L’auteur lyonnais Marc Lambron parle de la ville où il a grandi dans les années 60 et 70.
“Lyon est une ville de passages qui chérit ses secrets. Dans la cité de mon adolescence, tout parlait de mouvement, de liaisons, de connexions, les deux fleuves coulant vers le confluent, les ponts, les traboules à flanc de colline, la croisée des routes vers la neige ou la plage, et simultanément quelque chose ne cessait de réduire chacun à son quartier, à sa famille, à son métier, comme si l'esprit de cette métropole s'était évertué à multiplier les enclaves, les clôtures, les fragments. Le passage des fleuves promettait un ailleurs que chaque façade récusait. Les tissus de soie chatoyante étaient palpés par des hommes en gris.
Lyon était une cité de vertiges immobiles. On s'y voyait mal armé pour comprendre les romans de la conquête sociale, les récits balzaciens qui racontent la prise de Paris par un jeune homme. Ici, tout était conquis parce que tout était jugé. Les romanciers lyonnais, tels Jean Reverzy ou René Belletto, racontent toujours une déambulation en boucle, la conscience de l'homme emprisonné par les brumes et le labyrinthe. C'est pourquoi on y est en situation optimale pour lire les grands romanciers de l'exploration intérieure, ceux qui parcourent les cités de l'espace mental : Joyce, Svevo ou Musil. Jamais je ne les ai mieux ressentis que lorsque je vivais là. Il y avait quelque chose de triestin dans ces places aux feuilles jaunes, les banques à caryatides de la rue de la République, les passages secrets des deux collines. Une géométrie de l'absence qui invitait à une projection psychique intense : le langage devenait une ville que l'on arpentait au fond de soi-même.
A Lyon, le secret était de partir en restant sur place. Partir, c'était chercher dans la ville le lieu qui donnerait accès à des lieux inconnus. Je croyais parfois trouver ce point. Le parc de la Tête d'Or offrait une réserve d'imaginaire, un poumon pour les échappées. Les grandes serres tropicales y évoquaient les jungles des romans de Jules Verne. Les barrissements des éléphants mettaient un peu d'Afrique au-dessus des eaux noires du lac. Des arbres aux longues laîches auraient pu faire croire à une mangrove, une Louisiane. Et le singe Lulu gîtait sur son île comme une sorte de Napoléon fou, sautant de branche en branche tel un animal malade de finitude. Le point qui donnerait accès à des lieux inconnus, c'était encore la scène du TNP-Villeurbanne où des personnages de Marivaux, réinventés par Patrice Chéreau, se battaient dans le sable à l'orée d'une forêt baignée par la lune. C'étaient les librairies de la colonnade de l'Opéra qui offraient des bandes dessinées rares, des fanzines de science-fiction. C'étaient des groupes de rock planant, tels le Pink Floyd, King Crimson ou Can, qui faisaient entendre leurs sonorités oniriques dans la bonne ville du maire Louis Pradel.
Je tournais et retournais dans le cercle. La cité aurait pu être une ville pour de longues amours secrètes avec des femmes évadées du temps. J'ai beaucoup rêvé aux secrets de Lyon dans les années 1970. Les collines sur fond de ciel éteint, les allées mouillées par un orage qui détrempait les feuilles, les vieux livres des occultistes, le recueillement silencieux des absides, les fenêtres aveugles du lycée du Parc, le mystère d'être là. C'était comme un paysage intérieur. C'est une ville perdue que je retrouve en fermant les yeux.”
Marc Lambron



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