Duo lyonnais à la tête deParis-Normandie

Date de publication : 11/10/2012

Anciens patrons du Progrès et du Dauphiné Libéré, Xavier Ellie et Denis Huertas ont repris cet été un journal au bord de la liquidation judiciaire, Paris-Normandie. Un vrai défi pour ces deux sexagénaires, purs produits du groupe Hersant, qui devront redresser ce quotidien. Interview du directeur général, Denis Huertas.

Pourquoi avez-vous décidé de reprendre Paris-Normandie ?

Denis Huertas : Maintenant qu’on a la tête dans le seau, on ne se souvient plus pourquoi on s’est lancés dans cette aventure ! Non, en réalité, Xavier Ellie m’a appelé en février dernier pour m’informer que le pôle normand du groupe Hersant était à vendre. Moi j’avais été, par le passé, responsable de la modernisation du Havre et patron du Havre libre. J’étais donc attaché à cette région. Résultat, j’ai accepté de m’associer avec lui et de relever ce défi.

Mais vous n’étiez pas franchement ami avec Xavier Ellie à l’époque du Progrès !

C’est le moins qu’on puisse dire ! On a suivi des parcours parallèles au sein du groupe Hersant. On avait une trentaine d’années, on était ambitieux. Et il y avait une vraie concurrence entre nous. On était chien et chat. A tel point qu’une fois, Robert Hersant, agacé par nos chamailleries, avait décidé d’échanger nos postes. En 1989, je me suis retrouvé patron du Dauphiné libéré et lui, du Progrès à ma place !

Comment on s’associe à son "ennemi” 25 ans plus tard ?

C’était une rivalité professionnelle. On a toujours respecté le travail et le jugement de l’autre. On avait la même formation, le même parcours au sein du groupe, les mêmes objectifs. On a donc appris à se connaître. En plus, nos tempéraments sont complémentaires. Xavier Ellie est dans la réflexion stratégique et dans l’analyse, alors que moi je suis plus dans le concret, au contact des hommes. Au final, on est rarement en désaccord sur le fond.

Mais ce n’est pas un peu fou d’acheter un journal à plus de 60 ans ?

Mais moi, j’ai 25 ans ! J’ai toujours la même énergie, la même passion pour ce métier. D’ailleurs, je viens de passer quatre ans dans le web, je ne pense pas être dépassé. Au contraire, notre expérience est un vrai avantage. On connaît ce métier, chaque maillon de la chaîne de la rédaction à la diffusion, en passant par l’impression, le marché publicitaire. On connaît les marges, les taux d’invendus...

Mais vous avez désormais des responsabilités de patron !

Sincèrement, ça ne change pas grand chose. Quand j’étais à la tête du Dauphiné libéré, j’étais déjà patron. J’avais les mains libres, mais aussi les responsabilités. Je gérais tout. Il est arrivé que je n’aie pas Hersant au téléphone pendant deux ans. Alors, c’est effectivement plus sécurisant d’avoir un groupe derrière soi. Mais ça peut aussi être un obstacle.

En quoi un groupe peut être un obstacle ?

Depuis le mois d’août, on détricote tout. On analyse toutes les fonctions, tous les postes. Et on s’aperçoit qu’il y avait des strates nombreuses, des directeurs généraux, des administrateurs. Entraînant une forme d’inertie.Tout était centralisé, ce qui bloque la flexibilité.

La différence dans cette aventure, c’est que vous avez investi votre propre argent ?

Oui, on a investi 500 000 euros chacun pour reprendre ce journal. Et c’est vrai qu’on est plus regardant sur les dépenses parce qu’on a moins d’argent et que notre objectif est vraiment de redresser économiquement ce journal.

Ce qui s’annonce une mission très compliquée...

On y croit. On nous donnait perdants à 99 %, la liquidation avait été prononcée. Pourtant, notre plan a été accepté. On n’est pas des doux rêveurs. On sait que ce sera compliqué. Ce journal a perdu 26 % de ses lecteurs en 5 ans. La vente d’espaces publicitaires s’est effondrée, surtout pendant la période de redressement judiciaire. Car les annonceurs ne voulaient pas être associés à un journal en faillite. Résultat, cette entreprise a perdu 2,5 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 40 millions.

Comment allez-vous redresser ce journal ?

On a supprimé 85 emplois sur les 357 pour réduire la masse salariale de 4 millions. On économise en partie les frais qui remontaient vers la holding du groupe. L’un dans l’autre, on pense être à l’équilibre dès la première année. En tablant sur un léger tassement des ventes de 1,5 %, à environ 76 000 exemplaires.

Vous ne redoutez pas un mouvement social ?

Non, sincèrement, les salariés étaient dans la perspective d’être tous licenciés. On est donc un peu perçus comme des sauveurs. Même s’il faut restaurer la confiance, libérer les talents, discuter, sans brutaliser... Ma stratégie, c’est de parler vrai et de fixer des objectifs réalisables. Pour remotiver tout le monde. Mais les salariés qui restent le sont, pour garder leur emploi et participer à ce nouveau projet qui, à mon sens, est stimulant.

Même les ouvriers du Livre, réputés pour bloquer les imprimeries à la moindre contrariété  ?

Je ne les sens pas désireux de batailler. Personnellement, j’ai toujours discuté avec tout le monde, même les syndicats les plus durs. Je pense être assez proche des gens, un homme de dialogue, tout en étant exigeant. Dans mes précédents postes, j’ai rarement eu des blocages ou des conflits appuyés.

Et vous pensez vraiment que la Presse Quotidienne Régionale a un avenir ?

Nous, on croit comme Warren Buffet, le milliardaire qui rachète des journaux américains à tour de bras, à l’avenir de la presse imprimée et payante. Ce n’est pas un philanthrope  ! En revanche, il y a une vraie synergie à trouver avec le web, sans créer une concurrence entre les deux.

Mais la PQR perd des lecteurs de façon inéluctable !

Oui, mais nous sommes dans un bassin de population de 2 millions d’habitants. Avec une vraie identité haut-normande. La région est dynamique et mérite un quotidien. Il faut donc que notre journal soit intelligent, utile pour les gens, et ouvert. A cette condition, il sera lu. On réfléchit même à de nouvelles éditions. On est plein de projets. Mais on est bien conscients qu’on sera jugés uniquement sur la réussite de ce projet.

Article paru dans Mag2 Lyon de septembre,
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