L’ancienne magistrate, Eva Joly, aujourd’hui députée européenne Europe Ecologie, qui a visité la prison de Corbas début février, estime que c’est un établissement inhumain malgré sa modernité.
Albert Camus affirmait qu'une société se juge à l'état de ses prisons. Face à la précarité et au chômage croissants, cela peut paraître un peu éloigné des préoccupations quotidiennes. Pourtant, les conditions de détention sont un miroir fidèle de la dégradation profonde du lien social. Débattre des prisons, c'est s'interroger sur la fonction réelle de lieux privatifs de liberté créés pour protéger la société d'individus susceptibles d'être dangereux. Leur existence sous-tend l'idée d'un être humain perfectible qui, à l'issue d'une peine juste, ne serait plus une menace pour la société mais plutôt une force. Malheureusement, alors que la prison devrait être l'école de la lutte contre la récidive, elle est le lieu de toutes les violences et de toutes les injustices. Un lieu dont les individus ressortent brisés, abattus, socialement et économiquement marginalisés. Une situation peu propice à une réinsertion réussie.
Déjà en 1984, alors que j’étais substitut, je m'inquiétais auprès du Garde des Sceaux des conditions de détention. Après mes récentes visites dans les centres pénitentiaires en tant que députée européenne, mon constat demeure : la prison se contente de surveiller et de punir, et aussi, parfois, d'humilier. Trop souvent de tuer. Et la France détient dans ce domaine un bien triste record européen avec 115 suicides en 2008.
La prison prive un individu de son bien le plus précieux : sa liberté. Mais elle ne doit en aucun cas le priver de ses droits, encore moins de sa dignité. C'est malheureusement trop souvent le cas. De la prison de Lyon-Corbas, prototype des établissements de nouvelle génération, ultra moderne, à celle des Baumettes à Marseille, insalubre et hors d'âge, les failles du système sont les mêmes. Corbas est architecturalement gigantesque et pourtant déjà surpeuplée - environ 900 détenus pour 690 places. Un manque cruel de personnel limite l'objectif fondamental de réinsertion, entraînant un désarroi des détenus et des personnels de l'administration pénitentiaire. A Corbas, ce que les détenus ont gagné en propreté, ils l'ont perdu en humanité. Certains d'entre eux vont même jusqu'à regretter les anciennes prisons pourtant sordides du centre de Lyon. Les toilettes fermées et les douches individuelles ne peuvent faire oublier cette structure clinique déshumanisée et déshumanisante. Gérée par des systèmes électroniques ultra sophistiqués, où les interphones remplacent les surveillants, les contacts humains et les déplacements sont limités au strict minimum, isolant toujours plus des détenus souvent en conditions de détresses sociale et psychologique graves. Des détenus psychotiques souvent n'y ont pas leur place, rendant la tâche d'autant plus difficile au personnel pénitentiaire. Car la prison n'est pas seulement injuste pour les détenus. Elle l'est aussi pour ceux qui y travaillent. L'inhumanité des lieux les frappe de plein fouet. Mal considérés, peu épaulés, peu préparés à la dureté de la mission, ils se sentent souvent démunis et impuissants.
Les prisons françaises ne peuvent décemment prétendre mener leur mission de réinsertion dans ces conditions. Des solutions existent. Manquent la volonté et le courage politiques. Toutefois, un simple débat sur les conditions de détention reste insuffisant. Une profonde réflexion sur la justice et sa mise en œuvre est également nécessaire. Le problème des prisons - de leur surpopulation et de l'échec de leur mission de réinsertion - ne pourra en effet être résolu que si les lois cessent d'être durcies par un gouvernement qui fait du tout sécuritaire une idéologie et un slogan électoral et que si des alternatives - travaux d'intérêt général, bracelets électroniques, peines aménagées - sont préférées à l'enfermement qui devrait n'être qu'un ultime recours. C'est pour mettre le gouvernement devant ses responsabilités et sensibiliser les citoyens sur ce thème que je compte user, avec Michèle Rivasi, des droits conférés aux Eurodéputés de visiter librement les centres de détention. Pour que nos prisons ne soient plus considérées par le Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe comme une honte. Il en va de la crédibilité de notre pays qui se prétend être celui des droits de l'homme.


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