Notre vie, en plus drôle

Date de publication : 25/05/2012

"Avenue Q" adapté pour le public français par le stéphanois Bruno Gaccio a cartonné à Paris où il joue les prolongations. Interview de l’humoriste qui annonce pour 2013 une tournée passant par Lyon.
Interview parue dans le Mag2Lyon d’avril 2012 n°34.

Qu’est-ce qui fait l’originalité de ce spectacle ?

Bruno Gaccio : C’est le seul spectacle qui met en scène à la fois des acteurs et des marionnettes. Avec également les manipulateurs de marionnettes qui sont visibles du public. C’est une forme totalement originale. L’autre aspect, c’est qu’il s’agit d’une parodie de Sesame Street, Un rue Sésame en Français, un spectacle pour enfants qui tentait de répondre à tout un tas de questions : qu’est-ce que je dois faire quand un ami n’est pas gentil, comment manger ma soupe, me laver les dents... Avec "Avenue Q”, c’est la même chose, sauf que les thèmes concernent les adultes qui se posent, eux aussi, beaucoup de questions : que faire quand j’ai perdu mon emploi, comment aborder l’amour, comment aider mon pote qui est un homosexuel refoulé...
Comment expliquer un tel succès ?
Il y a eu déjà un million de spectateurs dans le monde qui ont vu ce spectacle. Justement pour son originalité. Mais aussi pour la pertinence du fond, car les thématiques évoquées dans ce show concernent tout le monde.
Mais tous les pays n’ont pas les mêmes préoccupations ?
"Avenue Q” a été écrit il y a 8 ans aux Etats-Unis. L’histoire d’un jeune surdiplômé qui se retrouve dans cette avenue très délabrée, avec des loyers peu chers... Car étant surdiplômé, il ne trouve pas de travail et n’a donc pas d’argent. Aujourd’hui, c’est exactement la même chose. C’est même pire. Avec des écarts qui ne cessent de se creuser entre les riches et les pauvres. Le partage des richesses ne s’est pas fait. Et c’est vrai dans le monde entier, quel que soit le bord politique des dirigeants. Partout dans le monde, il y a des gens qui n’ont pas accès au bien-être. Et c’est aussi vrai dans la culture. Le prix des places est tellement cher que c’est un bien qui devient de moins en moins accessible.
Vous avez donc baissé les prix de votre spectacle ?
On propose des tarifs préférentiels à 19 euros pour faire venir le maximum de personnes. Mais pour les meilleures places, il faut compter 74 euros.
Donc le public dans la salle n’est pas celui qui est le plus concerné par les problèmes dont parlent vos marionnettes ?
On ne peut effectivement pas toucher un public populaire. Mais une comédie musicale coûte extrêmement cher à produire. On a un coût de plateau énorme avec six musiciens sur scène, dix acteurs... Mais c’est normal pour un spectacle aussi spectaculaire que "Avenue Q”.
Comment vous avez découvert ce spectacle ?
Il y a deux ans, le producteur est venu me voir car il savait que j’avais travaillé avec des marionnettes pendant six ans aux Guignols de l’info sur Canal +. Il voulait aussi un spectacle social et drôle. Quand j’ai lu le dossier, je n’étais pas vraiment convaincu, car je ne suis pas fan des comédies musicales. Et puis des marionnettes qui ressemblent à des puppets pour enfants, ça ne me tentait guère. Le producteur m’a donc convaincu d’aller voir le spectacle à Londres, et c’était incroyable. En sortant, je voulais que ce soit moi qui adapte ce spectacle. Et personne d’autre.
Qu’avez-vous changé par rapport à la version américaine ?
J’avais juste une traduction du texte anglais et j’ai tout changé. Tout en respectant ce qu’a voulu dire l’auteur original. J’ai gardé l’idée de départ, mais en l’adaptant à notre perception française des choses. Aux Etats-Unis, par exemple, quand deux personnes se roulent une pelle, elles sont mariées à vie. En France, c’est différent. J’ai donc commencé par retravailler toutes les chansons. Puis le texte.
Vous avez retrouvé l’époque des Guignols ?
