Le fameux convoyeur-braqueur qui a raflé 11,5 millions d'euros en novembre dernier ne s'est jamais exprimé dans la presse. D'ailleurs personne ne l'a jamais rencontré à part son avocat, le lyonnais Hervé Banbanaste qui a accepté de raconter ce personnage. En exclusivité pour Mag2 Lyon.
Vos relations avec Musulin ?
Hervé Banbabaste : Depuis son arrestation, j’ai lu beaucoup de choses sur lui dans la presse. Et je suis souvent étonné de ne pas retrouver le Toni Musulin que je connais. Mais c’est vrai, je suis un des rares à l’avoir rencontré et à avoir discuté avec lui !
Il n’a reçu aucune visite en prison ?
Aucune. Aujourd’hui, il ne souhaite voir personne. Y compris ses proches. Car c’est au fond quelqu’un de secret, pudique... Et assez mystérieux.
Votre premier contact ?
Assez extraordinaire. C’était quelques jours après son arrestation à la prison de Corbas. Toni était à l’isolement. Je suis arrivé dans un grand couloir, je l’ai récupéré devant sa cellule et on est allé directement dans le parloir. Une pièce tout en longueur, toute blanche, avec simplement un bureau et trois chaises.
Comment s’est passé votre tête-à-tête ?
J’étais avec mon confrère Christophe Cottet-Bretonnier. On s’est présenté. Et tout de suite, il s’est passé quelque chose. Et le contact a été très bon, car il a adopté le ton de l’humour.
Ce qu’il vous a dit ?
Dommage !
Dommage que cette aventure se termine en prison ?
Pas exactement. Parce qu’on sentait que toute cette affaire, il l’avait menée dans le cadre d’un plan réfléchi. Mais au cours de ce premier tête-à-tête, j’avoue qu’on s’est marré. D’ailleurs, on avait tous besoin se détendre. C’était indispensable vu la pression.
C’est quel style de personnage ?
Un grand mec avec une petite barbe poivre et sel, costaud, solide... Pas du tout le style fuyant. Au contraire, il regarde droit dans les yeux, il pèse ce qu’il dit. Et surtout, il est toujours très calme.
Le style voyou ?
Rien à voir avec un voyou. D’ailleurs, il ne connaît pas les règles de la prison. Mais en prison, il a une vraie aura et il est respecté. Car il dégage quelque chose. Au fond, il impose une certaine distance avec ses interlocuteurs tout en instaurant une certaine proximité. Bref, il a du charisme.
Il vous a expliqué pourquoi il s’était rendu ?
Oui, il s’est rendu pour une raison bien précise. Mais je ne peux pas le dire aujourd’hui.
Et c’est assez étonnant ! Mais il s’expliquera au moment de son procès.
Un peu facile !
Non, je vous assure qu’il révèlera pourquoi il a fait ça. Mais je peux vous dire qu’il a un mobile qui est loin d’être simplement l’argent.
Il ne s’est pas rendu tout simplement parce qu’il a eu la trouille ?
Vous savez, Toni Musulin, ce n’est pas du genre à avoir la trouille. C’est d’ailleurs un adepte du Krav Maya, un art martial qui lui a permis de développer cette maîtrise de lui-même.
Il a pris la grosse tête ?
Non, ce n’est pas le genre. Il a toujours un demi-sourire, une distance vis-à-vis de lui-même. Il ne se prend pas au sérieux, alors qu’il a fait le casse du siècle.
Mais son plan a échoué !
Non, tout a été pensé. Rien à voir avec une tocade. Et il n’est pas arrivé à Monaco par hasard.
Il ne s’est pas rendu sur un coup de tête ?
Non, il a garé sa moto, il a bu un café, il a réfléchi et il s’est rendu à la police. Cela n’a rien à voir avec un coup de tête. Il était très déterminé.
Il vous a dit ce qu’il a fait de l’argent ?
Il s’est expliqué devant le juge. Il ne m’en a pas dit plus. Et je ne veux pas en savoir plus.
Vous avez tout de même une conviction ?
Comme tout le monde, je réfléchis. Tout est possible.
Il avait également programmé son séjour en prison ?
Quand il s’est rendu, il savait ce qu’il faisait en se doutant bien qu’on n’allait pas lui remettre la légion d’honneur !
La prison n’est qu’une phase de son plan ?
Toni Musulin est un vrai joueur d’échecs. Reste à savoir si son plan est entièrement réalisé.
Et la tentative d’enlèvement de sa fille, il l’avait prévue ?
Mais est-ce qu’il est vraiment le père de cette jeune fille ? Lui-même se pose la question.
