“Une génération pas comme les autres”

Date de publication : 07/06/2013

Après un premier roman remarqué "Requiem pour Lola Rouge”, l’auteur lyonnais Pierre Ducrozet publie un 2e livre chez Grasset, "La vie qu’on voulait”. Le roman d’une jeunesse européenne qui s’est égarée. Par Gautier Guigon

Pourquoi ce livre ?
Pierre Ducrozet : Le premier livre était une espèce de dérive poétique, dans un monde imaginaire. Dans ce deuxième roman je voulais m’attaquer au monde contemporain dans lequel je vis, pour brosser un portrait de ma génération de trentenaires. L’idée c’était de faire un livre comme Kerouac, que j’admire beaucoup. En relisant ses lettres, j’ai voulu capter quelque chose de l’ordre de cette fièvre, dans l’élan de la jeunesse. Mais finalement j’ai écrit sur ce qui reste, après les rêves.

Ce sujet vous touchait particulièrement ?
En fait les thèmes de mes deux premiers romans se sont imposés à moi. J’écris sur ce qui me préoccupe, ce que je vis. Du coup j’écris presque naturellement sur ces sujets. C’est vrai que j’aime beaucoup les écrivains qui prennent un sujet extérieur, par exemple l’aérospatiale… Mais aujourd’hui je préfère traiter des choses qui me tiennent à cœur, mes obsessions, des choses qui m’animent.

C’est quoi la "génération grise”?
En faisant le livre, je me disais que ma génération était comme toutes les autres, avec des rêves qu’elle voit s’échouer. Mais en fait non, ce n’est pas une génération comme les autres. Il y a quelque chose de spécifique à ces gens nés dans les années 80. Cette génération n’a pas eu de rêves ou de perspectives. On est des enfants de la chute du mur. Donc on n’a pas eu d’utopie politique ou sociale. Il y a donc un vide assez fort. Les personnages de mon livre voudraient justement vivre quelque chose, ils cherchent une intensité dans leur quotidien. Mais ils n’ont rien à se mettre sous la dent.

Vous parlez surtout de la classe moyenne ?
Oui. Parce que c’est la mienne. En fait dans cette génération, la classe moyenne a tout envahi. Quelque part on est tous de la classe moyenne. On est la génération du tourisme pour tous, où tout est accessible. Donc il n’y a pas grand chose qui nous fait rêver. Les utopies sont terminées. On a essayé l’altermondialisme mais au fond, ce n’était pas grand chose… Le personnage de Théo va essayer le voyage, la révolution mais finalement il essaie de se foutre en l’air, parce qu’il n’y a rien à faire. Pourtant, ce n’est pas un livre désespéré ou triste.

Qui est Manel le personnage principal du roman ?
Dans la bande de copains, c’est celui qui est allé plus loin que les autres. Au départ ils avaient la même idée, ils étaient tous dans la même perspective de vivre une vie folle, intense, nocturne, etc. Mais tandis que les autres se retirent, prennent ça pour une parenthèse adolescente, lui, il continue et s’obstine, jusqu’à tomber de l’autre côté. Il devient fou. Du coup il suscite à la fois de l’admiration et de la peur. Ce serait un peu lui le Kerouac de mon roman.

Quelle est la part d’histoire personnelle et de fiction dans ce roman ?
En fait tout est vrai. Mon roman est un auto-portrait éclaté en cinq personnages. C’est comme dans les rêves où on se divise en plusieurs avatars. Je crois que pour que les dialogues fonctionnent, il faut que ça sente le vécu, qu’on ait l’impression d’entendre les gens. Sinon ça ne marche pas, c’est raté. C’est donc un récit vraiment très personnel. Je retravaille une matière qui est la mienne.

Avoir eu le Prix de la Vocation 2011 pour "Requiem pour Lola rouge” c’est quelque chose de motivant ou plutôt stressant ?
J’ai eu ce prix mais ce n’est pas le plus grand prix français. Ce livre a aussi reçu de bonnes critiques mais le chemin est long pour être un écrivain reconnu. Je ne suis pas Beigbeder ! Mais j’essaie de faire le meilleur livre possible et même si j’écris pour dix lecteurs, je n’ai pas envie de les décevoir. J’ai quand même passé deux ans et demi sur ce livre. L’écriture, c’est allé assez vite, le plus long finalement, ça a été d’affiner, couper, monter. Comme pour faire un film.

Votre style est à la fois poétique, réaliste, fantastique, absurde… Quelles sont vos influences littéraires ?
J’aime beaucoup les auteurs américains, que ce soit Jack Kerouac, William Faulkner ou Francis Scott Fitzgerald. Mais aussi Blaise Cendrars ou Céline… Je lis beaucoup mais quand j’écris, j’essaie de ne plus penser à mes admirations. J’essaie de les oublier.