Pas du tout. Avec les Guignols, on réagit à l’actualité. On a quasiment le même public chaque soir, mais on change tout le temps de spectacle. Alors qu’avec "Avenue Q”, on a toujours le même spectacle, mais le public est différent chaque soir. C’est donc quelque chose de beaucoup plus intemporel.
Vous n’allez donc pas l’ancrer dans la réalité des présidentielles ?
On va probablement être amenés à le modifier un peu. D’ailleurs, le soir de la première représentation en France, Claude Guéant a dit que toutes les civilisations ne se valaient pas. On a immédiatement changé une des phrases de la chanson, "Tout le monde est un titi peu raciste”. Avant, on disait "on n’est pas non plus des gros racistes à dire que les Arabes volent des mobylettes.” C’est devenu, "on n’est pas des gros racistes, genre toutes les civilisations ne se valent pas.” La salle a applaudi. Et ça continue à bien marcher.
Pourquoi vous aimez autant les marionnettes ?
Parce que leur gros avantage sur les humains, c’est qu’elles n’ont pas d’avis. Elles peuvent donc dire beaucoup de choses terribles sous couvert de leur aspect enfantin.
Donc aucun tabou dans ce spectacle ?
Aucun. Mais ce n’est pas trash non plus. On aborde juste des sujets sans prendre de précautions oratoires. On a, par exemple, eu un débat pendant très longtemps pour savoir quel terme employer pour parler des homosexuels. On se demandait si le terme "pédé” allait passer. Mais il y a suffisamment d’homos dans le spectacle, et notamment celui qui joue la marionnette gay, pour nous avoir dit que justement, entre eux, ils s’appelaient "pédés”. Ce qui est indispensable, c’est de déconnecter ce mot de sa connotation péjorative. C’est exactement comme les Noirs américains qui s’appellent "négros” entre eux, alors que ce sont des termes trop connotés pour nous. Ça dépend aussi de la manière de prononcer les mots. Car juste le ton permet de comprendre la manière dont la personne perçoit la chose.
Mais c’est quand même un show très engagé ?
Oui. C’est une sorte de tolérance à tout. Si on n’a plus peur de la différence de l’autre, ça évite les conflits et donc les risques de faire des conneries.
Un spectacle ancré à gauche donc !
Je suis de gauche et je ne l’ai jamais caché. Mais je pense que ce spectacle est davantage humaniste. De toute manière, je n’ai pas fait ce spectacle avec un objectif politique. Mais pour divertir le public et montrer le meilleur de ce que pourrait être la vie. Pas ce qu’elle est. Ce show, c’est notre vie en plus drôle.
Mais vos marionnettes sont quand même un peu caricaturales !
Ce sont des archétypes de la société : la jeune femme idéaliste, le comique qui se croit extraordinaire, alors qu’il est juste mauvais, la psy au chômage, l’homo refoulé... Et donc de notre vie. Et c’est ça qui plaît au public français.
Comment expliquer que ce spectacle arrive seulement maintenant en France ?
Ça fait 5 ans que les producteurs essaient d’adapter ce spectacle en France. Il y a donc eu quelques tentatives, mais qui n’étaient pas bonnes. J’ai accepté de travailler gratuitement pendant une dizaine de jours pour proposer ma propre adaptation de "Avenue Q”. Si ça n’allait pas, j’arrêtais là tout simplement. Je ne veux pas prendre d’argent au départ, car je refuse d’empêcher un projet de voir le jour à cause des barrières financières. Par contre, si ça se met à marcher, je prends un énorme pourcentage sur les bénéfices !
Ce spectacle marche bien en France ?
Oui. Ça a plutôt bien démarré. Depuis février, on a accueilli près de 50 000 spectateurs. Par rapport aux autres spectacles proposés à Paris, on est très bons. Même si on a des taux de remplissage encore un peu faibles, à 60 % en moyenne. Pourtant, ce spectacle a été prolongé jusqu’à fin mai. Avec une reprise en septembre.
Une tournée est prévue ?
Bien sûr. A partir de janvier 2013. Avec un passage obligé par Lyon.

A lire dans le Mag2Lyon de mai 2012 encore en kiosque, rubrique culture : l’humoriste Didier Porte, le chanteur Hugues Aufray, un Lyonnais star du rock en Chine...

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