“Pas de mode d’emploi”

Date de publication : 12/08/2013

Dossier publié dans Mag2 Lyon de Juin 2013
En rubrique Politique dans le numéro en kiosque, retrouvez Jean-Jack Queyranne, Le Conseil régionnal, Anne Brugnera, Laurent Wauquiez et les Antifa lyonnais


Alexandre Moulin est le représentant du ministère de Redressement productif dans la région. Ce haut fonctionnaire doit gérer tous ces dossiers sensibles. Un poste à haut risque.


Vous avez sauvé combien d’emplois dans la région depuis un an ?

Alexandre Moulin : On a réglé 33 des 150 dossiers sur lesquels on a été saisi depuis un an. Je ne me permettrais pas de prétendre avoir sauvé définitivement des emplois car l’économie, par définition, évolue en permanence. Mais on peut quand même dire qu’on a redonné une visibilité à moyen terme pour 4 600 des 5 400 emplois concernés alors qu’on était dans des situations très mal engagées.

Mais qu’est-ce que vous apportez de plus que les dispositifs existants ?

Ces dispositifs traitent toujours de la majorité des difficultés rencontrées par les entreprises. D’ailleurs, quand on nous saisit, on réoriente parfois le dossier. Les dispositifs de prévention du tribunal de commerce, les médiateurs, les services fiscaux et sociaux… Nous, au commissariat au redressement productif, on intervient sur les cas atypiques. C’est l’intérêt de notre fonction. On est un peu le fusil à tirer dans les coins !

Qui vous saisit en général ?

Dans une grande majorité, c’est le chef d’entreprise. Mais parfois, cela peut être des syndicats. On a aussi des grandes entreprises qui nous préviennent qu’un de leurs fournisseurs est en difficulté alors qu’il dispose d’un savoir-faire technologique précieux. Globalement, il y a peu de cas qui nous échappent car j’ai un correspondant par département.

Vous disposez de combien d’effectifs ?

Je peux mobiliser une trentaine de gens spécialisés en économie à la Direccte et autant de gens sur les aspects sociaux.

Comment vous sélectionnez vos dossiers ?

On intervient plutôt dans des entreprises de moins de 400 salariés avec un ciblage particulier pour l’industrie et les enjeux technologiques. Au-delà de cette taille, le dossier est géré directement au Ministère avec le comité interministériel de redressement industriel.

Pourquoi cette priorité pour l’industrie ?

Parce que si une entreprise industrielle disparaît, sa production sera remplacée par des importations. On travaille pour l’emploi mais aussi la balance commerciale de la France.

Quel genre de dossier vous écartez ?

On est venu me voir récemment pour une entreprise de pompes funèbres. Mais on sait bien dans ce cas que si l’une disparaît, son concurrent le plus proche reprendra l’activité. Ce sera un jeu à somme nulle sans perte d’emploi. Ceci dit, on ne rejette personne. Je m’assure toujours qu’une réponse soit donnée même si on réoriente le dossier.

Vous êtes plutôt contactés pour des cas désespérés ?

On a tous les cas de figure. Mais effectivement, on est là pour les cas difficiles. De tout type. On ne peut pas donner tous les noms mais la majorité de ces dossiers sont confidentiels. Exemple, une entreprise avait besoin de déménager pour se restructurer et diminuer ses frais. Mais personne ne voulait lui céder un terrain compte tenu de ses difficultés. On a étudié le dossier et on a pu rassurer la collectivité locale propriétaire du terrain.

Au fond, quels sont vos leviers d’intervention en plus des systèmes techniques existants ?

Il y a tout d’abord une question de mise en réseau. La Direccte a une bonne connaissance de l’économie nationale et régionale, et on peut réorienter le chef d’entreprise ou l’administrateur judiciaire vers des contacts qu’ils ignoraient. Mais on peut aussi mettre une pression supplémentaire. C’est un pouvoir d’influence. Si un administrateur judiciaire demande à un fournisseur de faire un effort supplémentaire pour étaler une dette, cela n’a pas le même poids que si c’est le préfet qui appelle. On a du mal à passer un dossier du noir au blanc. Mais on peut passer du gris au blanc en mobilisant les bonnes volontés. C’est un travail d’ingénierie ad hoc, dossier par dossier. On n’a pas le manuel du petit fonctionnaire qui nous dit ce qu’il faut faire ou pas faire. C’est la difficulté et l’intérêt de la fonction.

