A Lyon et Grenoble, une vingtaine de petits patrons ont été victimes de racketteurs qui exigeaient de fortes sommes en échange de leur “protection”. La justice vient de faire extrader du Maroc le principal suspect.
Tout a commencé par une lettre anonyme envoyée à la justice grenobloise affirmant que des racketteurs faisaient pression sur des chefs d’entreprises, dont certains avaient craqué en lâchant jusqu’à 100 000 euros.
C’était en décembre 2006. Une enquête est ouverte. Sans grande illusion au départ car dans ce genre d’affaires, c’est généralement la loi du silence. Du côté des racketteurs mais aussi des victimes. D’autant plus qu’une seule victime a porté plainte. Mais les enquêteurs vont s’accrocher. Et ils identifient un sacré «lascar», Mustapha Boukherrouba déjà condamné à 4 ans ferme, dans les années 80, pour vol à main armée. Avant de replonger pour extorsion de fonds, sanctionnée par un nouveau séjour en prison de deux ans. “Je ne suis pas un voyou” répétera Boukherrouba aux policiers. Avant de s’expliquer lui-même sur sa méthode : s’attaquer à des petits patrons. Et faire pression sur eux pour leur soutirer de l’argent. En apparence, Mustapha Boukherrouba semblait rangé. Il était même marié à une avocate.
Mais les enquêteurs vont identifier son complice qui serait en réalité le vrai “cerveau” de l’affaire : Belkacem Hadjar. L’air timide, mais un vrai dur. En fuite au Maroc, Hadjar a été interpellé l’automne dernier, avant d’être extradé il y a quelques semaines. Mais il s’est expliqué devant la juge lyonnaise Agnès Vadrot. Ce qui a permis de reconstituer toute l’affaire. Hadjar d’abord repérait une cible potentiellement fragile en visant en priorité des petits patrons. Et il va commencer par un de ses voisins, Franck Perez, qui est à la tête d’une entreprise de peinture. Il lui raconte avoir été accosté dans un bar par deux individus qui cherchaient des renseignements sur lui et sa famille. Avant de jouer au sauveur. Le rendez-vous est organisé dans un magasin d’électroménager, au centre de Grenoble. C’est là qu’intervient Mustapha Boukherrouba. “Je l’ai utilisé pour son physique” reconnaît Hadjar. Les deux racketteurs auraient exigé 100 000 euros. Paniqué, Perez aurait lâché 30 000 euros. Mais aujourd’hui, Hadjar nie avoir touché de l’argent, même s’il reconnaît “une filouterie”.
Le duo savait également saisir certaines opportunités. Un artisan grenoblois, Hector Rota, avait été agressé sur un chantier par des gros bras envoyés par un client mauvais payeur. Hadjar interviendra en exigeant 108 000 euros sous forme de plusieurs virements au Maroc. Mais, devant les enquêteurs, il nie en prétendant avoir simplement aidé ce patron à sortir du liquide de son entreprise. En tout cas, il va se servir de Rota pour cibler un patron plus connu, Christophe Patruno. A la tête d’une entreprise de peinture, il s’est diversifié dans la menuiserie, les revêtements de sols et la décoration. Et il a développé son entreprise dans la région lyonnaise en ouvrant une antenne à Villeurbanne. Cette fois, Hadjar affirme qu’un de ses clients n’aurait pas apprécié l’insistance de Patruno pour se faire régler une vieille créance. Du coup, il affirme à ce patron qu’il est menacé. En facturant sa tranquillité à 150 000 euros. Ce petit patron aurait lâché 50 000 euros. Patruno précisera aux enquêteurs qu’il se doutait qu’il était la cible d’une “arnaque”. Mais il aurait craqué car il refusait de “prendre un risque” pour sa famille. Là encore, les deux suspects nieront avoir perçu toute somme d’argent.
Autre cible : les agents immobiliers grenoblois. Yves Lorinquer déjeune en décembre 2006 avec un de ses collaborateurs au Gusto, un petit restaurant du centre de Grenoble, quand il est accosté par Boukherrouba qui lui parle d’un individu qui “lui veut du mal”. Mais il tient à le rassurer : il affirme pouvoir contacter des “personnes qui pourraient enrayer le projet” à condition qu’il lui verse 30 000 euros. Lorinquer ne se laisse pas impressionner et il menace même le racketteur d’alerter la justice. Ce qui ne refroidit pas les deux complices. Hadjar s’attaque ensuite à Michel Simond, qui est à la tête d’un cabinet d’affaires spécialisé dans les cessions et acquisitions d’entreprises. Après s’être implanté en Savoie et dans l’Isère, il s’est développé dans toute la France. Son réseau de 80 bureaux vient alors d’être racheté par la banque de Vizille. Un rendez-vous est organisé en mars 2007 à Chambéry avec Hadjar et Boukherrouba. Ils expliquent à Simond qu’il est dans le collimateur du “milieu corse parisien” mais qu’ils peuvent contacter un intermédiaire pour calmer le jeu. Et ils exigent cette fois 7 millions d’euros. En évoquant des risques de séquestration et de torture. Mais Simond ne lâchera rien. Mais combien de patrons ont cédé à ce chantage ? Mystère. Au départ, les enquêteurs estimaient à une vingtaine le nombre de victimes. Mais les enquêteurs sont confrontés à des victimes qui préfèrent souvent se taire. D’autant plus que les deux suspects qui ont été remis en liberté.
Bruno Le Fresnes
Toutes les personnes citées dans cette affaire sont présumées innocentes jusqu’à leur jugement définitif.
Article paru dans Mag2 Lyon de février 2010 disponible sur commande ou au format numérique en cliquant ici


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