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| “Une langue morte” |

28/05/2009

“Une langue morte”

L’écrivain lyonnais Eric-Emmanuel Schmitt réagit aux propos du pape sur les préservatifs et l’avortement. En avouant qu’il s’est converti parce qu’il a été séduit par le message d’amour que porte le christianisme.

“Je comprends pourquoi le pape fait ces déclarations, mais je ne comprends pas qu’il les fasse... En fait, je comprends au nom de quoi il fait ces déclarations, au nom de quelle éthique, à savoir le respect absolu de la vie. Il se pose comme le chevalier blanc de cette éthique. Je comprends aussi les dommages collatéraux que cette éthique provoque : les condamnations de l’avortement, même thérapeutique, ou d’une sexualité avec préservatif. Mais je ne l’accepte pas car ces condamnations assez radicales ne se justifient pas, à mes yeux. Y compris dans les textes religieux qui sont à la base du christianisme. Je ne vois pas où, dans les quatre Evangiles que j’ai vraiment bien lus et étudiés, on peut tirer une morale aussi rigoriste, aussi peu respectueuse du cas par cas. Sur quels textes s’appuie-t-on par exemple pour condamner l’homosexualité ? Nulle part les Evangiles ne condamnent l’amour et le plaisir en limitant la sexualité à la reproduction.
En fait, cette rigueur morale est un héritage patristique, c’est-à-dire un produit de l’histoire de l’Eglise qui se justifie elle-même. Mais ça n’a rien à voir avec les textes qui peuvent donner lieu à de nombreuses interprétations. D’où la nécessité d’entendre plusieurs voix au sein de l’Eglise, notamment à Lyon où l’Eglise a toujours su préserver son unité tout en permettant à chaque sensibilité de s’exprimer.

Moi, j’ai le regard de quelqu’un qui n’est pas du sérail car je suis un chrétien converti. Je suis né athée. Mes parents étaient de gauche et anticléricaux. Mon père était même communiste, même si ma grand-mère Schmitt était catholique. J’ai été baptisé par convention mais je n’ai pas eu d’éducation religieuse. D’ailleurs, j’ai fait mes études dans l’enseignement public à Lyon, notamment au Parc.

Mais j’ai rencontré la foi et ensuite le christianisme par la méditation sur les Evangiles. D’abord, mon cheminement philosophique m’a amené à l’agnosticisme. C’est-à-dire au questionnement sur l’existence de Dieu. J’avais alors l’habitude de répondre à ceux qui m’interrogeais : “Je ne sais pas, mais je pense que oui.” Mais cette croyance en Dieu était sans rapport avec la religion. Ce pouvait être Mahomet, Moïse ou Jésus. Puis j’ai lu tous les textes fondateurs, des religions orientales à la mystique juive, en passant par l’islam notamment le soufisme qui m’intéresse beaucoup. Mais le christianisme m’a choisi. A plus de 30 ans, quand j’ai lu les Evangiles en une nuit, ça a bouleversé ma vie. Et après sept ans de réflexion, je suis devenu chrétien. C’est le discours sur l’amour qui m’a convaincu. Cette promotion absolue, intangible et violente de l’amour, plus fort que la vie. Je ne l’ai retrouvé nulle part aussi fortement que dans les textes sacrés.
C’est d’ailleurs pour ça, et pour des raisons philosophiques, que je suis contre la peine de mort. On ne doit pas donner la mort. Mais, j’ai aussi, je dois l’admettre, un certain problème avec l’avortement. Car avorter, c’est justement donner la mort. Mais je peux l’accepter. Notamment quand il n’y a pas cette notion d’amour, dans la conception. Paradoxalement, c’est donc justement mon christianisme qui me permet d’accepter l’avortement. Contrairement aux positions officielles de l’Eglise.

En revanche, je suis convaincu qu’il y a cet amour chez le pape. Mais il ne me semble pas capable de nous le faire comprendre. Car Benoît XVI vit dans un univers de pensée parfaitement cohérent mais parfaitement incompréhensible pour la société moderne car il est déconnecté des mœurs actuelles. C’est d’ailleurs le défi de l’Eglise pour les décennies à venir : cesser d’utiliser une langue morte.

Je pourrais dire que je m’en moque car je suis chrétien, pas catholique. Mais je prends quand même position  : je souhaite l’émergence d’un christianisme nouveau, qui parle la langue de notre époque, des mœurs de notre époque. Tout en continuant à affirmer des valeurs dans ce chaos pragmatique, utilitariste et matérialiste : l’amour, la compréhension de l’autre, le respect de la vie. Une Eglise qui propose un message d’amour capable de remplacer la peur. Les hommes ont inventé des lois pour se protéger les uns des autres. La force inouïe et révolutionnaire du christianisme, c’est de les rapprocher. Pas de les juger et de les condamner. Comme la mère de cette petite fille contrainte de se faire avorter, alors que l’Eglise a fermé les yeux sur la responsabilité de son violeur.”

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