Cette tentative d’enlèvement est bidon ?
Je ne sais pas car la justice ne nous a communiqué aucune information. Mais il a été très touché par cette affaire. Car même si c’est quelqu’un de solide, il a une vraie sensibilité.
Et cette piste serbo-croate ?
C’est une piste fantaisiste. Aujourd’hui, il n’y a rien dans le dossier et cette piste de la maffia serbo-croate relève du fantasme. D’ailleurs, pourquoi on a mis en avant ses origines, alors qu’il est né à Saint-Martin-d’Hères, qu’il a toujours vécu en France, qu’il parle parfaitement français, qu’il se sent totalement français... ? C’est toujours pareil, quand on est confronté à un problème, on a parfois tendance à privilégier des explications qui relèvent du fantasme.
11 millions, ce n’est pas rien quand même !
Oui, ça représente plus d’un mètre-cube de billets. Et c’est lourd, Toni est bien placé pour le savoir !
Vous l’appelez Toni ?
Non, je l’appelle Monsieur Musulin et je le vouvoie. D’ailleurs, je conserve toujours une certaine distance avec mes clients. Un distance chaleureuse car je m’engage toujours quand je défends quelqu’un.
Et il vous paie en liquide ?
Je ne suis pas né d’hier !
Il vous paie ?
Sa défense exige pour moi un investissement considérable en temps. J’ai notamment dû découvrir le droit monégasque. Mais je défends aussi une cause. Car dans cette affaire notamment, la prison est utilisée à tort et à travers.
Mais quand on braque 11 millions d’euros, il ne faut pas s’étonner de se retrouver en prison !
Mais dans le cadre de cette affaire, la loi interdit la détention provisoire. C’est l’article 144-7 du code de procédure pénale. Un texte qu’on pourrait même baptiser loi Musulin puisqu’elle a été adoptée fin novembre, quelques jours avant que Toni ne se retrouve en prison. Dans un état de droit, Musulin devrait déjà être dehors. D’autant plus que Toni Musulin risque 5 ans de prison, mais il ne peut pas être condamné à de la prison ferme.
Mais pour l’instant, cet argument n’a pas été efficace puisque sa mise en liberté vient d’être refusée !
Quand on fait voter des lois, il faut les assumer. Voilà pourquoi j’interpelle la garde des sceaux Michèle Alliot-Marie pour qu’elle intervienne en demandant au Procureur d’appuyer notre demande de remise en liberté.
Mais ça serait plus facile de le faire libérer s’il rendait les 2,5 millions qui ont disparu?
Rien à voir. La justice a rejeté cette demande car elle avait peur que Toni Musulin prenne la fuite. Ce qui est aberrant !
Ce qui lui manque le plus en prison ?
La liberté.
Au-delà de cette évidence ?
Il aime bien la bonne bouffe et les femmes. C’est un beau mec et un bon vivant. Pas vraiment idéal donc quand on se retrouve à la prison de Corbas !
C’est un homme à femmes ?
Il a du charme, il plaît aux femmes. D’ailleurs, il reçoit beaucoup de courrier... Mais il n’y a pas que des propositions de mariage, il y a aussi des gens qui lui demandent de leur prêter de l’argent...
Avouez que Toni Musulin vous fascine ?
Non, mais je reconnais que c’est un personnage hors du commun. Parce qu’il est fort, courageux et qu’il va jusqu’au bout de ses idées.
Pourtant, après être passé pour un héros, il s’est révélé tout de même un amateur !
Non, il a toujours été pro dans sa façon d’agir. Mais il a aussi manqué d’expérience car les choses se sont compliquées au-delà de ce qu’il imaginait. A cause du buzz médiatique.
Mais en montant un coup pareil, il imaginait que ça allait faire du bruit !
Oui mais pas à ce point, car il est devenu un vrai fantasme collectif.
Il a vraiment agi seul ?
Un joueur d’échecs joue toujours seul. Mais il est capable de sacrifier une pièce, un fou ou un cavalier. Même s’il ne le fait jamais pour rien. D’ailleurs, on verra bien, au final, qui gagnera la partie.
Il n’exprime jamais aucun regret ?
Il n’est pas dans ce registre. Mais dans la réflexion. Et il est tourné vers l’avenir, pas vers le passé.
Est-ce que vous n’êtes pas en train de faire passer un mauvais braqueur pour un héros ?
C’est tout, sauf un mauvais braqueur. Surtout quand on voit les braquages qui se sont déroulés au cours des dernières semaines. Lui, ce n’est pas le style kalachnikov. Au contraire, il a agi sans tirer un coup de feu, sans la moindre brutalité...
