Jean-Yves Loude, un écrivain  voyageur

Date de publication : 07/05/2013

L’auteur lyonnais Jean-Yves Loude, 63 ans, est une espèce rare. Ethnologue, grand voyageur, auteur d’essais, de poèmes et de romans, il écrit aussi pour la jeunesse. Cet homme passionné, qui trempe sa plume dans la culture des pays qu’il habite et qui l’habitent, vient de publier "Pépites Brésiliennes” chez Actes Sud. Par Gautier Guigon


Cheveux balayés, verbe précis, œil passionné et regard rieur... Jean-Yves Loude nous reçoit dans son "pied à terre”, situé près de la place de la République, dans le 2e arrondissement de Lyon. Ecrivain discret, il vit entre sa maison du Beaujolais et les cinq continents qu’il parcourt depuis 40 ans, à la rencontre des peuples autochtones. Sa ville natale est devenue le port d’attache de ce voyageur littéraire. "J’ai toujours vécu dans la presqu’île, que je compare souvent à un bateau attaché, qui ne demande qu’à partir sur le chemin qui mène à la mer” imagine-t-il. Comme Emile Guimet, l’explorateur lyonnais de l’Egypte antique, l’écrivain déraciné parcourt le monde à la rencontre des autres. Plongée dans l’univers d’un voyageur du XXIe siècle.


Kalash

Jean-Yves Loude est né à Lyon en 1950. Son père était ingénieur technique à la ville de Lyon. "J’ai eu une enfance et une adolescence calme, qui m’a permis de nourrir un rêve à travers les livres d’aventure comme Tintin, Jules Verne, et plus tard Jack Kerouac, Henri Michaud...” raconte-t-il. Loude grandit dans les années 60 entre le rock britannique du groupe The Animals, la décolonisation... Une époque de "rupture” et de "jouissance complète”. Bon élève, il s’inscrit à l’école de commerce de Lyon. "J’étais parti pour travailler dans la communication...” murmure-t-il. Mais en 1972, il devient critique de cinéma dans Lyon Poche. Puis il fonde une vraie rédaction et devient rédacteur en chef de cette revue, où il restera pendant six ans. Un "tremplin extraordinaire”.
A 20 ans, il rencontre sa future femme, Viviane Lièvre. Puis en 1971, pendant leurs études, ils partent en Méditerranée, puis en Inde et surtout, dans l’Himalaya. "Le choc dans notre vie, ça a été de rencontrer les Kalash, l’unique société non musulmane de l’arc himalayen” dit-il. Un voyage provoqué par la lecture du livre de Rudyard Kipling "L’homme qui voulait être roi”, qui lui fait prendre conscience de ce qu’est un peuple menacé, en survie dans une république islamique. "Kipling n’y est jamais allé mais nous, on a vécu pendant 15 ans, avec un peuple en réserve et menacé par toute l’intolérance du monde” explique-t-il. Entre 1976 et 1990, ils y retourneront huit fois. Une immersion qui permettra au couple de décrocher sa maîtrise, puis le DEA et enfin la thèse de doctorat en ethnologie. De cette aventure sort le premier livre jamais écrit sur les Kalash, qui fait encore aujourd’hui d’eux les meilleurs spécialistes au monde sur ce peuple. Une grande fierté. "Mais après quatre livres sur les Kalash, le ministère des Affaires étrangères, qui nous soutenait comme chercheurs, a fait remarquer qu’on avait à peu près tout dit... Donc ça s’est arrêté pour des raisons de moyens et puis les Talibans ont pris le contrôle de la zone. Aujourd’hui, on ne peut plus accéder aux vallées où vivent les Kalash, qui ne vont vraiment pas bien” raconte-t-il.


