Éléphantes, les coulisses du grand Barn um

Date de publication : 11/03/2013

Le sort des deux éléphantes du Parc de la Tête d’Or soupçonnées d’être atteintes de la tuberculose, Baby et Népal, déchaine les passions jusqu’au sommet de l’État. Retour sur une affaire qui n’aurait jamais dû provoquer un tel tumulte.


Michel Rocard, Caroline de Monaco, Brigitte Bardot... La liste des "sauveurs” de Baby et Népal, les éléphantes du Parc de la Tête d’Or, âgées respectivement de 42 et 43 ans, est de plus en plus longue depuis le début du mois de janvier. Et les prises de position frisent parfois l’hystérie. Alors que la pasionaria de la cause animale a menacé de s’exiler en Russie si les deux pachydermes n’étaient pas épargnés, l’ancien Premier ministre a quant à lui tenté de mettre la pression au préfet du Rhône en lui téléphonant directement. Le président de la République, François Hollande, a carrément été "sommé” de prendre position sur cette question cruciale, entre une guerre au Mali et des chiffres du chômage en pleine explosion.
Comment expliquer que le sort de deux animaux, au demeurant plutôt âgés et presque assurément malades et contagieux, ait déclenché une affaire d’État ? Difficile de comprendre sans un petit retour en arrière.
1971. Gilbert Edelstein, désormais Pdg du cirque Pinder, achète deux éléphantes de 6 mois : Saba et Dehli pour le cirque Jean Richard qu’il vient de créer. Sa fille, Sophie, est chargée du numéro. Les deux pachydermes deviennent de véritables attractions. À tel point qu’en 1991, la jeune femme en demande deux nouvelles. Et elle obtient gain de cause un an plus tard. Baby et Népal sont transportées par bateau depuis l’Angleterre.
Mais après sept années sans histoire, la cohabitation dégénère. Il faut dire que les deux Britanniques ont du caractère. Pinder veut s’en débarrasser. Le maire de Lyon, Raymond Barre, saute alors sur l’occasion. Il propose de récupérer les deux rebelles pour en faire l’une des têtes d’affiche du Parc de la Tête d’Or. Gilbert Edelstein accepte, le temps de monter son projet de parc d’attractions, Pinderland. On est en 1999. La Ville dispose gratuitement de deux nouveaux éléphants, en échange de quoi elle les nourrit et les soigne. Baby et Népal rejoignent donc Java, la seule éléphante du Parc à l’époque.
Pendant de nombreuses années, chacun y trouve son compte. Mais en 2006, la direction du parc zoologique décide de construire la plaine africaine. Dans cet immense espace de 2,5 hectares doivent cohabiter zèbres, antilopes, autruches, lémuriens, pélicans et flamants. Mais pas les éléphants. Pourquoi une telle discrimination ? La première raison semble "esthétique”. Les deux énormes pachydermes sont vieillissants. Fripées, lentes, souvent sales, elles font de moins en moins rêver les jeunes Lyonnais. La seconde raison, ethnique, car comme son nom l’indique, la plaine africaine est destinée à des animaux... africains. Et les éléphants sont eux originaires d’Asie.
En 2010, les relations vont donc se tendre entre la direction du parc et le propriétaire des deux "indésirables”. Mais les versions divergent. Selon Gilbert Edelstein, David Gomis, le directeur du parc aurait été un peu trop insistant pour l’obliger à récupérer ses éléphantes. Face au refus du patron de Pinder, le vétérinaire aurait lancé : "Hé bien on vous forcera à venir les chercher”. Une version que conteste le vétérinaire (voir interview).

