À quoi sert Montebourg ?

Date de publication : 13/08/2013

Dossier publié dans Mag2 Lyon de Juin 2013
En rubrique Politique dans le numéro en kiosque, retrouvez Jean-Jack Queyranne, Le Conseil régionnal, Anne Brugnera, Laurent Wauquiez et les Antifa lyonnais


Le ministre du Redressement productif a suscité beaucoup d’espoirs par ses actions et ses interventions. Mag2Lyon a tenté de tirer un premier bilan de son action en lui donnant la parole mais aussi en interviewant son représentant dans la région, le Commissaire au redressement productif Alexandre Moulin, ainsi que des patrons et des syndicalistes.


À quoi sert Arnaud Montebourg ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut d’abord cerner les objectifs de "redressement productif” qu’il s’est fixé. Et sur ce point, ce ministre connu pour son franc-parler ne fait pas de mystère. Pas plus qu’Alexandre Moulin, le haut fonctionnaire chargé d’appliquer cette stratégie dans la région Rhône-Alpes. On ne peut pas leur reprocher de donner de faux espoirs quant à leur champs d’action. Ils affirment agir en priorité là où ils peuvent éviter la disparition de sites de production qui emploient plusieurs dizaines de salariés. Ils ne prétendent pas intervenir pour éviter la fermeture de ces dizaines de toutes petites entreprises lyonnaises, du secteur du commerce ou des services, qui n’arrivent pas à passer un cap et dont les tribunaux prononcent la liquidation. Tout simplement parce qu’ils estiment que s’il y a un besoin et des débouchés sans risque de délocalisation, d’autres entreprises prendront le relais. Ce qui écarte de facto des centaines de cas. "Mais on ne jette personne”, insiste Alexandre Moulin. De nombreux cas sont donc réorientés vers des services déjà existants pour les entreprises en difficulté comme la commission des chefs des services financiers, la CCSF, qui peut être saisie en cas de retard de paiement des cotisations Urssaf et de la TVA par exemple et qui peut accorder des étalements sous conditions. Ou encore le médiateur du crédit en cas de problèmes concernant des financements, le médiateur interentreprises pour les tensions avec un fournisseur…
Même si le cadre défini paraît strict, Montebourg et ses services revendiquent de travailler sans œillères. D’ailleurs, on peut constater dans la région Rhône-Alpes que le ministre célèbre pour s’être fait photographier en marinière ou avec d’autres produits français comme les meubles Fermob fabriqués dans la région, n’hésite pas à aller chercher des sauveurs au-delà des frontières. Paradoxal pour un ministre à qui les patrons reprochent de ne "rien avoir compris à la mondialisation”. Exemple avec Lisa Airplanes. Cette entreprise du Bourget-du-Lac, en Savoie, a développé un nouvel avion : l’Acoya, capable de décoller sur tout type de terrain. Une véritable innovation. Sauf que les actionnaires du départ, y compris Rhône-Alpes-Création, un fonds d’investissement lancé par le Conseil régional, ne pouvaient plus suivre financièrement pour assurer son développement. Aucun investisseur régional n’était prêt à remettre de l’argent. Pas plus que les grands de l’aéronautique européenne sollicités. L’enjeu était de plusieurs millions d’euros. Finalement, c’est un fonds chinois prêt à investir 7 millions d’euros sur place, qui est intervenu avec la bénédiction des services de Montebourg.