Afrique

En 1979, il crée aussi à Lyon le marché de la création, le rendez-vous incontournable, tous les dimanches quai Romain Rolland, entre les artistes créateurs et les amateurs d’art. Professeur d’ethnologie d’Asie centrale à l’université Lyon 2 de 1981 à 1992, Jean-Yves Loude rencontre alors Prince Kum’a Ndumbe III, né à Douala au Cameroun dans une famille royale et docteur en science politique à l’université Lyon 2. "On est devenus amis et on a décidé de ne pas laisser à nos enfants un monde basé sur 500 ans de mystification, de mensonges et d’idéologie tronquée” explique l’auteur lyonnais. De cette collaboration, naîtra un livre justement intitulé "Dialogues en Noir et Blanc” sur l’héritage de la colonisation, qui lui ouvre les portes de l’Afrique. "J’ai alors découvert que bien avant Christophe Collomb, une expédition maritime avait été menée par un roi du Mali, au XIVe siècle” affirme-t-il. Une découverte confirmée par des traces écrites dans les encyclopédies arabes. Mais en 1992, à l’occasion du 500e anniversaire de la découverte du nouveau monde par les Européens, son travail d’enquête sur cette histoire est refusé par le comité officiel du centenaire. "C’est là qu’on a décidé de devenir enquêteurs littéraires et de monter nos voyages sur la visite des confins de notre mémoire...” raconte-t-il.
Comme une enquête policière, l’écrivain voyageur lance alors ses recherches sur la mémoire assassinée de l’Afrique. S’en suivra une série, débutée en 1990, de cinq récits de voyages au Mali, au Cap Vert, à Lisbonne, à Sao Tomé et dernièrement, au Brésil. Une recherche scientifique mais racontée comme un livre policier, sur des faits camouflés de l’Histoire. Jean-Yves Loude parvient ainsi à lier ses deux aspirations, à savoir les sciences humaines et la littérature. Depuis, il écrit pour voyager et voyage pour écrire.
Dans ce voyage littéraire au long cours, sa femme Viviane Lièvre s’appelle Luke, qui signifie lièvre en Wolof, la langue du Sénégal. Une façon de maintenir ce dialogue en Noir et Blanc. Et dans chaque livre, le couple est accompagné d’un "fils du pays”. Des personnages clés qui permettent aux voyageurs d’aller à la rencontre des populations. Et qui évite aussi au couple français de passer pour des "toubabs”, un mot qui désigne les Occidentaux dans les pays d’Afrique de l’Ouest. Dans chacun de ses romans, comme "Le roi d’Afrique et la Reine Mer” en 1994 puis "Cap-Vert, Notes Atlantiques”, trois ans plus tard, Jean-Yves Loude remonte ainsi le fil de l’histoire. "Un moyen différent de découvrir un pays à l’heure du tourisme de masse” précise-t-il.


Résistances

En réalité, le voyageur vit chaque pays de l’intérieur. Après huit longs séjours chez les Kalash, il apprend le portugais au Cap Vert, pour l’écriture du premier livre. Radio France lui confie alors la production de six disques, soit 130 heures de musique traditionnelle à enregistrer sur Le Cap Vert, qui lui permettent de retourner dans ce pays pour lequel il a un véritable coup de coeur. Au total, 11 semaines d’enregistrement sur les 10 îles de cet archipel situé au large de l’Afrique. "Un vrai miracle!” raconte-t-il, encore émerveillé. Puis il rencontre Cesaria Evora "le bel arbre qui cache la forêt”. Le Cap Vert reconnaîtra plus tard son travail, en le décorant de la médaille de l’Ordre du Volcan en 2007. Un pays qui est devenu indépendant en 1975.
"La traite on en parle toujours pour raconter l’horreur de notre Histoire. Plutôt que de se flageller, j’ai préféré écrire sur la valorisation des résistances de ces populations” explique-t-il. Afin de poursuivre son enquête sur cette culture enfouie de l’esclavage et des pays colonisés, il s’installe ensuite à Lisbonne, capitale du Portugal et de l’ancien empire colonial «où a été vendu le premier esclave de la traite négrière au XVe siècle”. Il s’intéresse alors au rôle des Noirs dans le théâtre portugais du XVIe au XXe siècle, dans "Lisbonne, la ville noire” publié en 2003. Trois mois passés dans le quartier cap-verdien de la cité portuaire, à la rencontre des descendants de l’esclavage, qui ont nourri de leur culture ce pays qui leur tourne pourtant le dos. "Aujourd’hui je ne peux pas passer trop de temps sans aller à Lisbonne. C’est la pus belle ville d’Europe, en tout cas la ville où je me sens le mieux” assure-t-il.


Jeunesse

Auteur de livres pour la jeunesse, Jean-Yves Loude n’a pourtant pas d’enfant. "Impossible avec la vie que nous menons” dit-il simplement. Mais quelque soit le public auquel il s’adresse, l’écrivain n’a qu’une idée en tête : "Que les gens apprennent de l’Afrique”. "Je suis exigeant avec mes lecteurs. Je reconnais que même mes romans jeunesse ne sont jamais faciles, car ce n’est pas de la sous-littérature” explique-t-il. Il souhaite ainsi changer le regard des nouvelles générations sur l’Afrique. Admettre au Nord qu’on peut apprendre du Sud. En clair, pas de regard paternaliste ou de discours colonial, ni d’angélisme ou de repentance. "Dans la mesure où le mal est fait, la repentance ne nous sert pas à grand chose. L’Afrique aussi a été monstrueuse avec ses guerres, ses captifs... Donc ils ne sont ni meilleurs ni pires que nous...” précise-t-il.
"La littérature adolescente me permet d’écrire autrement la réalité. C’est un éditeur qui m’a invité à écrire pour la jeunesse pour faire découvrir d’autres pays aux enfants.. Et depuis, je n’ai jamais arrêté. En fait j’écris pour la jeunesse pour que les adultes lisent plus !” Depuis, il a écrit une cinquantaine de livres. Mais selon lui la France, qui aime la littérature étrangère, est plus sceptique sur les auteurs français qui écrivent sur l’étranger. Et contrairement à d’autres auteurs français qui parlent d’autres pays sans jamais y avoir mis les pieds Loude "rapporte des bases de la connaissance de la réalité” de ses voyages. Comme dans "Le Coureur dans la brume”, un livre publié en 1994, dans lequel il raconte l’histoire du Mont Cameroun, une montagne sacrée où reposent les âmes et les secrets des ancêtres du peuple Douala et des Bakuris. Un livre qui a eu beaucoup de succès auprès des jeunes lecteurs "au-delà des images véhiculées sur l’Afrique par les médias”.


