Diane Kurys “J’ai re-aimé ma ville”

Date de publication : 09/09/2013

Interview publiée dans Mag2 Lyon de Juillet-Août 2013
En rubrique Culture dans le numéro en kiosque, littérature. Plus de 550 romans vont être publiés entre fin août et fin octobre. L’écrasante majorité ne va pas dépasser les 5000 exemplaires, alors qu’une petite vingtaine devrait tirer son épingle du jeu. Cette année, une trentaine d’auteurs régionaux participent à ce cérémonial très français. Quels sont ceux qui pourraient se faire remarquer ? Qui mérite le détour ? L’analyse de Mag2 Lyon. Musique. Stéphane Piot et Jonathan Vernes, les deux ingénieurs du son des studios Hacienda, relancent ce lieu original d’enregistrement situé à Tarare, au coeur du Beaujolais, malgré la crise de la musique provoquée par les téléchargements illégaux. Cinéma. Le Lyonnais Serge Bozon sort le 11 septembre Tip Top, une comédie policière déjantée qui met en scène Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain et François Damiens. Interview. Exposition. Jusqu’au 16 mars 2014, l’exposition "Histoire des formes de demain” se déroule à la Cité du design de Saint-Etienne. Mag2Lyon l’a visitée. 

"Pour une femme”, c’est le film de la réalisatrice lyonnaise Diane Kurys, sorti le 3 juillet. Un film tourné dans la région et en partie autobiographique puisqu’il revient sur un secret de famille… La réalisatrice de "Diabolo Menthe” et "Sagan”, nous plonge cette fois-ci dans Lyon d’après-guerre. Par Gautier Guigon


Pourquoi vous inspirez-vous autant de votre vécu pour vos films ?
Diane Kurys :
Ma source d’inspiration c’est mes parents, mes proches, les gens que j’ai connus… On a tous été marqués par l’enfance. Donc je me nourris de ce qui m’a élevée, fait grandir, souffrir. J’aime revenir à l’origine. En fait le sujet, c’est d’où je viens ? Cette interrogation me permet de tendre un miroir aux gens. Quand on cherche une vérité, qu’on la fouille et qu’on la dit, notamment sur les secrets et les mystères de famille, ça connecte les gens.

Mais pourquoi avez-vous autant besoin de vous raconter ?
Ce n’est pas égocentrique ou mégalomaniaque ! Le divorce de mes parents, quand j’avais six ans, m’a marqué. Aujourd’hui c’est une banalité d’avoir des parents divorcés. Mais à mon époque, on portait le poids d’une honte, une douleur. Et en plus, ça s’est passé de façon dramatique, puisque mes parents ne se sont jamais revus. Du coup, j’ai peut-être essayé de les remettre ensemble dans mes films. Comme dans "Coup de foudre” ou "Pour une femme”. Puis quand j’ai eu un enfant, j’ai commencé à comprendre mon enfance. C’est d’ailleurs un phénomène commun à plein de gens.

C’est finalement assez psychanalytique !
Non ce n’est pas une psychanalyse, parce que ce n’est pas pour me guérir. Ça me fait probablement du bien de chercher des secrets dans des zones obscures. Par exemple ce secret de famille sur mon oncle, c’est moi qui l’ai inventé. J’ai essayé de comprendre pourquoi cette personne, qui a vécu chez mes parents avant ma naissance et qui a disparu, s’est fâchée avec son frère. En fait j’ai toujours imaginé qu’il avait eu une aventure avec ma mère, mais je n’ai jamais pensé que j’avais pu être le fruit de cette aventure. Donc j’ai voulu pousser un peu plus loin le curseur dans mon dernier film. Et si finalement, tout mon malaise d’adolescente, c’était ça ?

Comment être sûre que votre propre histoire peut intéresser les gens ?
Je ne suis pas sûre ! "Diabolo Menthe” était un film vraiment très personnel, une chronique sans grands effets de ma petite vie d’adolescente, avec ma soeur. Et finalement ça parlait à tout le monde ! Mais je ne le savais pas au départ. Ce n’est pas parce qu’on est sincère qu’on est bon. Mais si on va vraiment chercher loin, c’est là qu’on a une chance de ramener quelque chose qui va toucher les gens. Plus les histoires sont précises, personnelles et particulières, plus elles ont de chances de marcher. Ensuite c’est aux acteurs de faire passer l’émotion.