Un exemple de ce pouvoir d’influence ?

L’entreprise Bailly Création qui emploie 70 salariés à Oyonnax dans l’Ain pour fabriquer des accessoires de luxe pour cheveux, doit une grande partie de son activité à la marque Alexandre de Paris. Mais le détenteur de cette marque voulait la céder à l’étranger qui lui promettait la meilleure valorisation pour faire face à des problèmes de trésorerie. Lors d’une réunion au cabinet du ministre avec l’entreprise et le vendeur, on a fait en sorte qu’il la cède à Bailly Création.

Vous vous aidez de la médiatisation ?

Non. Dans la majorité des cas, on avance mieux dans la discrétion. Mais on ne maîtrise pas cette médiatisation car il y a une part d’irrationnel. Et si vous avez 100 emplois menacés dans une vallée d’Ardèche, vous aurez naturellement plus d’écho que si c’est à Lyon car l’impact n’est pas le même pour l’économie locale.

On vous reproche de ne pas avoir encore réglé le cas de Veninov…

Veninov, c’est trois ans de boulot pour l’État. Le bon exemple du cas qui pouvait paraître désespéré au départ. Quand on a pris le dossier début 2011, l’entreprise était déjà en redressement judiciaire avec un site en France sur un terrain appartenant à une banque, des marques détenues pour une partie par un liquidateur français et pour l’autre partie par un liquidateur allemand. Sans compter celles qui étaient au Pays-Bas. Avec des emplois peu qualifiés et sur une zone sensible : Vénissieux. Mais les services de l’État, la justice et les collectivités locales ont fait un travail formidable pour construire un projet de reprise.

Quel est ce projet de reprise ?

Un Autrichien qui a une activité de commercialisation mais pas de site de production, tient à maintenir une fabrication en Europe. La toile cirée se porte mal en France mais il y a des débouchés en Europe de l’Est. Très clairement, sans intervention de l’État, Veninov ne serait plus là. On ne va pas retrouver les 80 emplois de départ mais c’est mieux qu’une disparition totale.

Vous ne vous occupez que des grandes entreprises ?

A priori, on n’intervient pas sur les petites entreprises de 10-15 salariés. Mais il y a des exceptions quand il y a des enjeux technologiques et qu’on peut appuyer des start-up dans leurs recherches de fonds propres. Elles arrivent toujours à trouver des fonds pour le lancement, ce qu’on appelle la phase d’amorçage. Pour la seconde étape, le développement, c’est une autre histoire car c’est encore risqué. Ces entreprises doivent traverser une véritable "vallée de la mort.”

Combien de dossiers vous avez fermés et abandonnés ?

Quatre. Parfois, on a buté sur les mêmes difficultés que dans d’autres dossiers mais cela n’a pas fonctionné. Pour l’un de ces dossiers qui semblait d’emblée désespéré, on a pu forcer l’actionnaire à financer un vrai plan social.

On vous voit comme un zorro aujourd’hui ?

Certains viennent en se disant qu’au pire ils perdront une demi-heure dans notre bureau, parfois à quelques heures de passer au tribunal de commerce. Mais généralement, ils n’attendent pas de miracle. Ils sont à l’écoute et on les aide à définir des priorités. On tient en tout cas informés les différents partenaires du dossier pour avancer ensemble et dans le calme. Le retour est globalement plutôt positif même si on a un rôle extrêmement compliqué et souvent ingrat car il y a plus de coups que de succès à prendre.

À titre personnel, vous avez l’impression de servir à quelque chose ?

Oui. Il y a bien sûr des dossiers où les chances de réussite étaient fortes même si c’est notre intervention qui a permis de basculer du bon côté. Mais au moins pour un cas par mois, je me dis qu’on a vraiment rattrapé le coup car sans notre intervention, il n’y avait aucune chance. 



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