Un Lyonnais star de Marseille 2013

Date de publication : 14/02/2013

Abou Lagraa, 42 ans, est chorégraphe de la compagnie lyonnaise La Baraka. Dans le cadre de l’ouverture de Marseille Provence 2013, capitale européenne de la culture, il a présenté sa création, du 16 au 19 janvier, au Grand Théâtre de Provence. Un journaliste de Mag2 Lyon l’a rencontré à Aix-en-Provence, lors d’une répétition.

Vendredi 14 décembre, 15h30. Nous avons rendez-vous avec le chorégraphe lyonnais Abou Lagraa, au Grand Théâtre de Provence, où le danseur prépare son nouveau spectacle "El Djoudour”, une première mondiale qui sera présentée du 16 au 19 janvier pour l’ouverture de Marseille Provence 2013, capitale européenne de la Culture.
Il a été choisi pour cette prestigieuse manifestation qui, chaque année, met en valeur une ville européenne. Après Guimaraes au Portugal et Maribor en Estonie, c’est donc à Marseille que vont être organisés 400 événements, attirant 2 millions de visiteurs supplémentaires dans cette région. Et Abou Lagraa est fier, car il n’est pas Marseillais. Mais ses origines sont là, au bord de la Méditerranée. Né à Annonay en Ardèche de parents algériens, il a débuté la danse à l’âge de 16 ans, avant d’entrer au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Après des débuts remarqués auprès de Ruy Horta, puis Robert Poole, Denis Pelissard et Lionel Hoche, il fonde sa propre compagnie La Baraka en 1997 à Lyon. "Je suis retourné en Algérie dans les années 2000, quand les choses se sont calmées. Et avec ma femme, Nawal Aït Benalla-Lagraa, on a créé le Ballet contemporain d’Alger en 2010”, explique-t-il. "Danseur chorégraphe occidental, français, maghrébin” comme il se définit lui-même, Abou Lagraa a fait de sa double culture une véritable force. "Mes parents m’envoyaient au catéchisme le mercredi, parce qu’ils voulaient que j’apprenne autre chose. C’était une ouverture incroyable. Ma mère n’a jamais porté le voile ! Pour moi, l’islam, c’est l’ouverture sur les autres”, raconte-t-il.
On le retrouve donc sur le plateau central du grand Théâtre de Provence. C’est dans cette magnifique salle conçue par l’architecte italien Vittorio Gregotti, que les répétitions ont lieu depuis novembre. Des répétitions ouvertes au public tous les jeudis, pendant une heure. Mais aujourd’hui, la salle de 1 577 places est vide car il s’agit d’une répétition à huis clos. Sur scène, les 14 danseurs de la compagnie lyonnaise La Baraka et du Ballet contemporain d’Alger, réunis par Lagraa pour composer cette représentation, sont dirigés d’une main de maître. Car Abou Lagraa est plus qu’un metteur en scène, c’est aussi un formidable danseur. Au cours de cette répétition, il en fait une nouvelle fois la démonstration, en livrant son corps sans retenue. Ses danseurs, âgés entre 21 et 34 ans, n’ont qu’à se servir dans cette matière débordante de créativité. Après des années de danse physique et torturée, son corps semble ainsi épargné par la douleur.
Mais ce chorégraphe au sang chaud, qui tourne en rond sur le plateau comme un poisson dans un bocal, sait aussi marquer une certaine distance dans sa façon de travailler. Et même une certaine froideur. Par exemple, lorsqu’il apprend une figure à une danseuse, en anglais : "Move your pelvis. When I say go on, go on !” (Bouge ton bassin. Quand je te dis d’y aller, vas-y, bouge !”) Il mêle la parole aux gestes. La danseuse est à bout de souffle. Après quelques secondes de répit, il reprend : "Your pelvis is your motor ! So move it, again and again!”. La différence est peut-être imperceptible pour le public, mais lui, le perfectionniste, ne lâche jamais rien, jusqu’à obtenir le geste parfait. Car Abou Lagraa, c’est aussi un style  : des mouvements incessants des mains et des avant-bras, un bassin déjanté qui bouge dans tous les sens et des pieds ancrés dans le sol, presque enracinés.
