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Tribune | “Redonner confiance” |

26/02/2010

“Redonner confiance”

Alors que le Gouvernement veut fixer à 30 % le quota minimum d’élèves boursiers dans les grandes écoles, Denys Sournac, 46 ans, PDG de Medicréa, une entreprise spécialisée dans les implants orthopédiques, réagit. Alors que cet ancien élève de l’école nationale vétérinaire de Lyon était lui-même boursier.

“Quand j’ai entendu que le gouvernement voulait imposer 30% de boursiers dans les grandes écoles, j’ai été particulièrement choqué. Même si ce n’est pas très clair, car on parle de quotas mais aussi d’objectif à atteindre, ce qui est différent. Pour ouvrir les grandes écoles à des élèves d’origines sociales moins favorisées, je suis radicalement contre les quotas. C’est une très mauvaise solution à un vrai problème. Car avec les quotas, on risque de provoquer une injustice inadmissible. Si on impose un quota de boursiers, cela va obliger les écoles à intégrer des élèves moins compétents, simplement parce qu’il faut respecter ces quotas. Et je trouve ça grave car ça finira par créer un double concours. D’ailleurs, moi j’étais boursier et si j’avais eu mon concours pour entrer à l’école vétérinaire grâce à un système de quota, je l’aurais mal vécu car je me serais dit que j’avais peut-être intégré cette école parce que j’étais boursier et pas forcément parce je figurais parmi les meilleurs. Bref les élèves issus de milieux moins favorisés auront l’impression qu’on les juge moins capables, donc qu’on les favorise à travers un concours plus facile. Ce que je trouve presque insultant. De plus, dans ces grandes écoles, on risquera de créer deux catégories d’élèves, les non boursiers et les boursiers, dont certains n’auront en fait pas le niveau. Ce qui fera inévitablement baisser le niveau général dans ces écoles, tout en collant une étiquette négative aux boursiers qui seront forcément suspectés d’être moins bons.

En fait, cette idée d’imposer des quotas part d’une bonne intention mais c’est bien avant le concours qu’il faut garantir une vraie égalité des chances. Et imposer des quotas à l’entrée des grandes écoles, c’est tenter de régler arbitrairement ce problème beaucoup trop tard, en créant une autre forme d’injustice plus grave à mes yeux, vis-à-vis d’élèves méritants qui seront recalés au profit d’élèves moins compétents mais admis dans ces grandes écoles à cause de leur origine sociale. Ce n’est pas en essayant de faire rentrer de force des boursiers dans les grandes écoles qu’on résoudra les problèmes d’inégalités sociales. Car ces inégalités existent dès la maternelle. Et ce n’est pas forcément le système scolaire qui est responsable car en France, ce système est gratuit et tout de même ouvert à tous. Par exemple, un enfant intelligent et motivé qui a été élevé dans une famille où les parents n’ont pas d’ambition, ni pour eux ni pour lui, aura du mal à se sentir capable de faire des études.

En fait, il y a un certain nombre d’enfants dans les écoles, les collèges et les lycées qui ont du potentiel, qui ont envie de bosser et de réussir. Mais il faut les repérer beaucoup plus tôt et les accompagner d’abord en les informant puis en les aidant. Mais surtout en leur donnant confiance en eux. Souvent, ça se joue à pas grand chose : une rencontre avec quelqu’un qui les rassure et les motive en leur expliquant qu’ils ont le potentiel intellectuel et que s’ils veulent poursuivre leurs études, il y a des solutions... Au fond, s’il n’y a pas beaucoup de boursiers dans les grandes écoles, c’est plus pour des raisons psychologiques que pour des raisons strictement économiques. L’argent, ce n’est pas le problème numéro 1 qui bloque un élève dans ses études. Le plus difficile, c’est d’y croire vraiment afin d’être capable de faire l’effort colossal de travail exigé en classe préparatoire pour décrocher le concours d’entrée dans une grande école. Moi, par exemple, j’ai pu facilement emprunter à ma banque, et en plus de ma bourse, j’avais trois jobs à côté de mes études et je vivais dans de bonnes conditions, j’ai même voyagé. Voilà pourquoi je conteste aussi les propos qui ont été tenus par notre ministre de l’éducation sur le côté discriminatoire des épreuves de culture générale et de langues. Car l’accès à ces connaissances est pratiquement gratuit avec internet, les bibliothèques...

Il faut injecter du sang neuf issu de milieux différents dans ces grandes écoles. Ce qui sera bénéfique pour l’ensemble du système car les diplômés d‘origine plus modeste apportent des idées fraîches, ils sont probablement plus prêts à bousculer le système, ils sortent du schéma traditionnel... Et c’est important parce qu’il faut éviter d’avoir une élite formatée. Mais il ne faut pas pour autant baisser le niveau d’exigence sous prétexte d’ouvrir les grandes écoles. Il faut que l’ascenseur social fonctionne mais il ne faut pas que cela soit un monte-charge qui assure la promotion artificielle d’élèves dont le principal atout est d’être moins favorisé à l’origine. Pour éviter cette promotion artificielle, les entreprises doivent jouer un rôle, en allant à la rencontre des enfants, notamment dans les quartiers réputés sensibles pour démystifier le monde du travail et leur expliquer que l’essentiel pour réussir sa vie, c’est d’abord et avant tout de le vouloir, d’avoir une ambition, de construire... Et il faut leur redonner confiance en leur montrant que le système leur permet aujourd’hui de s’épanouir en réalisant des études ou en créant leur propre entreprise. Et c’est important que les patrons, qui ne sont pas tous issus de milieux privilégiés, loin de là, soient les premiers à faire cet effort pour aller au-devant de cette jeunesse qui souvent désespère, faute de perspectives. Pour que certains au moins aient un déclic en se disant que c’est vraiment possible.”

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