Pas que des mots

Mais les patrons et les salariés se sentent-ils aussi défendus qu’il l’affirme ? Pour le savoir, Mag2Lyon a interrogé les principaux responsables syndicaux.
Côté salarié, le bilan est plutôt positif. "Il n’y a pas que des mots. On arrive à une action cohérente et des débouchés. On fait mieux mais on pourrait faire plus”, résume Céline Gilier, secrétaire régionale CFDT chargée de l’emploi qui a notamment suivi le dossier Rio Tinto. Ce groupe avait annoncé la fermeture de ce site mais l’allemand Trimed devrait le reprendre. "Derrière tout le discours Made in France, on arrive avec Montebourg à parler filières et à trouver des articulations avec d’autres politiques européennes. Ce qui est un plus”, précise cette syndicaliste. "Si on examine le dossier au niveau international, on peut trouver d’autres solutions. On essaye par exemple de faire des CV de site pour présenter les compétences. Pour Rio Tinto par exemple, on a pris nous-mêmes des contacts avec nos collègues syndicalistes
allemands qui sont autrement considérés que dans les entreprises françaises. Ce dossier, c’est au final 700 emplois.”
Mais pas question pour cette syndicaliste d’accorder tous les mérites à Montebourg. "On ne s’est jamais dit qu’un homme allait sauver l’industrie française et la classe ouvrière ! On n’avait pas d’attentes surdimensionnées. On reste lucide. Même si on a pris la création de son ministère comme un signe positif.” Elle insiste sur l’articulation entre la nouvelle stratégie de redressement productif et les dispositifs déjà mis en place précédemment. Notamment le fond régional d’action d’urgence développé avec la Région Rhône-Alpes qui permet de financer des études par filière. "Du coup, on arrive avec des dossiers plus structurés face au commissaire au redressement productif puis de Montebourg”, résume Céline Gilier. Autre exemple avec le dossier Bosch Vénissieux. "On a pu sortir des problèmes de cette entreprise pour parler de la filière du photovoltaïque avec un travail avec Delphine Batho, ministre de l’écologie, pour l’aspect transition énergétique, et Arnaud Montebourg pour le redressement productif avec des réunions directement au ministère. Une filière d’avenir qu’on ne peut pas laisser tomber. La démarche est plutôt intelligente.”
Un avis partagé. "Il y a un mieux ! Cela nous paraît très utile qu’il soit là. Les choses vont dans le bon sens de manière très positive”, renchérit Jean-Pierre Petit, qui a été chargé à la CFDT régionale de suivre plusieurs dossiers sensibles pour la plasturgie dans l’Ain et le textile dans la Loire. "Le commissaire au redressement productif est un interlocuteur très accessible. On sait qu’on peut l’appeler. Il y a un lieu d’échange”, ajoute ce syndicaliste. "Mecaplast, par exemple, à Yzernore, c’est un vieux dossier qui existait avant l’arrivée de Montebourg et Moulin. Cette entreprise de plasturgie travaille en sous-traitance pour Renault Trucks, notamment des pare-chocs. Sa proximité avec ce grand groupe a permis de garantir une activité. Sans la stratégie de filière, en réseau, avec la mobilisation des acteurs territoriaux par ce ministère, elle ne s’en serait pas sortie.” Ce syndicaliste souligne aussi l’action souterraine du médiatique Montebourg. "On ne sait pas tout car il y a tout un travail dans l’ombre. Les entreprises ne veulent pas que leurs difficultés se sachent.”

Prisme médiatique

Il y aurait donc clairement un prisme médiatique qui met sur le devant de la scène les dossiers les plus chauds voire ceux qui avancent le moins. "Je ne cherche pas la médiatisation car les dossiers se règlent souvent mieux dans la discrétion et le calme”, confirme Alexandre Moulin, le commissaire régional au redressement productif. Mais Arnaud Montebourg ne se l’interdit pas, au contraire, sur certains dossiers car cela fait partie de ses armes, notamment pour les grandes entreprises sensibles à leur image car une médiatisation peut alors accélérer le règlement d’un dossier en renvoyant chacun à ses responsabilités.
Qu’en est-il de la stratégie de filière revendiquée par le ministre ? Sur ce point, le CFDT Jean-Pierre Petit voit même une continuité avec l’action du précédent gouvernement. D’où sa surprise face à certaines critiques patronales visant la gauche. Il cite par exemple, dans la foulée des états généraux de l’industrie en 2008, le commissaire régional à la réindustrialisation, qui s’était intéressé en particulier à la situation du décolletage dans la vallée de l’Arve en Haute-Savoie. Une action de fond qui s’est étendue. "Il y a les actions dans l’urgence mais aussi la stratégie par filière et par territoire avec par exemple la commission paritaire du Haut-Bugey. Avec cette capacité des acteurs locaux de partager des diagnostics et des objectifs, on sort d’une logique où patrons et salariés ne se parlaient plus”, précise ce syndicaliste qui salue la mise en place d’une action de Gestion prévisionnelle des emplois et des compétences pour la plasturgie dans l’Ain. "Des groupes de travail vont être mis en place à partir de septembre pour assurer notamment les relations entre entreprises et organismes de formation avec une vision collective des besoins et des ressources. En revanche, il considère que ce travail est encore "très embryonnaire” pour le textile dans la Loire où le cabinet Ernst And Young a été chargé d’une première étude. Bref, même s’il souligne que Montebourg ne peut pas renverser toutes les situations vu la crise, il reste persuadé que c’est "la bonne voie” et que la situation serait "plus difficile sans lui.”
Diagnostic semblable du côté de la CFE-CGC. "Le réseau est là. L’information circule mieux !” confirme Laurent Caruana, son président régional. "Ce n’est pas que le système qui compte, c’est aussi les hommes. Les relations étaient déjà bonnes avec Alexandre Moulin qui était déjà en charge à la Direccte de tout ce qui relève de l’entreprise. Cela ne va pas plus mal depuis qu’il a ces nouvelles responsabilités ! Son implication reste aussi forte”, complète Michel Ollier, chargé de l’emploi à la CFE-CGC régional. Exemple pour ce responsable syndical : le dossier Lejaby qui avait une bonne tournure avant l’arrivée de Montebourg. "Quand on l’a alerté pour des problèmes de sous-traitance à Renault Trucks ou Bosch Vénissieux, le dossier a été pris en compte. Moulin et le préfet Carenco sont proches du terrain. Donc ça avance. Ils n’attendent pas que ce soit la pagaille. Au niveau humain, on est privilégié en Rhône-Alpes.”
Qu’elles que soient les organisations syndicales Montebourg reste de toute façon sous surveillance. "En économie, rien n’est acquis. Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui, un dossier s’améliore que l’entreprise est définitivement sauvée”, dit Petit. Globalement, le pessimisme est net sur le dossier Kem One qui a son siège à Lyon. Il emploie directement 1 800 salariés en France mais sa disparition pourrait entraîner jusqu’à 10 000 pertes d’emplois indirects dans la filière. De plus, d’autres sociétés du secteur de la chimie comme Solvay souffrent également. "Montebourg se mobilise sur ce dossier. Est-ce innovant, est-ce que cela va réussir, je ne sais pas. C’est compliqué”, résume Savatore Vicari, coordinateur central CFDT pour Kem One. Scepticisme encore pour Venimov malgré les promesses de reprises. "À ma connaissance, personne n’a encore repris son poste ! regrette Céline Gilier. "Lors de la dernière réunion en préfecture, on s’est aperçu que cela n’avançait plus dans le bon sens. Il fallait redémarrer coûte que coûte. Avec quels contrats et dans quelles conditions, peu importe ! Ne pas être repris après une bataille qu’on a menée pendant deux ans, c’est décevant. On a fait tous ce travail et on se retrouve exclu”, déclare Stéphane Navarro, délégué CGT.
Mais les patrons n’ont pas du tout la même perception. Au contraire. Baratin, incompétence, ingérence… Les critiques reviennent en boucle même si les propos sont plus prudents quand il s’agit de déclarations officielles.
Mais les critiques les plus dures viennent des patrons qui se sentent oubliés. Ceux des TPE justement. "Il a la volonté de protéger la France mais il n’a rien compris à la mondialisation ! Il faut laisser faire les patrons qui doivent rester maître d’œuvre. Cela ne sert à rien de nous demander ce qu’on ne peut pas faire. Et le patron qui n’a que quelques dizaines de salariés, il sait bien qu’il ne peut compter que sur lui-même. Je suis en colère. Ce qu’il faudrait c’est un grand ministère des TPE et PME”, déclare François Turcas, secrétaire régional de la CGPME. Benoît Soury, le vice-président du Medef du Rhône, n’est guère plus tendre (voir encadré).
Mais les syndicalistes qui ont suivi les dossiers persistent. "Les patrons ont toujours eu un problème avec les gouvernements de gauche. Il ferait mieux de former leurs adhérents au dialogue social”, conclut Céline Gilier de la CFDT. "On a reproché à Montebourg de trop promettre et d’arriver avec des solutions simplistes. Mais Sarkozy avait promis la lune aux salariés de Gandrange sans rien au bout. Montebourg a finalement été plus prudent et on a eu malgré tout quelques accords permettant de préserver de l’emploi industriel dans la région. Et depuis un an, son ministère a pris de la maturité.”



