Réindustrialisation L’exemple lyonnais ?

Date de publication : 07/01/2013

François Hollande en a fait une priorité au point de créer un ministère spécifique, celui du Redressement productif. La réindustrialisation est un enjeu majeur pour l’avenir économique de la France. A Lyon, Pierre Millet s’est justement lancé dans un pari un peu fou en reprenant l’usine Fagor de Gerland et ses 460 salariés, alors sur le point de fermer. Interview. Par Maud Guillot 


Comment un entrepreneur se retrouve-t-il à reprendre un site industriel considéré comme perdu ?

Pierre Millet : Je contrôle depuis 14 ans Tecnitol, une entreprise à Tignieu en Isère spécialisée en tôlerie et serrurerie. Une PME d’une vingtaine de salariés qui réalise 2 millions d’euros de chiffre d’affaires sur un marché de niche, les machines spéciales. Mais j’avais envie d’un projet plus important. En fait, depuis l’Ecole d’ingénieurs, mon ambition est de racheter une entreprise de taille moyenne. J’ai même structuré tout mon parcours pour ça. Pour accumuler de l’expérience et un peu d’argent.

Comment avez-vous construit ce parcours ?

J’ai fait l’essentiel de ma carrière comme cadre dans des grands groupes comme Thomson CSF. J’avais notamment pour mission de trouver des marchés dans le civil à cette filiale militaire de Thomson dont les crédits s’effondraient. Il s’agissait donc d’une diversification, une forme de réindustrialisation. J’ai également arrêté de travailler pendant un an pour suivre des études de troisième cycle. Puis j’ai repris cette TPE, Tecnitol, qui a multiplié son activité par 2 et augmenté sa rentabilité. J’ai ensuite cherché une autre entreprise à racheter.

Mais pourquoi cette entreprise en grande difficulté ?

Mes réseaux et ceux de Fagor, qui prévoyait de fermer son site de Gerland fin 2010, se sont croisés. Ce groupe spécialisé dans l’électroménager n’avait pas envie de licencier les 470 salariés restants, parce que ça ne correspondait pas à leur philosophie et parce que ça coûte cher. Il était donc ouvert à une solution alternative. Moi, ça ne m’a pas fait peur. Il s’agissait de réorienter la production de ce site. J’avais ce savoir-faire. Même si en réalité, c’est ce que réalise au quotidien n’importe quel chef d’entreprise qui s’adapte pour rester dans la course !

Alors pourquoi Fagor n’a pas réalisé cette réorientation ?

C’est un groupe d’électroménager avec 13 000 personnes, donc avec une certaine inertie. Il ne peut pas changer de métier ou de produit facilement, car sa force, c’est-dire sa marque, devient une contrainte en cas de nécessaire réadaptation. Moi, j’ai essayé de réfléchir différemment. Je n’ai pas pensé  "produits”, mais "métiers et compétences”. En clair, quels étaient les savoir-faire des salariés du site ? Pouvaient-ils être utilisés pour produire autre chose que des lave-linge ? J’ai également réfléchi à des débouchés possibles. J’avais à mes côtés une équipe de 20 personnes : des banquiers, des ingénieurs, des juristes… pour balayer tous les secteurs d’activités. Et monter un projet qui tienne la route.

Quelles étaient les diversifications envisagées ?

On a créé la nouvelle société, SITL, en avril 2011. L’idée était que Fagor maintienne une activité décroissante de lave-linge jusqu’en 2015. Le temps que les nouvelles activités montent en puissance. A savoir, la fabrication de filtres industriels, puis de véhicules utilitaires électriques. Ce que Fagor a accepté, devenant un véritable partenaire.

Combien avez-vous investi dans ce projet ?

2,25 millions d’euros à titre personnel. J’ai donc pris des risques. Et je n’ai pas été vraiment soutenu par les banques. C’est le moins qu’on puisse dire… La seule qui m’a un peu aidé m’a demandé une garantie de 150 % !

Comment les salariés ont réagi à cette reconversion ?

Au départ, ils étaient méfiants, mais j’étais quand même leur alternative aux Assedic, un employeur qu’ils n’avaient pas envie de connaître ! On a fait un travail de concertation. Ils redoutaient de changer d’employeur, considérant qu’un groupe est plus sûr qu’une PME. Je leur ai expliqué que j’avais tout intérêt à ce que ça marche car j’avais investi mon argent personnel, contrairement à un groupe qui peut fermer un site du jour au lendemain.

Vous les avez formés à ces nouvelles activités ?

On a d’abord fait un inventaire des compétences et des envies de chacun. On a alors identifié des pionniers, des salariés qui voulaient se lancer dans les nouvelles activités et on les a formés, pendant que les autres continuaient le lave-linge. On a aussi fait des mutations internes : des personnes de la production sont devenues comptables ou technico-commerciales, car on ne voulait pas trop embaucher…

Pensez-vous avoir réussi votre pari ?

