Bienvenue sur le site de Mag2 Lyon
jeudi 23 février 2012 - 08:45
Météo Lyon :
Société | Alexis Jenni
 “Un truc de fou” |

02/11/2011

Alexis Jenni
 “Un truc de fou”

Le Lyonnais Alexis Jenni vient de remporter le prix Goncourt pour l'Art français de la guerre. Nous l'avions rencontré en septembre dernier. Interview.

 

L’écriture, c’est un héritage familial ?

Alexis Jenni : Pas vraiment. Mes parents n’écrivaient pas. En revanche, ils évoluaient dans le monde de l’éducation, à Belley dans l’Ain. Mon père comme prof d’allemand et ma mère comme documentaliste. J’ai donc été élevé dans cette classe moyenne éduquée, de sensibilité de gauche pour qui les livres comptent et qui n’ont pas la télé ! Je lisais énormément. Je passais même tout mon temps à ça. 

Vous rêviez d’être écrivain ?
C’est presque évident car c’était ma nature ! J’écrivais des nouvelles à la machine. Mais j’ai suivi des études de bio. Sans réel plan de carrière. J’étais passionné par le mode de pensée de cette science, par l’homme et la nature. Et par l’aspect romanesque de la bio : Comment pousse un arbre ? C’est une aventure ! J’ai donc passé l’agrég’, donné quelques cours dans le Nord. Puis j’ai trouvé une place au lycée Saint-Marc où je suis toujours aujourd’hui. 

Ça vous plaît ce métier de prof ?
D’abord, Saint Marc est l’endroit idéal pour enseigner. J’ai les meilleures conditions du monde. Un peu comme il y a 50 ans. Avec un établissement où règne l’esprit de famille et des élèves qui sont globalement motivés. Je ne fais pas le même métier qu’un prof de collège en banlieue. Cela dit, je reste assez original dans ma matière car je suis un grand défenseur du français auprès de mes classes S !


Comment vous êtes-vous remis à l’écriture ?

En fait, je n’ai jamais abandonné ! Dès 1991, j’ai envoyé un premier livre à Gallimard. Une sorte de roman délirant qui n’était pas bon. Puis tous les 5 ans, j’envoyais un nouveau livre. Enfin, en 2000, j’ai écrit un livre auquel je croyais beaucoup. J’ai eu 15 à 20 refus. Je peux d’ailleurs tapisser un mur avec les lettres types que j’ai reçues ! Cette fois, ça m’a foutu un coup. J’ai en conclu que je n’étais pas fait pour ça. 

Vous avez cessé d’écrire ? 

Pas du tout. C’est une passion qui n’est pas plus con que d’aller à la pêche ! Donc j’ai continué. Mais en étant totalement libéré. Je ne cherchais plus à bien faire pour être publié et réaliser mon destin. Juste à me faire plaisir. J’ai commencé « L’art français de la guerre » en 2005 et j’ai mis 5 ans à l’écrire. 

Comment vous avez travaillé ?

D’abord, j’ai fait des recherches sur mon thème. Mais cool. Juste pour comprendre. Ensuite, je me suis lancé. Comme j’ai 15 heures de cours, j’ai du temps. Mais je n’écris jamais chez moi pour ne pas être dérangé : uniquement dans des cafés. Comme le Bellecour qui a de belles tables en marbre… Je travaille d’abord sur des carnets et des cahiers. Puis je remodèle tous les passages sur ordinateur.

Comment vous avez choisi le thème de la guerre ?

J’avais envie de vivre une vraie aventure, avec des coups de feu dans la nuit. C’était mon côté enfant qui joue aux petits soldats ! Mais j’avais envie aussi de parler de transmission, de ce qui passe d’une génération à une autre. D’ailleurs, personnellement, j’ai été élevé avec Charlie Hebdo, dans une ambiance anti militariste. J’ignorais donc que certains Français avaient fait trois guerres : le Maquis, l’Indochine et l’Algérie, passant du statut de héros à celui de salauds. Quand j’ai découvert cette histoire, j’ai eu envie de raconter leur vie. 

C’est le personnage de Victorien Salagnon ?
Oui, ce fils de commerçants lyonnais, lycéen normal, va se retrouver malgré lui engagé dans la Résistance. Puis dans des guerres coloniales. Il va se retrouver face à des situations anormales. Et ce qui va le sauver de la folie, c’est son don pour le dessin, sa capacité à observer, à prendre de la distance... C’est donc l’épopée d’un survivant.
C’est aussi un livre militant ?
Je ne pense pas. Je ne cherche pas des coupables et je n’ai pas de nostalgie. En plus, je n’ai aucune idée de ce qu’il faut faire. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont nos fantômes. Par exemple notre culpabilité vis-à-vis de la colonisation. On ne parvient pas à avoir un débat apaisé sur ce sujet. Soit on est victime soit on est bourreau. Il y a aussi notre rapport à notre identité, aux étrangers qui est obsessionnel.  

Mais vous aviez conscience d’aborder un thème délicat !

Oui, mais je m’en foutais puisque je ne devais pas être publié ! 

Alors comment vous vous êtes retrouvé chez Gallimard ?

Par habitude, j’ai expédié mon livre. Mais je n’y croyais pas. Personne dans ma famille ne l’avait vu. Même moi, je ne l’avais pas relu ! Mais j’ai reçu un coup de fil dans l’ascenseur. C’était hallucinant. Ma femme, qui croyait en moi sans avoir lu un seul de mes romans, a manqué s’évanouir… 

Vous êtes surpris par l’accueil très positif ?

Oui, parce que j’ai fait ce petit truc dans mon coin. Je savais certes qu’il était à peu près bien construit, que le thème était dans l’air du temps. Mais je ne soupçonnais pas son effet sur les lecteurs et les critiques. Quand Gallimard m’a dit que c’était super bien, je me suis dit qu’ils me passaient du cirage ! L’attachée de presse m’a un peu secoué pour que je sois moins modeste... Maintenant je suis invité à la télé aux côté d’auteurs comme Nothomb, Chalandon ou Foenkinos. C’est un truc de fou. J’espère juste en vendre quelques exemplaires.
Vous vous considérez comme un écrivain ?

Mais je me suis toujours considéré comme un écrivain. Sauf que j’étais en échec ! Donc aujourd’hui, j’en profite au maximum. Mais il faut faire attention au niveau narcissique... Il n’aurait pas fallu que ça m’arrive à 25 ans car je me serais pris pour le maître du monde ! Alors que là, ma vie ne va pas changer. Je vais continuer à être prof : parler à des élèves qui ne veulent pas entendre, ça remet les pieds sur terre. Et puis je vais continuer à écrire. Mais je sais que mon deuxième roman sera forcément attendu...



Propos recueillis par Maud Guillot

m.guillot@mag2lyon.com

Interview publiée dans le numéro de septembre 2011

Commentaire