Toujours directif, mais poli. Intransigeant sans doute, mais fin pédagogue. "C’est bien. Continuez comme ça. Je veux voir l’énergie et vos corps en action”, dit-il. Un danseur du ballet d’Alger traduit à ses camarades, en arabe, quand lui, ne le fait pas directement.
A 16 h, il envoie toute sa troupe faire une pause. Souriant mais un peu tendu, il s’avance dans les travées du théâtre. La main est chaleureuse, le regard sincère. "Bonjour, bienvenue. Vous me laissez 5 minutes pour fumer une clope, et on se voit pour l’interview ?” Abou Lagraa se prête au jeu des questions-réponses sans langue de bois. Et plaisante volontiers : "N’écrivez pas ça, ma mère lit le français, elle pourrait me tuer si elle le savait !” A 42 ans, Abou Lagraa est pourtant un grand garçon, reconnu dans le monde entier. Mais il a su rester humble et accessible. Et il parle de sa passion avec beaucoup de recul. "Je ne comprends pas pourquoi ce mot "contemporain” fait peur, alors qu’on parle du présent, de nos vies, de l’art d’aujourd’hui”, s’interroge-t-il.
Trente minutes plus tard, il est l’heure de reprendre les répétitions. En se levant, il observe la scène, émerveillé : "Regardez, ce sont les Algériens les premiers revenus sur scène...” Une remarque simple, pour démonter les préjugés, une fois de plus.
A 18 h, c’est le grand test. Après des semaines de répétition, l’équipe artistique lance le "filage”. C’est donc la première fois que le spectacle va être joué en entier. Abou Lagraa descend de la scène et s’installe dans un siège de ce théâtre, où se jouera la première mondiale, comme un "simple” spectateur. Mag2 Lyon sera l’autre spectateur privilégié. Les artistes sont en place. La musique monte. La première scène s’ouvre sur une rangée de femmes en burnous, des capes blanches avec des capuches. La scénographie est épurée, mais on imagine déjà le décor final, avec la terre qui représente les racines, et aussi l’eau, élément fondamental dans la culture arabo-musulmane. Dans un jeu de miroirs invisibles, les danseurs se heurtent sans jamais se toucher. Puis les solos et les duos s’enchaînent. La tension ne retombe jamais. Les corps sont tout à tour désirés, repoussés, mutilés. Les corps mis sous tension permanente, comme possédés. On entend les souffles de ces corps sensuels, mais en souffrance. Puis Lagraa parvient à rendre les femmes fortes et à briser les idées reçues. Sa performance est aussi de mettre ensemble des danseurs expérimentés et des moins expérimentés, des femmes et des hommes, des gros et des maigres. Mais au final, ils sont tous au même niveau car il a su tirer le meilleur de ces individus pour créer une œuvre collective. La performance physique est parfois époustouflante. La sensualité est toujours présente. Les tableaux s’enchaînent. Après des mois de répétitions, les gestes et les mouvements sont maîtrisés. Evidemment, tout n’est pas parfait. Mais l’essentiel est là, le message est bien passé. Rien ne sert d’opposer le corps et la pensée. Rien ne sert d’opposer les femmes et les hommes. Rien ne sert d’opposer les deux rives de la Méditerranée, l’Occident et le monde musulman. Au bout d’1h15, le chorégraphe arrête le spectacle. Un beau moment de réconciliation.
Le spectacle "El Djoudour” sera présenté les 8 et 9 juillet aux Nuits de Fourvière à Lyon



