Roland Agret, éternel enragé

Date de publication : 04/06/2012

Victime d’une erreur judiciaire, une des seules reconnues en France, Roland Agret vit aujourd’hui en Ardèche et préside une association, Action Justice, qui lutte précisément contre les dysfonctionnements de la justice. Il vient de publier un livre sur l’affaire Dany Leprince avec Nicolas Poincaré. Portrait.  Par Maud Guillot

Il est allé s’enterrer au bout du monde. Dans un petit village de l’Ardèche de 350 habitants, accessible par des chemins tortueux. Dans une maison en pierre où trônent des dessins de Reiser et Cabu qui le représentent. Mais loin de l’agitation médiatique qui a marqué sa vie. Dans son hameau, il se plaît à préciser en souriant que son voisin est un magistrat. Lui, Roland Agret, qui ferraille avec l’institution judiciaire depuis plus de 40 ans. Et qui en a payé le prix. Il nous reçoit avec Marie-Josée, sa femme. Soutien indéfectible, et avec laquelle il forme un couple à la "Bonnie and Clyde”. Seuls contre tous, prêts à tout. Liés à vie. Mais la comparaison ne leur plairait sûrement pas. On les traiterait d’assassins. Et le sujet est sensible...
Quand Roland Agret se lance dans le récit de son histoire, qu’il a dû répéter 100 fois, impossible de l’arrêter. Il veut témoigner encore et encore. Et il fume. Clope sur clope. Une vieille habitude acquise en prison. Il raconte de sa voix éraillée comment en 1970, à 28 ans, il s’est retrouvé dans une "sale affaire”. A l’époque, il le dit, il est "jeune et con”. Issu d’une famille bourgeoise, il se rêve en rebelle. Son père, promoteur immobilier, a fait fortune en construisant la station balnéaire du Grau-du-Roi. Le jeune Roland a donc la belle vie et il frime. "Quand je parle de ce mec-là, j’ai l’impression qu’il s’agit de quelqu’un d’autre” explique Roland Agret.

SAC

Pas intéressé par les études, il commence les petits boulots. Il devient commercial, mais ce qui l’intéresse surtout, c’est de draguer les filles et traîner dans les boîtes de nuit de Nîmes. Il y fréquente la racaille. Il est rapidement condamné à un an de prison pour avoir utilisé des chèques volés. Premier avertissement. Il est alors embauché par un garagiste de Nîmes, André Borrel, pour vendre des voitures. Le patron, qui semble très influent, n’est jamais là. Roland Agret est bien payé, roule en Impala Chevrolet... Le bon plan. Sauf que les comptes ne sont pas clairs. Et qu’un certain nombre de types interlopes fréquentent le garage, cachent des armes, démontent des pièces... Alors qu’André Borrel, qui se dit proche de De Gaulle, est en fait un militant du SAC, le controversé service d’ordre du Général. Au bout de 6 mois, Roland Agret qui sent le vent tourner décide de partir. Mais il commet une erreur : il emmène dans ses bagages la maîtresse d’André Borrel. Le patron n’est pas content : il prend d’assaut, arme à la main, avec ses barbouzes, l’appartement d’un ami d’Agret. Il tire même des coups de feu sans être inquiété par la police. Quelques jours plus tard, Roland Agret est accosté par deux hommes qu’il a déjà croisés au garage, Antoine Santelli et Antoine Ritter. Ils lui racontent une histoire étonnante : ils ont été payés par le garagiste pour le tuer. Mais ils se disent prêts à témoigner pour faire "tomber” Borrel.
Le lendemain, alors qu’il se rend justement au poste de police, ses deux "témoins” lui annoncent tout simplement qu’ils ont "flingué” Borrel. Mais le suspect numéro 1, c’est lui. Il est en conflit avec la victime et c’est de notoriété publique. La police vient donc l’arrêter. Après trois mois de préventive pour détention d’arme, Roland Agret est finalement accusé d’être le commanditaire du meurtre, grâce aux témoignages de Santelli et Ritter, également interpellés. Il subit un interrogatoire musclé mais n’avoue pas. Agret, qui est quand même mis en liberté provisoire, reste confiant. "J’avais foi en la justice et, comme j’étais innocent, j’étais sûr de moi” raconte-t-il. Raté. Il prend 15 ans de prison. Les deux "exécutants” sont quant à eux condamnés à la perpétuité et à la peine de mort. Pas très cohérent. Mais en 1973, il n’y a pas d’appel.

