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Tribune | “Eboueurs” |

07/05/2010

“Eboueurs”

Le psychiatre Jean Darrot dénonce l’ouverture au sein du Vinatier d’une structure unique en France qui doit prendre en charge des détenus souffrant de troubles psychiatriques.

“L’Unité d’hospitalisation spécialement aménagée (UHSA) est un dispositif lancé  par Nicolas Sarkozy pour prendre en charge des détenus souffrant de troubles psychiatriques, au sein d’un hôpital. La structure du Vinatier, dont l’ouverture prévue en mars a été reportée en avril, est la première en France. Mais le président de la République a annoncé 22 établissements de ce type.  Apparemment, le Vinatier qui est un hôpital psychiatrique central était volontaire pour ouvrir cette unité. Ses responsables ont sûrement été attirés par la perspective de création de postes et une dotation financière spécifique. Ce qui est toujours intéressant dans le contexte actuel de baisse des moyens dans le secteur de la santé. Mais à mon sens, c’est une erreur. Voire une compromission.
Voilà pourquoi j’ai participé le 9 mars dernier à la Nuit de Résistance, au Vinatier, qui a rassemblé plusieurs centaines de personnes, notamment des psychiatres et des professionnels de santé.
En fait, ce qui me gêne dans cette UHSA, c’est le mélange des genres. Car la soixantaine de détenus concernés resterait sous le contrôle de l’administration pénitentiaire, donc du personnel de surveillance qui coexistera au sein même d’un hôpital avec des soignants. Or ces catégories professionnelles ont des missions et des fonctions différentes. Comment cette cohabitation peut-elle être organisée ? Et quelle sera la vocation de la structure : la détention ou le soin ?
D’ailleurs, on introduit dans cet hôpital tout un décor et un matériel carcéral sans équivoque. Avec des surveillants en uniforme et une vidéo surveillance omniprésente. En fait, la nécessité de surveiller ces détenus nuit évidemment à l’hospitalité générale de l’hôpital. Or on sait qu’il est indispensable, si l’on veut traiter un comportement antisocial, de pouvoir offrir un espace de confiance où le sujet puisse être entendu ... Ce qui ne peut pas être le cas dans ces conditions. La volonté n’est donc pas de traiter.
Pour moi, c’est même un véritable retour en arrière. Il y a 50 ans, les hôpitaux psychiatriques étaient stigmatisés. C’était l’asile où on enfermait les fous. Et ces établissements étaient peu ouverts sur l’extérieur. Mais depuis, on a heureusement mis en place la psychiatrie de secteur, où on soigne les patients en amont et en aval des hospitalisations, donc dans la continuité d’une évolution, y compris en ambulatoire, près de chez eux. Bref, l’hôpital psychiatrique n’est plus une institution carcérale : ce dispositif a prouvé qu’il garantissait, entre autres choses, la sécurité des personnes bien plus efficacement que l’enfermement asilaire. Or avec les UHSA, c’est le grand retour en arrière.
Pour moi, c’est tout simplement une dérive sécuritaire de nos responsables politiques. Tout a commencé avec le discours d’Antony de Nicolas Sarkozy, en décembre 2008, à la suite du meurtre d’un étudiant grenoblois par un patient soigné à l’hôpital de Saint-Egrève. Le président de la République a tout simplement assimilé les patients psychiatriques à des criminels en puissance. Ce qui a choqué de nombreux professionnels de santé. Même si on regrette profondément de tels drames, heureusement rarissimes. Rappelons que la criminalité des patients psychiatriques est très inférieure à celle de la population générale : en revanche, ils sont beaucoup plus souvent victimes d’agressions de toutes sortes. Mais aujourd’hui, le problème, c’est qu’on ne demande plus aux psychiatres d’être des spécialistes d’une maladie, donc de soigner, mais de veiller à l’ordre public en enfermant. On est devenu un peu les éboueurs du système.
Reste à savoir quelle est la solution car on estime que 30 % des détenus présentent des troubles psychiatriques. Et ils ont évidemment droit à des soins. Il y a à Lyon un SMPR, un service médico-pénitentiaire régional, avec des psychiatres, qui intervient efficacement dans le cadre de la prison. Il faudrait donc d’abord développer les moyens de ce type de structure qui prend en charge les patients sur le long terme. Plutôt que de multiplier des UHSA dont l’objectif va être de calmer, à court terme, des détenus en crise avant de les remettre dès que possible en détention. Pour moi, c’est du maintien de l’ordre, au service de l’administration pénitentiaire. Ce qui évite bien de se poser des questions de fond sur les conditions de détention, sur la souffrance des détenus, sur la déshumanisation des établissements pénitentiaires... Car on sait bien qu’aujourd’hui en France, la prison rend fou. Les détenus sont très nombreux à souffrir d’angoisses, d’isolement relationnel et de désespoir.
Mais il y a aussi le problème de la capacité d’accueil dans les hôpitaux psychiatriques. Car un certain nombre de patients sont en rupture de soins, trop rapidement. Et ils ne bénéficient d’aucun suivi, alors qu’ils ne sont pas réinsérés. Résultat, ils sont en errance ou en grande précarité, ce qui peut les pousser à commettre des petits délits. Et ils peuvent alors se retrouver en prison.
Il faut donc remettre à plat tout le système et se poser les vraies questions plutôt que de prendre des mesures spectaculaires dans l’urgence.”

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