Tuberculose

En tout cas, quelques mois plus tard, David Gomis a des arguments plus convaincants. Il a fait réaliser le test de la tuberculose à Baby et Népal qui seraient porteuses du germe, sans que la maladie se soit déclarée. Il envisagerait donc, comme l’autorise la loi, de les euthanasier... D’ailleurs, pour éviter tout risque de contamination notamment des soigneurs, un dispositif de prévention est mis en place. Tout contact direct est interdit et le port de masque est recommandé.
Puis la direction départementale de protection des populations (DDPP) de la préfecture du Rhône impose que les deux pachydermes soient retirés de la vue du public. La convention signée avec Gilbert Edelstein est résiliée. Il doit venir les chercher. Nouveau refus du directeur de Pinder qui remet en cause la fiabilité des tests : "Un éléphant  sur trois est porteur de ce germe de la tuberculose sans que la maladie ne se déclare”. Et comme aucun soigneur ou visiteur n’a été affecté, il affirme ne pas avoir la certitude que ses bêtes sont bien malades. "Ça fait deux ans qu’on dit qu’elles sont tuberculeuses mais tout le monde les approche. Si c’était vraiment le cas, on aurait déjà fermé le parc, fait des tests sur toutes les bêtes du parc !”, questionne-t-il aujourd’hui.
De toute façon, même si la maladie était confirmée, Edelstein ne veut pas les récupérer.
"Quand je les ai confiées au Parc, elles étaient en bonne santé. Je veux les récupérer en bonne santé. Ça me paraît normal non ? Imaginez que vous prêtiez votre voiture et qu’on vous l’abîme, vous souhaiteriez qu’on vous la rende réparée”, argumente-t-il.
Tsunami médiatique
Pendant plusieurs mois, c’est donc le statu quo. Chacun campe sur ses positions. Mais le 14 août dernier, la doyenne des éléphantes, Java, décède. Lors de son autopsie, les experts sont formels : elle était bien porteuse d’une souche de tuberculose "hautement contagieuse et transmissible à l’homme”.
Quatre mois plus tard, le 11 décembre, un arrêté de la préfecture oblige la ville de Lyon à procéder à l’euthanasie des deux éléphantes restantes sous 30 jours. Car elles ont été en contact avec Java et ont de fortes chances d’être atteintes. C’est ce que l’on appelle le principe de précaution. Il est même décidé, le vendredi 14 décembre, de les tuer trois jours plus tard.
Mais Gilbert Edelstein va tout tenter pour sauver ses bêtes. Et l’homme a des relations, y compris au plus haut sommet de l’État. "On a sous-estimé l’entregent de ce directeur de cirque” admet un élu lyonnais qui a vu passer des centaines de mails et de courriers. Un véritable déchaînement contre la mairie mais aussi contre la préfecture accusée d’être "inhumaine”. 
En décembre, sur demande du ministère de l’Agriculture, Jean-François Carenco, le préfet du Rhône, fait donc machine arrière. Il annonce qu’il laisse le temps aux propriétaires de déposer un recours au tribunal administratif. Ce qu’Edelstein fait le jour même. Si le tribunal administratif a depuis confirmé la nécessité de l’euthanasie au nom du principe de précaution, Edelstein a fait savoir qu’il était prêt à se battre jusqu’au bout. Il envisage, si le Conseil d’État l’y autorise, de se pourvoir en cassation.  Réponse en février. "Cette histoire est loin d’être finie. Si mes éléphantes sont euthanasiées, je vais demander des indemnités à la ville de Lyon. Ils ne vont pas s’en tirer comme ça et ils vont m’avoir sur le dos jusqu’à la fin de mes jours. Il faut savoir qu’un éléphant coûte environ 300 000 euros et je ne compte pas m’asseoir dessus”.