Si vous me demandez si SITL est sortie d’affaires pour longtemps, je suis incapable de le dire. Mais au fond, aucune entreprise ne le peut. En tout cas, pour l’instant, on est dans les clous. Malgré un léger décalage de timing. On est capable de fabriquer des filtres et des automobiles. La commercialisation des filtres est bien engagée depuis mars. Celle du véhicule utilitaire commence tout juste.

Vous êtes confiant ?

Oui, on a de bons retours sur notre véhicule utilitaire, auprès des collectivités locales, des transporteurs et des grandes entreprises, même s’il est plus cher. Car il offre un avantage : on peut rouler à 80 km avec jusqu’à 336 km d’autonomie, on a la capacité de deux palettes et il est modulaire. On peut mettre un fourgon, un grillage, un isotherme sur le châssis. Il est donc multiusages. Une mairie peut par exemple ramasser les feuilles le matin, puis livrer des repas le soir avec le même véhicule. Ce qui au final est rentable.

Quelle production visez-vous ?

A terme, on espère en produire 2 500 à 3 000 par an. On va également compléter notre gamme de véhicules électriques avec un hybride, un scooter, un vélo et par la suite, avec une citadine atypique. On espère être rentable en juin 2014.

Le ministère du Redressement productif doit être intéressé par votre projet…

Je suis reçu régulièrement par les équipes du ministre. Mais je dois mal expliquer ma démarche, car s’ils se montrent sensibles, ils n’écoutent pas pour autant. Cela dit, je suis un entrepreneur inconnu. Je ne suis pas EDF ou Areva. Les politiques et leurs équipes, qui connaissent mal les PME ou les ETI, peuvent difficilement me faire confiance. Etre atypique dans l’industrie, ça ne colle pas avec leurs référentiels… Donc ils attendent de voir. Le problème, c’est qu’on n’a pas le temps.

Donc vous ne vous sentez pas soutenu ?

Non, des gens importants m’ont même récemment dit : on n’alimente pas ce genre de démarche, car on ne veut pas donner de faux espoirs aux gens. Cet argument me rend fou ! Les salariés sont prêts à se décupler si on leur offre des perspectives. Pas des illusions, car il s’agit de leur proposer un projet crédible. Mais une alternative réaliste au chômage.

Comment expliquez-vous cette attitude des politiques ?

Soit ils pensent que l’industrie, c’est mort. En clair, ils ont jeté l’éponge. Soit ils ne veulent pas s’impliquer. Pour être tranquilles, ne pas prendre de risques et ne pas être obligés d’aider. En clair, ils se défaussent. Je plaide, hélas, pour la deuxième vision. Ce qui est à mon sens encore plus grave.

Peut-être que les politiques manquent de culture économique ?

C’est une certitude. L’entreprise nécessite une certaine technicité. Que les politiques ne soient pas issus de la sphère économique, ce n’est pas dramatique. Mais que dans leurs conseils proches, ils n’aient pas des créateurs ou des dirigeants d’entreprises, attention, pas des énarques, cadres de grands groupes, mais de vrais entrepreneurs, c’est inquiétant.

Parce que vous pensez que votre expérience est généralisable ?

On a justement créé un service "Conseil et expertise” pour mettre notre expérience au service d’autres sites en France. On ne dit pas que toutes les usines menacées de fermeture peuvent se reconvertir. Ça ne vaut pas forcément le coup. Mais si une dizaine de sites comme le nôtre pouvait le faire, ce serait 5 000 emplois sauvés ! Mais pour ça, il faudrait que l’Etat les aide.

Vous demandez encore des subventions pour l’industrie !

Mais peut-être qu’au lieu de dépenser des millions pour soutenir des grands groupes, il faudrait aider les PME et les ETI ? A mon sens, c’est plus productif. Ces "petites” entreprises n’ont pas les moyens de s’installer à l’autre bout du monde, elles ne sont pas portées vers les licenciements. Et sont condamnées à être innovantes. Au final, un euro investi dans ces PME, va forcément rester en France.

Vous considérez-vous comme un patron humaniste ?

Mon métier, c’est d’être industriel. Pas d’abord de donner de l’emploi, mais de fabriquer des produits et être rentable. Mais j’estime avoir une responsabilité vis-à-vis de mes salariés. Si je dois licencier pour sauvegarder l’entreprise, je le ferai. Bien évidemment, sans aucun plaisir. Mais je pense qu’on ne peut pas bien diriger son entreprise si les salariés s’y sentent mal. Si ça fait de moi un humaniste, je pense que beaucoup de chefs d’entreprises le sont…

Article publié dans Mag2 Lyon de décembre 2012
A lire dans le Mag2Lyon de janvier:
. Une bourse lyonnaise : un  projet unique en France pour les PME. Interview.
. Eric Jacquemet : l’ancien dirigeant lyonnais de TNT a pris la tête des laboratoires Sarbec (Corinne de Farme, Jacomo...) après un parcours atypique. Entretien
. La chasse aux faux expert-comptables : des patrons croient faire des économies en faisant appel à des professionnels non habilités. Dangereux

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