Clichés

Puis pour l’année du Brésil en France, en 2009, la maison d’édition arlésienne l’envoie à Brasilia, pour faire une enquête sur la capitale du pays. Avec une question : 50 ans après, peut-on vivre dans cette ville ? Un premier pas sur cette terre de contrastes. Loin des clichés sur le carnaval de Rio, la passion du football, les filles en string sur la plage de Copacabana ou la capoeira, Loude s’attache, dans une nouvelle enquête sur cette Afrique noire et lusophone, à montrer l’envers du décor. Après son dernier roman "Coup de théâtre à São Tomé” en 2007, "Pépites brésiliennes” sera sans doute le dernier roman de cette série (voir encadré). Un pays dans lequel il retrouve ces résistances et la participation des Noirs à la construction de l’identité du Brésil. "Il a fallu attendre Lula et le vote d’une loi en 2003 pour que l’enseignement de l’Histoire de l’Afrique et des Afro-descendants soit rendue obligatoire. Sauf qu’il n’y a pas d’enseignants !” soupire-t-il. Un "oubli” qu’il souhaite en quelque sorte corriger, à travers ce livre.
"Par chance on a pu mener pendant 40 ans notre vie d’aventure, de voyage et de littérature”. Mais ne l’appelez plus "l’ethnologue” lui qui a toujours gagné sa vie avec la littérature. Ses derniers romans se sont vendus à quelques milliers d’exemplaires. Son best seller ? "Le fantôme du bagne”, traduit en brésilien et acheté par l’Education nationale du Brésil pour être lu dans toutes les écoles publiques, soit 35 000 exemplaires... Bien loin d’un Sylvain Tesson, auteur du dernier essai "Dans les forêts de Sibérie”. "J’ai bien aimé son livre. Mais c’est encore un voyageur qui parle de lui avant de parler de autres”. Ce qu’il appelle "la hulotisation”, en référence à Nicolas Hulot, "un modèle que j’exècre” et "qui est resté ancré dans l’esprit du XIXe siècle”. Un modèle spectacle où "la France pense en rond”.
Selon lui, l’écrivain voyageur ne doit pas parler de lui, mais des autres. Il préfère donc citer Patrice Favaro, un contemporain, lui aussi écrivain voyageur et auteur de livres pour la jeunesse, mais moins connu du grand public. "Les personnes qui ont fait du voyage leur foi, on n’est plus très nombreux...” constate-t-il. Mais curieusement, le grand voyageur ne rédige jamais ses livres sur le lieu de l’enquête. "J’écris toujours chez moi, dans le Beaujolais” raconte-t-il. Une vie monacale donc, où l’auteur se concentre exclusivement sur l’écriture, aidé par le travail de recherche de sa compagne. Toujours en voyage, il est attendu le lendemain de notre entretien, au Portugal, pour une conférence. Sans cesse, il parcourt le monde. Avec comme simple bagage, un nouveau projet d’écriture... Jean-Yves Loude, un oiseau rare.

Un roman d’aventure

Pépites brésiliennes, 5e ouvrage de l’auteur sur cette saga africaine, sort en librairie le 3 avril. Après ses quatre premiers livres sur les afro descendants, Jean-Yves Loude publie donc ce roman fouillé, dans lequel il raconte un road trip en autocar de 5000 km à travers le Brésil, à la recherche des véritables richesses de ce géant d’Amérique latine dont la culture a été façonnée pendant des siècles par les Noirs. Un roman savoureux où l’auteur nous emmène dans ses aventures à la découverte d’un pays méconnu, celui de ses habitants Noirs et de leurs ancêtres, qui ont façonné le Brésil par leur culture, leur savoir-faire, leurs découvertes aussi. Ces figures vivantes ou mortes qui par leur créativité ont contribué à l’identité du Brésil. Un livre qui retrace un voyage de trois mois, mais qui a demandé trois ans de travail d’écriture à l’auteur, pour remonter jusqu’aux racines de ce pays. Et sortir de l’ombre les vérités cachées de la grande Histoire.

Interview publiée dans le Mag2 Lyon d’avril 2013.
Mag2 Lyon de mai actuellement en kiosque avec les spectacles à ne pas rater et un cahier spécial Festivals de l’été dans la région

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