La malédiction ?
Le zoo de Lyon a, comme n’importe quel parc animalier, connu quelques mésaventures depuis sa création. Au début des années 1960, un chimpanzé nommé Chico, également donné par un cirque s’est échappé à plusieurs reprises. Au cours d’une de ces "balades”, il a mordu un vétérinaire avant d’être abattu par un policier. En 1995, un tigre s’est également échappé avant d’être retrouvé sous un buisson.
Mais depuis cinq ans, les déconvenues se succèdent au parc de la Tête d’Or. Ce sont les zèbres qui ont lancé cette période de "malédiction ”. Entre octobre et décembre 2007, quatre de ces animaux menacés d’extinction sont foudroyés par une myopathie atypique. Lyon est alors le premier parc à être touché par cette pathologie. Des morts impressionnantes qui interviennent en 12 heures à peine.
Puis, en décembre 2010 alors qu’Éric Plouzeau a laissé sa place de directeur à David Gomis, une jeune lionne d’Asie, arrivée depuis seulement trois mois à Lyon dans le cadre d’un programme européen de reproduction, se noie dans le bassin délimitant son enclos, malgré l’intervention des soigneurs qui lui tendent une échelle et essayent de la diriger vers les deux marches-pieds du bassin. Un accident rare. Même si ce n’est pas une première à Lyon. Le lion Sultan avait subi le même sort en 1984. Sa femelle Sonia l’avait alors empêché de remonter en lui donnant des coups de patte...
En février 2011, ce sont les singes qui sont victimes d’un incroyable fait divers. Dans la nuit du 4 au 5 février, quatre tamarins, espèces rares et menacées, sont volés dans leur cage. Ils seront heureusement retrouvés quelques jours plus tard, deux à la Duchère et deux devant la clinique des Portes du Sud à Vénissieux. Des animaux qui valent plusieurs milliers d’euros mais qui peuvent être agressifs. Ce qui aurait dissuadé les voleurs. Désormais, ce sont les éléphantes qui sont au cœur de l’actualité.


"La ville a fait preuve d’attentisme”

Ancien directeur du parc zoologique de la Tête d’Or, David Gomis, aujourd’hui à Montpellier, a accepté pour Mag2 Lyon de s’exprimer.


Avez-vous été mis de côté par la ville suite à cette affaire ?

David Gomis  : Non. J’ai choisi de partir car j’avais une autre opportunité professionnelle dans un zoo à Montpellier.

Mais cette affaire a influencé votre choix ?

La ville de Lyon a fait preuve d’attentisme sur le dossier des éléphantes, une position qui ne m’allait pas. Dès l’instant où, en 2010, nous avons fait des analyses et qu’il y avait des risques de tuberculose, j’étais pour qu’on prévienne le public. Notamment sur les difficultés qu’on avait à trouver une solution, choisir entre un traitement ou non. Ce dossier s’est accéléré avec la mort de Java. Mais si elle n’était pas morte, qu’aurait-on fait de la suspicion concernant les deux autres ? Les organismes d’État ont été mous sur ce dossier. Ils auraient pu éviter tout ce brouhaha médiatique en expliquant dès le départ en quoi cette maladie pouvait être grave pour l’homme.

Mais pour les opposants, cette tuberculose n’est qu’un prétexte pour libérer de la place pour la plaine africaine !

C’est totalement faux. On ne voulait pas se débarrasser des éléphants puisqu’on avait un projet de jungle asiatique. Par contre, c’est vrai que les pachydermes n’étaient pas placés dans des installations conformes pour des animaux de cette taille. Et on s’est posé la question de leur maintien ou non dans cette jungle. Mais comme elle ne s’est jamais faite, nous n’avons pas poussé plus loin la réflexion. On n’a jamais voulu s’en débarrasser ! Ces animaux sont présents là-bas depuis 1999. Le personnel s’en occupe depuis 13 ans et ils y sont très attachés. Nous ne sommes pas les méchants de l’affaire.

Mais on vous accuse d’avoir ordonné à Gilbert Edelstein de récupérer ses éléphants !

Ce n’est pas vrai. La première fois que je l’ai contacté, c’était en octobre 2010 après les analyses. Je lui ai expliqué que, sauf s’il pouvait les confiner quelque part avec un suivi sanitaire, la seule solution, malheureusement, était l’euthanasie. Je ne voulais pas m’en débarrasser. On avait les tests depuis août mais j’ai voulu les répéter pour être certain.

Vous étiez sûr qu’elles avaient la tuberculose ?

Je vous explique le raisonnement. En 2010, on a simplement fait des tests sérologiques qui prouvaient l’existence d’anticorps contre la tuberculose chez ces animaux. On avait donc un doute sérieux. On a eu confirmation de leur statut quand Java est décédée. Pour nous, la contamination est plus que vraisemblable d’autant que Népal avait été dépistée douteuse et Baby, positive.