Qu’est-ce qu’il voulait démontrer ?
Que c’était très facile de faire ce qu’il a fait. Et qu’au fond, le système est assez pervers. Car quand il y a un braquage, le seul responsable, c’est toujours le convoyeur de fonds. C’est-à-dire celui qui transporte l’argent, qui risque sa vie. Et qui risque de se faire plomber pour 1 700 euros par mois. Au fond, il s’est d’abord attaqué à un système. C’est pour ça qu’il dérange.
Mais il ne voulait pas donner ces 11 millions d’euros à la Croix-Rouge !
Vous verrez, on aura des surprises quand il parlera au moment de son procès.
Toni Musulin peut tenir aujourd’hui un discours politique, alors qu’il roulait en Ferrari ?
Faut-il militer à Lutte Ouvrière pour avoir le droit d’exprimer une opinion ? Mais je reconnais que Toni Musulin est un personnage paradoxal et assez baroque qui roulait en Ferrari, tout en gagnant 1700 euros par mois et en organisant le casse du siècle.
Le modèle de Musulin, c’est en fait plus Mesrine que Lénine !
Toni Musulin n’a pas vraiment de modèle !
Qu’est-ce qu’il fait de ses journées en prison ?
Il lit beaucoup, notamment des livres d’histoire et des journaux. Mais il regarde également la télévision et il fait du sport, du footing dans une cour de 3 m sur 8. Il vit dans une cellule à l’isolement, donc c’est dur. Mais c’est propre et ça se passe bien avec les surveillants.
Il se plaint ?
Non, mais il ne comprend pas pourquoi il est toujours en prison. Car comme il le dit lui-même, il n’a pas tué, pas violé, pas même frappé quelqu’un... D’ailleurs, ce n’est pas quelqu’un de dangereux.
Alors pourquoi la justice bloque ?
Parce que si Toni Musulin était libéré, cela démontrerait que l’Etat de droit passe avant tout et que les magistrats sont suffisamment indépendants pour respecter ce principe. Même si cela contrarie les intérêts du transport de fonds.
Quand aura lieu le procès ?
Très vite. Car Toni Musulin a droit à une instruction TGV, alors qu’on aurait besoin de calme et de sérénité pour traiter une affaire aussi complexe et sensible.
Pourquoi cette urgence ?
Parce que l’objectif, c’est que Musulin soit toujours détenu quand il sera jugé.
Qu’est-ce qu’il va faire s’il est remis en liberté ?
Ce sera compliqué...
Il ne risque pas de se faire racketter ou même descendre?
Là encore, on est dans le fantasme. Comme si on avait absolument besoin de trouver une explication crapuleuse pour casser le mythe !
Propos recueillis par Joan Tilouine & Philipe Brunet-Lecomte
Article paru dans Mag2 Lyon de février 2010 disponible sur commande ou au format numérique en cliquant ici.
“Le pire qui peut arriver”
Avocate de Loomis l’ancien employeur de Toni Musulin, Me Claudia Chemarin, s’explique.
La réaction de Loomis après ce braquage ?
Me Claudine Chemarin : Après la surprise, c'est surtout la déception qui s'est manifestée chez les dirigeants de Loomis qui font confiance à leurs convoyeurs de fonds. Loomis reste ferme face à cette infraction de droit commun qui est très grave, contrairement à ce que tentent de faire admettre les avocats de Toni Musulin.
Mais Loomis ne tire pas les leçons de cette affaire ?
Ce vol est une piqûre de rappel pour Loomis qui va renforcer ses mesures de sécurité. Mais il est beaucoup plus facile de se protéger des menaces extérieures que des menaces internes à l'entreprise. Car les salariés connaissent les failles et ils ont toutes les cartes en main. Musulin a montré que plus un convoyeur de fonds connaît les règles de sécurité, plus il met en danger l’entreprise où il travaille.
Mais ce n'est pas de la folie de confier des millions à des salariés payés un peu plus que le Smic !
Loomis ne paye pas moins ses convoyeurs que les autres sociétés de transport de fonds. Et je ne suis pas certaine que si on le payait le double, ça changerait quelque chose. Les avocats de Musulin mettent en avant ses déceptions professionnelles mais il ne s'est jamais plaint. Et à part un rappel à l'ordre en 2005 pour une altercation avec un supérieur, il n’a jamais manifesté de revendications à ce sujet.
Mais Musulin est devenu héros populaire !
Musulin, c’est le pire qui peut arriver à une société de transport de fonds. Mais pour Loomis, c'est simplement un salarié indélicat.



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