Bête noire

Après le choc, Roland Agret commence à crier son innocence. Et il se rebelle. Il fera d’ailleurs 16 maisons d’arrêt. "Un tour de France” raconte-t-il. Dès qu’il arrive dans une prison, il casse tout, avale des manches de fourchettes qui le conduiront trois fois à l’hôpital... Se retrouve fatalement au mitard. On le bourre de neuroleptiques pour le calmer. Mais, au bout de deux ans, alors qu’il est à Muret, il tente de se suicider par pendaison. C’est un surveillant qui le sauve par hasard. Un véritable déclic. "C’est comme si j’avais acquis à ce moment-là une conscience politique.” Il veut désormais la révision de son procès. Agret renonce d’abord à tout traitement. Et refuse de se soumettre à la loi carcérale de la "carotte et du bâton”. "En prison, on te tient en te promettant un travail aux ateliers, une sortie conditionnelle. Et on te menace du mitard. Moi, j’ai refusé ce système”. Il multiplie les provocations vis-à-vis de la pénitentiaire. Envoyé 15 jours au cachot, une cellule minuscule, sans matelas ni couverture, que tous les détenus redoutent, il refuse d’en sortir ! Il assomme un surveillant avec un tabouret, incite les détenus à la rébellion, insulte certains truands en les traitant de "balance”, impose des parloirs supplémentaires... Roland Agret va jusqu’à déchirer les grâces qu’on lui amène : "Je ne pouvais pas être gracié de quelque chose que je n’avais pas fait”. Intenable, Roland Agret, qui est désormais marié avec Marie-Jo, devient la bête noire des directeurs de prison. "J’ai écrit à Lecanuet, le garde des Sceaux, pour lui dire que seule la guillotine pourrait m’arrêter.”A la prison de Nîmes, en 1974, il parvient même à se hisser sur le toit, en passant par une fenêtre sans barreau, située près du bureau du directeur. Il y restera 48 h en sonnant une cloche. Pour redescendre, il exige de pouvoir parler à un journaliste du Midi Libre qui a déjà publié des articles sur son affaire. Mais aussi à un magistrat habilité à rouvrir son dossier. Et pour la première fois, un procureur, Michel Olivères, vient l’écouter. Convaincu de son innocence, il deviendra son meilleur avocat. Mais en attendant, Agret continue son agitation et finit au Quartier de Haute Sécurité des Baumettes. Pendant que sa femme mobilise les médias. Il entame alors une grève de la faim. Au bout d’un an et 28 jours, il pèse 47 kg et est transporté à l’hôpital pour être placé en réanimation. Il est finalement gracié pour raison médicale. Après 7 ans de prison. Enfin libre.

Doigts coupés

Mais le retour à la vie normale est compliqué : "J’étais enragé”. Roland Agret commence alors la tournée des médias, où il est largement invité, et des maisons d’éditions. Il fréquente les intellectuels parisiens. Les "bobos”, déjà. Et sabre le champagne quand la gauche qui l’a largement soutenue, dont Mitterrand lui-même, passe au pouvoir en 1981. Il croit en la révision de son procès. Mais rien ne vient. Alors même que Robert Badinter, le pourfendeur de la peine de mort, est ministre de la Justice. "La justice avait peur de l’effet de contagion, que des détenus se révoltent, comme moi”. En 1983, Roland Agret annonce alors un acte insensé : il va se couper un doigt. Il convoque la presse. Et passe à l’acte devant des journalistes médusés. Puis, il prend le volant depuis le Sud de la France, jusqu’à Paris, et dépose son doigt dans un bocal à la direction des affaires criminelles de Paris. Mais ce n’est pas fini. Deux mois plus tard, face à l’inertie de la justice, il recommence. Cette fois, seul dans une chambre d’hôtel parisienne, alors que les journalistes l’attendent dans le hall. Il se rend alors au ministère de la Justice et jette carrément le bocal contenant le doigt dans les escaliers. Une scène hallucinante. Finalement, la commission des révisions renvoie Roland Agret devant les Assises de Lyon. On est en 1985. "J’adore cette ville depuis !” raconte-t-il. Une véritable victoire. Son procès durera quatre jours. Quatre jours pendant lesquels Agret fait le show. Car il se défend seul, avec son commis d’office. "Je connaissais mon dossier mieux que personne”, se justifie-t-il. Et il interpelle les témoins, mais aussi les jurés qui semblent inattentifs. Alors que les débats sont menés par André Cerdini, qui présidera le procès Barbie deux ans plus tard. Roland Agret est bel et bien acquitté. Il n’y a aucune preuve, aucun mobile sérieux. Il empoche alors 250 000 F de dommages et intérêts. Et il commence une vie d’auteur, un peu plus stable, avec sa femme et son fils. Mais en 2005, avec le changement de la loi sur les indemnisations, il décide que sa femme et son fils qui ont beaucoup souffert doivent eux aussi percevoir de l’argent. Un nouveau combat. Et il annonce en novembre, dans l’émission 7 à 8, que s’il n’obtient pas satisfaction, il se tirera une balle dans le pied ! Ultime provocation. Mais là encore, il s’exécute. Avec un calibre 6.35. Il vise le pied gauche. "C’est un peu comme un coup violent, mais le pire, c’est la brûlure...” D’ailleurs, il raconte cet épisode avec beaucoup de détails. Face à ce que certains qualifient de "terrorisme” et de "manipulation médiatique”, Roland Agret reste calme. S’il a été obligé de commettre "ces actes inhumains et mutilants”, c’est pour être juste entendu. Obtenir gain de cause. "Les barbares ne sont pas du côté qu’on croit...” Et il ne comprend toujours pas pourquoi la justice a tant de mal à reconnaître ses défaillances. Le 30 juin 2007, il a finalement décidé de tourner la page en brûlant son dossier. A l’occasion d’une grande fête où évidemment tous les médias étaient invités. 

Article publié dans Mag2Lyon de mai 2012

A lire dans le numéro du mois de juin, actuellement en kiosque, judiciaire : "Police : Un ras le bol légitime ?”; "L’étrange couple Saleh, ces lybiens proches de Khadafi”, un portrait d’Yves Hartemann qui est l’avocat lyonnais du Mediator,

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