Nationalisation provisoire
"Il y a chez Arnaud Montebourg une volonté politique honnête de s’investir sur des enjeux majeurs, confirme Bruno Bouvier, secrétaire général de la CGT, mais il y a un problème de méthodes et de moyens.” Il reproche ainsi au préfet Carenco de ne pas avoir associé les représentants des syndicats aux cellules de veilles de l’administration alors qu’il s’était engagé à le rendre systématique non seulement au niveau régional mais au niveau départemental, allant ainsi au-delà des recommandations du ministre. Deuxième problème : le manque de moyens. "On voit régulièrement Alexandre Moulin. La volonté humaine est là. C’est incontestable. Mais les moyens à sa disposition sont extrêmement modestes.” Et Bruno Bouvier pointe deux dossiers qui nécessiteraient une intervention de l’État d’une autre ampleur. "Avec Kem One pour la chimie et Bosch Vénissieux pour le solaire, on a deux dossiers structurant pour la région où il faudrait une véritable intervention de la l’État avec nationalisation provisoire. Pour Kem One, nos délégués proposent une entrée du public au capital, d’une manière ou d’une autre permettant d’influer sur la stratégie comme le proposent nos délégués. Ce qui pose la question de la BPI, du Fond stratégique d’investissement… Sinon on ne trouvera pas de solution industrielle.” Autres dossiers qui l’inquiètent tout particulièrement : Metaltemple, un sous-traitant de l’automobile installé en Maurienne. "Avec l’aide de la Région, il y avait une intervention il y a cinq ans pour repartir sur de nouveaux produits. Mais elle se retrouve à nouveau en difficulté. Elle a été placée avec un vrai risque de disparition puisqu’elle a été.”


Lire également :

"La fin du laisser-faire !”, interview d’Arnaud Montebourg
"Pas de mode d’emploi”, interview d’Alexandre Moulin, représentant du ministère du Redressement productif dans la région
"Schizophrénie”, le point de vue du Vice-président du Medef Rhône, Benoît Soury


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