Dan Franck : Une tension permanente

Date de publication : 30/04/2012

Dan Franck vient de publier "Les champs de bataille”. Un roman consacré à Jean Moulin. Interview. Par Nadège Michaudet.

Pourquoi ce livre ?
Dan Franck : Il y a une dizaine d’années, j’ai fait un film sur Jean Moulin et deux choses m’ont frappé. D’abord ce mystère, entretenu depuis des années, autour de l’arrestation de Caluire. Mais aussi l’image totalement fausse qu’on a de Jean Moulin. Il apparaît comme un personnage consensuel. Pourtant, on oublie trop souvent de dire qu’il était surtout un homme de gauche, qui a aidé l’Espagne républicaine sous le Front populaire. Quand on considère la vie de Jean Moulin sous cet angle, c’est idéal pour un romancier.

L’histoire de votre roman ?
Je raconte l’histoire d’un juge qui va instruire le troisième procès de René Hardy. Un procès totalement imaginaire, ce qui m’offre la possibilité, en tant qu’auteur, de passer en même temps un message politique, notamment dénoncer le discours politique actuel qui consiste à dire qu’il n’y a plus de droite ni de gauche. Ça m’insupporte, car c’est un discours infondé et faux, qui est notamment propagé par l’extrême droite. D’ailleurs, ce n’est pas innocent si je publie ce livre pendant la campagne électorale…

Qui est l’héritier politique de Jean Moulin ?
Tous les démocrates ont un Jean Moulin en eux. Mais les époques sont incomparables. Même si, dans mon livre, je cite un exemple révélateur de ces clivages qui existent toujours. Quand Jean Moulin raconte son emprisonnement avec les tirailleurs sénégalais, il parle de Noirs. Dans la même situation, Barrès appelle les Arabes "les pouilleux”. Elle est là, la différence entre la gauche et la droite.
Vous ne faites pas de différence entre la droite et l’extrême droite !
La droite compte beaucoup de démocrates. L’extrême-droite non. Le danger, c’est que la droite puise des thématiques populistes dans le programme de l’extrême droite. C’est d’ailleurs ce qui se passe en ce moment. 

Comment on peut romancer un fait historique ?
J’ai l’habitude de ce procédé. Je l’ai beaucoup employé avec les aventures de Borro que j’ai écrites avec Jean Vautrin. En fait, j’arrive après les historiens qui ont déjà débroussaillé le sujet. D’ailleurs, j’ai rencontré énormément de spécialistes pour nourrir ce livre : Serge Ravanel, Jean Friedman, Pierre Péan, Daniel Cordier... Je ne pense donc pas qu’il y ait d’erreurs historiques dans mon roman. 
Mais il y a toujours quelques questionnements sur celui qui a trahi Jean Moulin !
Mais ce n’est plus un mystère. Il y a un alignement de faits assez simples. René Hardy est arrêté, alors qu’il est dans un train pour Paris. Il est envoyé dans le bureau de Klaus Barbie, il reste une demi-journée entre ses mains et il est relâché sans même avoir été torturé. Ce qui n’était pas du tout la règle. On est 15 jours avant l’arrestation de Caluire. 

Ça ne fait pas de lui un traître !
Mais on sait que René Hardy va retourner voir Barbie. On sait aussi que son chef, Barrès, de son vrai nom Pierre Guillain de Bénouville, un militant d’extrême droite entré dans la Résistance en 1941, va lui imposer d’aller à cette réunion où tous les résistants seront arrêtés. Et Hardy va disparaître mystérieusement. Pendant des années, la question était de savoir si Barrès était au courant de l’arrestation ancienne de Hardy par Barbie. La réponse est oui. Si on ajoute à cela que ce mouvement, se revendiquant de l’extrême droite, déteste Jean Moulin, on peut conclure à une énorme imprudence, voire pire...

Vous vous contentez juste de reprendre la thèse officielle !
Non. La thèse officielle, c’est qu’Hardy n’est pas responsable, puisqu’il a été acquitté deux fois. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de démontrer qu’il est coupable, mais de comprendre le cheminement qui l’a emmené jusque-là. Je ne condamne personne, ce n’est pas mon métier. Je veux juste qu’on reconnaisse à Jean Moulin le mérite de ses convictions. Il a été abattu par des gens idéologiquement très opposés à lui. 

Et si c’était quelqu’un de son propre camp qui l’avait trahi…
C’est une complète aberration. Et c’est inimaginable pour moi. D’ailleurs, c’est une vérité qui avait été émise par Klaus Barbie...

Vous pensez qu’il y a encore des zones d’ombre dans cette affaire ?
J’ai vu Pierre Péan après la sortie de mon livre. Il a passé sa vie à travailler sur Jean Moulin. Mais cette histoire continue de l’obséder et, à 75 ans, il m’a dit qu’il allait s’y remettre. Et je suis sûr qu’il va trouver d’autres éléments. Selon moi, il y a deux choses qui restent à éclaircir : pourquoi Barrès commet cette imprudence folle et quel est le rôle de Lydie Bastien, la maîtresse de René Hardy, dans la capture de Jean Moulin ?

Vous êtes venu sur les lieux dont vous parlez ?
Je suis venu à Caluire quand j’ai tourné le film. Je me souviens très bien des repérages, de l’ambiance. Après, je connais un peu Lyon, une ville où mon grand-père était résistant. Et dont le chef était René Hardy... Malheureusement, il est mort quand j’étais petit et je n’ai pas eu le temps de lui poser de question. Mais ça peut éventuellement expliquer mon intérêt pour ce sujet...

Pourquoi toujours ressasser cette histoire ?
Car ça fait partie de notre mémoire, de notre histoire collective. D’ailleurs, si on me demande d’aller dans les écoles parler de ce sujet, j’irai avec plaisir. 

Les champs de bataille, Editions Grasset, 280 pages, 18 euros

Engagé
Dan Franck est un homme engagé et passionné. On le retrouve devant la maison du docteur Dugoujon à Caluire, là où Jean Moulin et d’autres résistants ont été arrêtés le 21 juin 1943. Dan Franck passe de longues minutes à observer la façade, cherchant à comprendre comment les résistants ont pu être démasqués. Avant d’entrer au rez-de-chaussée de cette maison, aujourd’hui transformée en musée. Il commente le moindre détail. On croirait presque avoir affaire à un historien, car ce qu’il raconte est précis et documenté. Il faut dire que Dan Franck est un véritable touche-à-tout. En 1980, il se fait remarquer en remportant le prix du premier roman pour "Les Calendes grecques”. Il enchaîne en 1991 avec "La séparation”, qui reçoit le célèbre prix Renaudot. Dan Franck s’est aussi lancé à la télévision. En janvier dernier, "Les hommes de l’ombre”, la série qu’il a écrite, a cartonné sur France 2. Une deuxième saison est prévue. Et là encore, Dan Franck traite d’un sujet qui le passionne : la politique.

Interview publiée dans Mag2Lyon d’avril 2012


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