"Un vrai mélange”

Abou Lagraa a été choisi pour présenter sa pièce en avant-première mondiale au Grand Théâtre de Provence, grâce à sa double culture. Interview.

Comment est né ce projet ?

Abou Lagraa : En 2010, j’ai eu l’occasion d’aller en Algérie, le pays de mes racines dans lequel je n’étais pas allé depuis plus de 20 ans. J’ai compris qu’il fallait que je travaille sur le rapprochement entre ces deux cultures qui font mon identité. En effet, je suis né en Ardèche, de parents maghrébins et musulmans. J’ai grandi dans un quartier d’Annonay où vivaient toutes les religions et les classes sociales. J’ai été baigné dans ce mélange des cultures. Quand Dominique Buzet de Marseille est venu me chercher, j’ai compris que c’était le moment d’aboutir ce projet.

Qu’est-ce que vous allez présenter à Aix-en-Provence ?

Le spectacle "El Djoudour”, qui signifie les racines, raconte une histoire corporelle. Ma pièce parle de ma perception du corps dans la culture musulmane. Comme la sensualité des corps, la séparation hommes - femmes, la pudeur, les regards...

Quelle est la place de la danse dans la culture musulmane ?

Dans la culture arabe et musulmane, la danse a une place traditionnelle et rituelle. Mais la danse contemporaine n’a pas vraiment de place. On est au début avec le Ballet contemporain d’Alger. Il y a eu très peu de chorégraphes contemporains qui se sont produits, à part en Tunisie, où il existe depuis 10 ans les Rencontres chorégraphiques de Carthage. Au Maroc, il y a eu des tentatives, mais les gens ne se déplacent pas encore...

Quelle perception du corps souhaitez-vous mettre en avant ?

Ce qui m’intéresse, c’est de parler de la tension entre l’homme et la femme. Quand on les sépare dans l’espace, forcément, ça crée une tension et une frustration entre les sexes. Comme le reste du monde, les Algériens ont envie de se toucher. Dans la pièce, je parle justement de cette frustration qui devient de la tendresse dans le rapport intime.

Mais la culture musulmane qui met en avant la pudeur peut-elle se concilier avec la danse qui, par définition, révèle les corps ?

C’est le but de l’artiste, de pouvoir ouvrir les mentalités. En Algérie, après 10 ans de terrorisme, il a fallu remettre le corps au centre de la société. Et le public était ravi de voir les danseurs s’exprimer librement, montrer leur virilité et aussi leur sensualité. Pour les pays musulmans, c’est une note d’espoir aujourd’hui.

Avec cette représentation, vous voulez changer les mentalités ?

Vouloir changer les mentalités, ce serait prétentieux de ma part. Mais je veux ouvrir les yeux, permettre ce qui n’est pas possible dans un pays musulman. Je crois que c’est un pays en évolution complète, qui essaie de s’ouvrir et de se mettre au goût du jour.

Vous redoutez la réaction de certains intégristes ?

Non, pas du tout. Je ne parle pas de l’islam, mais de ma perception du corps dans une culture. Ce n’est pas un acte militant anti-intégriste. Je ne m’attaque pas à l’islam, au Coran ou à la religion musulmane. Je veux juste parler d’une manière poétique du corps, sans attaquer la pudeur. Donc je ne vois pas pourquoi on m’attaquerait.

Quelle impression vous avez eu en retournant en Algérie en 2010 ?

Une grande hypocrisie sociétale. Comme c’est un pays musulman, on voit des femmes voilées dans la rue, séparées des hommes. Mais dans l’intimité, les rapports sont tout autres. Les mêmes femmes qu’on voit voilées la journée sortent le soir dans les boîtes de nuit !

Qui sont les artistes associés au projet ?

La chanteuse Houria Aïchi, qui représente pour moi la tradition et donc le passé, chantera en chawi, un dialecte arabe de la région des Aurès en Algérie. J’avais besoin de ça dans une composition sur les racines. J’ai aussi associé le musicien Olivier Innocenti, qui mélange électro, piano, accordéon, violon... Je lui ai demandé de mettre du "parfum d’Orient” dans ses morceaux. Mais je ne voulais pas non plus tomber dans les stéréotypes sur la culture arabe. Je voulais un vrai mélange.

Comment matérialisez-vous ce rapprochement des cultures ?

J’ai décidé de prendre des jeunes du Ballet contemporain d’Alger, qui sont sur scène depuis trois ans à peine, et des danseurs qui sortent de grands conservatoires et qui sont formés depuis 15 ans. C’est une vraie richesse. C’est ce mélange, cette fusion des corps, qui m’intéressent.


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