En 2004, le safari de Peaugres a eu un cas d’un éléphant tuberculeux et les autres n’ont pas été abattus !

C’est parce que les tests de ces éléphants-là sont tous revenus négatifs au contraire de Baby et Népal.

Mes ces tests ne sont pas fiables si on en croit les experts...

Je comprends mais on a mis en place toutes les techniques sérologiques possibles pour arriver à cette conclusion.

Mais c’est bizarre d’expliquer que les animaux ne sont pas dans des installations conformes et de leur trouver de la tuberculose quelques mois plus tard !

Non et l’explication est assez simple. Mon prédécesseur avait mis un mur d’entraînement médical pour les animaux afin qu’ils apprennent à donner l’oreille, sans anesthésie, pour faire les prises de sang. Ça a pris du temps et on n’a pu le faire qu’en août 2010. Java, elle, n’a jamais voulu venir jusqu’au mur et on a choisi de ne pas la brusquer vu son âge.

Si tuberculose il y a, pensez-vous que Baby et Népal l’ont attrapée au Parc ?

C’est impossible à vérifier. Gilbert Edelstein affirme que ses éléphantes étaient en bonne santé quand elles sont arrivées au parc. Mais aucun test n’a été fait sur Saba et Dehli, les deux premières éléphantes qui se produisent encore au cirque Pinder. Quand on a un doute sanitaire, il faut remonter toute la filière puisqu’elles ont vécu sept ans ensemble. On ne saura jamais si Java a contaminé les deux autres ou si c’est l’inverse.

Ce cas va faire jurisprudence ?

Oui et c’est peut-être une bonne chose. En France, nous n’avons aucun élément sur lequel s’appuyer pour savoir jusqu’où on va dans le diagnostic d’un animal sauvage suspecté d’avoir la tuberculose. On ne sait pas quel diagnostic est considéré fiable, ni comment il faut l’interpréter. Il faudrait qu’on se pose enfin les bonnes questions.

"L’éléphant est politiquement correct”

Comment expliquer une telle mobilisation autour de ces éléphants ? L’analyse du psychiatre lyonnais Patrick Lemoine, auteur de "La Fontaine, les animaux et nous”.


"Il y a déjà eu des euthanasies d’éléphants en France. Si cette affaire prend de telles proportions justement aujourd’hui, ce n’est pas anodin. Elle tombe au bon moment pour notre société. En effet, depuis quelques mois, on est dans des débats de société assez lourds, comme le mariage gay, l’islamisme ou la guerre au Mali, qui sont très clivants. On ne peut pas en parler sans s’engueuler, parfois même avec ses proches. Alors que dans cette affaire des éléphants, on peut prendre des positions militantes et fortes sans aucun risque, donc à moindres frais. Soutenir les éléphants, c’est même être quelqu’un de bien. Ces éléphants sont finalement très politiquement corrects.

D’autant plus que si on parle de la symbolique des éléphants, elle est également intéressante de ce point de vue. C’est l’animal terrestre le plus puissant mais il est pacifiste. C’est un gentil, un herbivore. Il fait partie des trois espèces du règne animal qui prend soin des handicapés avec l’homme et la mangouste. De plus, il est incroyablement intelligent. Il a conscience de la mort et rend même un culte à ses "disparus”. Enfin, il est en voie de disparition et il évolue dans une société matriarcale. Tout ça lui donne une place à part pour nous. Seule l’euthanasie de singes, qui sont encore plus proches de l’homme, aurait pu déclencher des réactions plus violentes.

Mais si on retrouve une certaine rationalité et qu’on ne cherche pas à être gentil à bon compte, il est difficile d’être contre l’euthanasie de ces éléphants. Ils sont âgés. La tuberculose est quasi certaine et les traitements aléatoires. En plus, ils sont pleins de stéréotypies, c’est-à-dire qu’ils se balancent d’avant en arrière. Un animal peut parfaitement s’ennuyer, voire se psychotiser, par défaut de stimulation ou isolement sensoriel.”

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