévention...
Oui, mais la situation est grave. L'obésité, c’est une véritable épidémie. Le taux d’obésité est passé de 8,5 % de la population à 17 % en 10 ans ! Alors que l’obésité des adolescents augmente de 17 % par an. Avec des conséquences graves puisqu’on estime que cette maladie provoque 50 000 morts par an en France. Dont plusieurs centaines dans la région. Bien plus que les accidents de la route !
Les conséquences de l’obésité ?
D’abord, les maladies cardio-vasculaires, comme les infarctus ou l’hypertension artérielle, mais aussi des maladies pulmonaires comme les apnées du sommeil, ou encore métaboliques comme le diabète ou l’hypercholestérolémie. Des complications qui peuvent intervenir dès 40 ans. Il existe aussi des problèmes de dos, d’arthrose précoce... Sans parler du cancer qui est plus fréquent chez les obèses. Enfin, les obèses sont très souvent isolés socialement, certains ne travaillent pas... Et au final, ils ont une espérance de vie amputée de 15 ans.
Les traitements de l’obésité ?
C’est d’abord et avant tout la prévention. Il faut protéger les générations futures car les traitements sont compliqués. Il y a d’abord les conseils nutritionnels. Mais c’est difficile. Une étude suédoise a montré que l’échec était de l’ordre de 80 %. Car il est très délicat de changer les habitudes alimentaires des patients.
Et les médicaments ?
Les coupe-faim sont interdits en France car ils provoquent des dépressions. Il y a aussi des médicaments qui diminuent l’absorption des graisses mais qui ont également été interdits. Même si la pilule “Alli” en vente en pharmacie fonctionne sur ce principe. Une pilule qui ne marche que si on mange gras, pas si on mange sucré. Et puis, franchement, elle est faiblement dosée, alors qu’elle entraîne des troubles digestifs.
Quand il faut se faire opérer ?
En dernier recours. C’est-à-dire quand on a épuisé les autres solutions. Et puis, il faut que l’obésité soit installée depuis 3 à 5 ans, que l’IMC soit supérieure à 40 et que le patient souffre de complications. Bref, ce n’est pas une alternative à un régime !
En quoi consiste cette opération ?
Il y a différentes techniques. Soit on diminue le volume de l’estomac grâce à un anneau gastrique. Ce qui est le plus fréquent car moins agressif. Soit on court-circuite l’estomac en déviant la nourriture vers l’intestin, ce qui réduit l’absorption des aliments. C’est ce que qu’on appelle le by-pass. Une opération plus lourde et définitive. Enfin, il existe une nouvelle technique mixte, la sleeve gastrectomie.
Toutes ces techniques marchent ?
Oui, on considère que les patients perdent un tiers de leur poids initial dans les 18 mois. Et 50 % de cette perte de poids sont maintenus après 10 à 15 ans. Ce qui n’est pas le cas avec les régimes. Enfin, on constate d’importants progrès pour le mal de dos, l’apnée du sommeil, le diabète... Même s’il existe des échecs dans 3 à 5 % des cas, c’est-à-dire que le patient ne maigrit pas. De plus, l’opération n’est qu’une étape. Car le patient devra ensuite être suivi à vie, avec une hygiène alimentaire stricte.
Si ça marche, pourquoi il y a si peu d’obèses qui se font opérer ?
C’est vrai qu’il y a seulement 25 000 opérés par an sur 6 millions d’obèses en France. Mais il y a 2 600 chirurgiens viscéraux, dont seulement 400 pratiquent la chirurgie de l’obésité. Alors que l’obésité et la nutrition sont enseignées depuis peu de temps dans les écoles de médecine. Ensuite, ces opérations ne sont remboursées que depuis 1998. Enfin, c’est une démarche extrêmement compliquée et difficile. Car dans la plupart des cas, les obèses qui ne se considèrent pas comme malades, ne se voient pas grossir. Et il faut de nombreuses années avant qu’ils prennent conscience de leur état. D’ailleurs, dans nos pays latins, être “bien portant”, ce n’est pas négatif. Et puis, manger peut être une addiction, un trouble du comportement et l’opération apparaît comme contre-nature.
Tous les obèses sont opérables ?
Non, il y a des obèses qui grossissent à la suite d'un choc affectif, par exemple des maltraitances ou un inceste. Et l’obésité est alors un moyen de se protéger, de ne plus plaire. Et il serait dangereux d’opérer ce qui relève d’un traumatisme psychiatrique. Voilà pourquoi on a développé, comme en cancérologie, des équipes pluridisciplinaires avec des nutritionnistes, des psychiatres, afin de trouver des traitements adaptés en fonction de l’obésité, de la psychologie, du contexte social...
Propos recueillis par Maud Guillot
Article paru dans Mag2 Lyon de décembre 2009 disponible sur commande ou au format numérique sur Relay.com



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