Le designer lyonnais Bertrand Barré est aujourd’hui au cœur de la crise. Il nous explique pourquoi.
"Quand un chef d’entreprise me téléphone, il s’adresse d’abord à l’homme de communication. C’est-à-dire à un expert capable de relooker ses produits ou lui apporter un design capable de créer de la préférence chez les consommateurs. Etre créatif pour s’imposer sur son marché. C’est un métier que je connais bien, qui m’a permis de concevoir plus de 10 000 produits commercialisés dans le monde entier : des brosses à dents aux chaussures de ski en passant par les flacons de ketchup ou des concepts automobiles. Et discrètement j’ai acquis dans ce domaine, une certaine crédibilité qui m’a permis d’être aujourd’hui à la tête d’un groupe qui fédère une cinquantaine de salariés, essentiellement des créatifs.
Au fil des années, j’ai pu ainsi pénétrer au cœur de centaines d’entreprises. Et j’ai compris qu’au-delà de cette démarche d’identité, de design ou de communication, les entreprises posaient souvent des interrogations plus profondes. Et qu’elles n’avaient pas seulement besoin de relooker leurs produits mais au fond de réfléchir voire de réviser leurs stratégies industrielles et commerciales. Mon vrai métier étant d’écouter au-delà des mots, je me suis rapidement rendu compte de cette évidence. Une évidence de plus en plus forte avec la crise !
Résultat : aujourd’hui, je me retrouve souvent confronté à des cadres, des dirigeants, des patrons qui sont parfois un peu “perdus”. Et qui, au-delà de leurs interrogations purement marketing, se posent des questions plus fondamentales face à la crise. Car ils sentent bien que nous sommes désormais entrés dans une nouvelle ère qui leur impose de réviser tous leurs schémas.
C’est l’avènement d’une société de “déconsommation”, car le mental des consommateurs a changé. Leur réflexe est de dire : non. Non, au fameux toujours plus ! Désormais, ils consomment “intelligent” en refusant la logique qui prévaut depuis l’après-guerre : je consomme, donc je suis. Une véritable révolution qui condamne les entreprises à réviser en profondeur leur approche du marché… sous peine de disparaître purement et simplement. Car pour convaincre les clients, elles doivent désormais créer une envie, une envie irrésistible, pas simplement un simple réflexe d’achat.
C’est tout l’enjeu de cette crise. Retrouver les mécanismes qui permettent de créer de désir. Prouver sa légitimité, démontrer sa valeur. Créer du sens pour exister. Car les entreprises ne peuvent plus simplement se contenter d’astuces marketing pour assurer leur pérennité dans une société de plus en plus complexe qui s’interroge sur elle-même en posant des exigences et des valeurs fortes.
Voilà comment aujourd’hui, progressivement, j’ai endossé la casquette de “problem solver” au sein des entreprises où j’interviens. Le design, donc le produit, m’a conduit à me positionner comme un homme de communication. Et en pénétrant cet univers de la communication, j’ai franchi un nouveau cap, celui du conseil stratégique. Mais pas un conseil stratégique jonglant avec des hypothèses théoriques et fumeuses pour un futur incertain. Mais un véritable “solutionneur de problèmes” qui s’attaque d’abord et avant tout aux fondamentaux, donc aux a priori.
Car en partant de l’offre produit, on arrive toujours à l’essentiel. c’est-à-dire au cerveau des entreprises, qui, comme le cerveau humain, est souvent largement sous-exploité car souvent monopolisé par la gestion de l‘immédiat. Il suffit d’écouter pour mesurer ce formidable potentiel. Mon job au fond est assez simple, même s’il est ambitieux : comprendre et stimuler cette intelligence collective pour trouver des solutions.
Les marques qui rythment notre vie quotidienne fonctionnent encore sur un système de valeur, des mécanismes de séduction définis à une époque où tous les marchés étaient en croissance. La déconsommation durable, dans laquelle nous avons plongé depuis plusieurs années mais qui s’accélère sous l’effet crise, exige des stratégies d’entreprise. Il faut changer ou accepter de disparaître !
Inutile de dire qu’en cette période de crise, mes équipes sont débordées ! Passionnant. Car on saisit l’ampleur et la profondeur de cette crise. Mais également cette fantastique volonté de se mettre en cause, à la tête de certaines entreprises.
C’est ce qui me rend résolument optimiste pour l’avenir. Car la crise est une chance, une chance qu’il faut impérativement saisir pour réfléchir. C’est la seule solution pour rétablir le lien, la confiance."
B.B.
Sollicité au départ pour la réalisation de la maquette de Mag2 Lyon, Bertrand Barré a été étroitement associé à la réflexion stratégique sur l’ensemble du projet qui a abouti au lancement de ce magazine.


Twitter
Facebook

Commentaire