Saphia Azzeddine  “Pas un livre d’été pour nanas”

Date de publication : 12/08/2013

Interview publiée dans Mag2 Lyon de Juin 2013
En rubrique culture dans le numéro en kiosque, retrouver Diane Kurys, l’écrivain Thierry Cohen et toute la nouvelle saison culturelle à Lyon

La romancière Saphia Azzeddine, qui a passé toute son enfance dans l’Ain, vient de publier son 5e roman, "Combien veux-tu m’épouser ?” après les succès de "Confidences à Allah” et de "Mon père est femme de ménage”. Cette fois, celle qu’on qualifie de phénomène littéraire s’attaque à l’univers des ultra-riches. Grinçant.


Comment êtes-vous devenue romancière ?

Saphia Azzeddine : Je suis née à Agadir au Maroc en 1979. Puis mes parents ont décidé de venir s’installer en France. J’avais huit ans quand j’ai débarqué à Ferney-Voltaire dans l’Ain. J’ai fait une licence de sociologie avec un bref passage à Lyon, une ville où je ne me suis pas acclimatée car elle était trop grande pour moi ! J’ai commencé à travailler chez un diamantaire à Genève avant de me lancer dans le journalisme. J’écrivais des petits articles sur les nouvelles boutiques, les restaurants… Des sujets que je traitais toujours avec humour. D’ailleurs, mes proches me disaient que je racontais bien les histoires. C’est ce qui m’a donné envie de me lancer dans l’écriture.


Vous vous doutiez que votre premier livre allait déclencher une polémique ?

En 2008, j’ai publié "Confidences à Allah”, l’histoire d’une jeune bergère qui devient prostituée dans les montagnes du Maghreb. Comme elle ne trouve aucun réconfort autour d’elle, elle va choisir Allah comme confident. Il n’y avait rien de provocateur dans cette histoire. Certains ont imaginé le contraire, ce qui a effectivement créé une polémique. Mais je n’ai pas attaqué la religion ou le prophète. J’avais juste envie de parler du thème de la foi et d’essayer de comprendre pourquoi cette femme fait plus confiance à Dieu qu’aux hommes. Cela dit, je préfère que mes livres ne laissent pas indifférent.


Comment avez-vous vécu ce succès ?

Plutôt bien. On est forcément content quand un livre rencontre son public, que les gens nous arrêtent dans la rue pour en parler et qu’on gagne de l’argent avec. En revanche, je me suis rapidement préservée de la notoriété ou de la "peopolisation”,  car je ne suis pas naïve. J’ai vite compris que je pouvais être récupérée par un parti ou une association du type "Ni putes, ni soumises”. Or je voulais garder mon indépendance, la liberté d’écrire ce que je veux, que ça plaise ou non.


Votre second roman a ensuite été adapté au cinéma ?

Oui, c’est "Mon père est femme de ménage”, l’histoire de Polo, un jeune garçon qui a honte de son père parce qu’il est femme de ménage. J’ai eu la chance de pouvoir adapter ce livre et de réaliser ainsi mon premier film. Avec en plus François Cluzet dans le rôle principal. C’était vraiment une belle expérience. J’ai aussi publié deux autres romans : "La Mecque-Phuket” et "Héros anonymes”.


Pourquoi passer de l’univers des pauvres, qui vous a réussi jusqu’à présent, à celui des "pleins aux as”dans "Combien veux-tu m’épouser ?” ?

C’est vrai que j’ai beaucoup parlé des défavorisés, mais il y a des choses à dire sur tous les milieux. Et puis, personnellement, j’ai depuis toujours navigué dans ces différentes sphères. Si je ne suis pas du tout issue des cités, mes parents étaient plutôt modestes. Mais ils étaient couturiers en Suisse. Ils avaient comme clients la famille royale saoudienne. J’accompagnais ma mère à des essayages et j’observais. À Genève, j’avais aussi bien des amis pauvres que riches, j’étais à l’aise partout. J’ai ensuite été mannequin pour Christie’s où je présentais des bijoux à 20 millions et j’ai travaillé dans la joaillerie chez Chopard à Genève. Je peux donc parler de ce monde en connaissance de cause.


Un monde auquel vous appartenez désormais ?