Comment vous êtes venu à la littérature ?
En fait je racontais des histoires à mon petit frère quand on était enfants. Puis j’ai écrit des histoires et des poèmes sur des carnets et très tôt, j’ai gagné un concours de nouvelles. Ensuite j’ai écrit des romans, jusqu’à mon manuscrit, que j’ai envoyé à Grasset, qui l’a publié. En plus mon père est chanteur pour enfants et éditeur pour la maison "Bulles de savon”, ma mère est professeur d’Allemand, donc il y a toujours eu des livres à la maison. On baignait là-dedans.

Quel est votre parcours personnel ?
Je suis né à Lyon et j’ai vécu autour de Lyon jusqu’à mes 20 ans. A Craponne, Chaponost… J’étais inscrit au lycée de Charbonnières puis j’ai fait Sciences po à Lyon. Ensuite je suis parti faire le tour du monde pendant six mois, avant de me poser un an et demi à Paris. Puis j’ai vécu six ans en Espagne où je donnais des cours de Français au lycée français de Barcelone. Avant de rejoindre Madrid, puis Berlin, qui est clairement la capitale de notre génération. Et depuis un an je vis à Paris.

Vous êtes aussi auteur de livres jeunesse, qu’est-ce qui vous plaît dans ce genre littéraire ?
J’aime bien varier les registres, les publics et les supports. Le livre jeunesse offre une simplicité d’écriture, sans artifices, en allant droit au but. Mon dernier livre jeunesse, publié en février, s’appelle "Poètes qui êtes-vous ?”. En fait j’écris comme pour des adultes, c’est-à-dire que je ne prends pas les enfants pour des imbéciles, comme certains auteurs, mais je vais à l’essentiel.

En dehors de la littérature, quels sont les univers qui vous fascinent ?
Les personnages de mes romans baignent dans la musique et le cinéma. Tout simplement parce que ce sont les deux choses qui me passionnent. Du coup cela infuse mes livres. Avec un ami musicien, je mets en scène mes textes. Par exemple, je lis un chapitre de mon livre et lui m’accompagne à la basse. De temps en temps je chante aussi. En fait j’aurais aimé être musicien mais je ne suis pas assez bon… Et j’aimerais aussi écrire pour le cinéma. Mes textes sont assez visuels.

Vous avez justement des projets d’écriture ?
Depuis deux ans, je vis de mon travail d’écrivain et de traducteur. En ce moment par exemple, je termine la traduction d’un roman mexicain, pour l’automne. Je prépare aussi une encyclopédie sur Barcelone, avec une quinzaine de collaborateurs. J’ai commencé à écrire un nouveau roman. Et comme mes parents habitent toujours à Saint-Martin-en-Haut, dans les Monts du Lyonnais, je reviens régulièrement dans la région, où j’ai encore des amis. Je suis toujours Lyonnais dans l’âme.


Extrait du Mag2Lyon de mai.
En kiosque actuellement : le Mag2Lyon de juin
Partager

LES DERNIERES ACTUALITES

19/05/2019
Retrouvez le Grand Entretien accordé par Gérard Collomb à Mag2Lyon de mai en kiosque. Plus que jamais combattif et déterminé pour reconquérir sa métropole en 2020, le maire de Lyon juge sans langue de bois...

20/04/2018
Le documentaire "Pédophilie, un silence de cathédrale” diffusé par France 3 le 22 mars dernier a suscité une nouvelle vague de témoignages auprès de la Parole libérée, l'association lyonnaise qui a révélé l'affaire Preynat. Interview de son président, François Devaux.

12/02/2018

Après Lyon en juin, Mag2 Lyon poursuit son analyse du marché de l'immobilier avec les communes de la métropole. Quelles sont les valeurs sûres ? Quels sont les quartiers qui montent ? Et quels sont ceux à éviter ? Par Hélène Capdeviole

12/09/2016
La Stéphanoise Elodie Clouvel participera à Rio de Janeiro à ses deuxièmes Jeux Olympiques. Mais en parallèle de sa discipline, le pentathlon, elle baigne dans d'autres activités. Elle est également gendarme, mannequin et peut-être même future actrice. Une véritable ambassadrice de son sport. Portrait.

20/04/2018
Cet ancien champion de boxe ayant grandi à Vaulx-en-Velin s'est fait une place à coups de seconds rôles dans le cinéma français, s'appuyant sur une plastique d'athlète, une discipline de fer et une capacité à tout interpréter. En 2018, il se retrouve sur le devant de la scène avec la sortie de trois films dont le très attendu Mektoub My Love d'Abdellatif Kechiche, où il campe un dragueur insouciant. Rencontre.


Retrouvez-nous sur



Création de site internet: Cianeo