Loin de là ! J’ai un peu plus les moyens, mais je ne suis même pas propriétaire ! Je n’ai pas de compte en Suisse… Ce n’est pas en vendant des livres qu’on fait fortune et je ne suis pas mondaine. Et puis, comme je le décris dans mon roman, il y a aussi beaucoup de faux-semblants dans ces milieux. La réalité est loin d’être idyllique. Personnellement, ça ne me fait pas rêver, je n’ai plus trop d’illusions. Je sais par exemple que les hommes aiment faire de vous des princesses pour vous garder dans une prison dorée… En revanche, ma mère qui était coquette m’a transmis le goût des belles choses, des belles étoffes, du raffinement…


Vous êtes plus dure avec les riches qu’avec les pauvres dans vos romans…

Je n’ai pas toujours été tendre avec les héros de mes précédents livres comme le jeune Polo qui a honte de son père. Mais c’est vrai que je peux être plus cruelle avec les riches, leur arrogance et leur racisme social. Cela dit, mon héroïne Tatiana va faire un choix courageux, j’ai un peu pitié de sa sœur Anastasia qui rêverait d’être une rebelle mais qui ne le sera jamais, j’ai de la sympathie pour le frère qui rêvait de changer le monde mais qui va juste être l’héritier et entrer dans la fonction qu’on lui a assignée. J’ai moins d’indulgence avec la mère qui reste mariée pour conserver un statut social. Mais en réalité, il y a un peu de moi dans tous ces personnages.


Pourquoi passer chez Grasset pour ce 5e roman ?

J’ai été très heureuse chez Léo Scheer pour mes quatre premiers romans, mais j’avais besoin de changement. Je faisais partie de leurs auteurs les plus vendus. J’étais donc chouchoutée, alors que je ne suis personne chez Grasset. Ils ne sont pas impressionnés par les 60 000 exemplaires que j’ai vendus de "Confidences à Allah”. Ça me met une bonne pression et ça me remet en question.


Vous avez la pression après le succès de vos précédents livres ?

Comme tous les gens qui doivent payer leurs factures à la fin du mois ! Je me demande toujours si j’arriverai à vivre de mon écriture. Et puis, je ne veux pas décevoir les lecteurs qui apprécient mes romans. Mais je sais que des échecs m’attendent. J’en ai déjà eus. Il faut savoir les recevoir de la même façon que les succès. Pour "Combien veux-tu m’épouser ?”, les retours sont d’ores et déjà plutôt positifs. Même les journalistes hommes l’ont aimé. Car contrairement aux clichés, ce n’est pas un "livre d’été pour nanas”.


Vos projets désormais ?

Pathé m’a commandé un scénario pour un film que je devrais réaliser et dont le titre est "J’ai épousé un con”. C’est autobiographique ! Non, je plaisante bien sûr. On devrait le tourner à la rentrée. Par ailleurs, "Confidences à Allah” devrait revenir au théâtre avec cette fois, les moyens de faire une tournée. Je travaille aussi à son adaptation au cinéma. J’y tiens et je ne laisserai pas tomber. Ce sera en arabe. C’est donc un peu plus long mais ça ne devrait pas trop tarder. C’est d’ailleurs ce que j’aime dans ce métier, faire des comédies grand public et populaires et des films moins commerciaux. Toujours ce mélange des univers.


Jubilatoire
Saphia Azzeddine, 33 ans, a certes l’avantage d’être une belle femme. Véritable argument commercial qu’elle sait mettre en avant sur les pochettes de ses livres. Et elle a raison. Elle a compris que les romans se vendent désormais autant sur leur qualité littéraire que sur la communication et la "tête” de l’auteur qui doit pouvoir passer, et bien passer, à la télé. Mais celle qu’on a souvent appelée "l’ex de Jamel Debbouze” est loin d’être un produit marketing. Très loin même. Elle dépote. Son roman de 330 pages est impitoyable, donc forcément drôle. C’est l’histoire d’une jeune femme, Tatiana, extrêmement riche car héritière d’un empire industriel, qui a trouvé l’homme de sa vie, Philip, et qui va se marier. Elle est oisive, égocentrique, un peu bécasse. Lui, beau et aux petits soins. Ça sent la guimauve. Mais en réalité, on est très loin du conte de fée. C’est ce qu’on va découvrir à travers le regard de différents personnages qui prennent tour à tour la parole pour donner leur vision de ce mariage : la future mariée bien sûr, la sœur fausse rebelle, la meilleure amie fauchée, la femme de ménage revancharde, le futur époux moins riche qu’il ne le prétend, la mère arriviste, le père tyran… Une galerie de personnages bien croqués avec leurs mesquineries, leurs bassesses mais aussi leur humanité. À lire absolument. Surtout en période de crise : ça réconforte toujours de penser que les riches aussi, en bavent.


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