Qu’en pense votre famille qui voit sa vie mise en scène ?
Malheureusement tous les protagonistes de l’histoire sont morts… Sauf ma soeur qui n’a pas encore vu le film et n’a pas lu le scénario. Je pense qu’elle va être très émue et très bouleversée, c’est normal, car c’est aussi sa vie. Donc ça va remuer des choses et elle va avoir des sentiments très mélangés. Évidemment la réalité et la fiction se superposent. Elle va devoir faire le tri. Mais j’espère ne pas avoir fait du tort à ma famille.

Vous ne craignez pas de manquer de pudeur ?
Il y a des choses qu’on ne dit pas… Mais un écrivain ou un auteur se sert de cette matière. Des fois les familles sont éclaboussées. Il y a même des cas où c’est dramatique, par exemple le livre d’Alexandre Jardin, "Des gens très bien”, dans lequel il dévoile que son grand-père était un collabo ! Du coup il a été banni de sa famille. Mais son livre est superbe car il raconte, avec douleur, que le type qu’on vénérait était en réalité un salaud.

Vous espérez renouer avec le succès de "Diabolo Menthe” en utilisant les mêmes ressorts ?
Le succès de "Diabolo Menthe” est devenu sociologique, ça fait partie des films qu’il fallait avoir vus. C’était un phénomène. Ça m’a envoyé en orbite, je pensais que je savais tout faire. Mais c’est ensuite que j’ai appris mon métier. Donc j’espère juste que les gens vont aimer mon dernier film et que le bouche-à-oreille va fonctionner. En tout cas, c’est un film que j’aurais aimé voir en tant que spectateur.

Pourquoi vos films se passent le plus souvent entre les années 40 et 60 ?
Pas toujours. J’ai fait des films qui se passaient à l’époque où je tournais. Comme "Après l’amour”, en 1991. Mais j’ai l’impression qu’un film contemporain est très vite démodé. Au contraire, un film d’époque permet une distance cinématographique, qui moi me facilite le récit. Mais je n’ai pas de nostalgie.

Pourquoi avoir attendu cinq ans, depuis "Sagan”, pour tourner un nouveau film ?
J’ai écrit le scénario de "Pour une femme” en trois ans. Puis il m’a fallu du temps pour épurer le texte, où je racontais des choses encore plus personnelles. Car c’était trop long et trop boursouflé.

Avec quels moyens avez-vous tourné ce film ?
Ce film a été extrêmement dur à financer et à monter. On le coproduit avec mon mari Alexandre Arcady, à travers notre société, Alexandre Films. C’est donc une prise de risque personnelle. Le budget est de l’ordre de 6 à 7 millions d’euros. Ce qui est finalement peu. En plus il a fallu tourner deux mois à Lyon, avec des voitures et des costumes d’époque, reconstituer le décor et les magasins… J’ai fini par obtenir l’accord de France 3, Canal Plus, Rhône-Alpes Cinéma et des partenaires comme Europa Corp, qui distribue le film. Pour être rentable, il faudrait que le film fasse 700  ou 800 000 entrées.

C’est plus difficile quand on est une femme réalisatrice ?
Non, je ne pense pas que ça influe sur le financement. Mais c’est vrai que dans le cinéma, les actrices ne sont pas payées comme les acteurs. Pourtant en France, il y a plus de femmes réalisatrices qu’en Amérique ou dans les autres pays. Pour une raison mystérieuse que j’ignore. Quand j’ai commencé on était quelques-unes, avec Coline Serreau, Agnès Varda, Liliane de Kermadec. C’était tout nouveau. En revanche j’ai toujours refusé cette étiquette. Par exemple je ne suis jamais allée dans les festivals de films 
de femmes.

Comment avez-vous réalisé le casting pour ce film ?
J’ai mis du temps à choisir les trois acteurs principaux du film. C’était d’abord Benoît Magimel. Puis Mélanie Thierry, parce que j’ai pensé qu’ils feraient un couple crédible. Et enfin Nicolas Duvauchelle. C’est un acteur qui a un instinct génial. Mais j’avais tiqué sur ses tatouages… Pour ne pas les voir, j’ai donc dû faire une scène d’amour où il reste habillé ! Et Podalydès c’est le troisième film qu’on fait ensemble, pour moi c’est comme une Rolls ! Il forme un beau couple avec Julie Ferrier. Enfin Clément Sibony a remplacé Abraham Belaga, qui m’a lâché pour faire la série des Borgia. Donc quand on me demande comment je fais mon casting, je réponds sous forme de boutade, que je prends ceux qui disent oui.

Pourquoi avez-vous voulu faire retourner Benoît Magimel que vous aviez dans "Les enfants du siècle” en 1999 ?
Il était très jeune et il a eu toute une carrière entre-temps. J’ai été tellement heureuse de le retrouver ! On s’entend extrêmement bien. On n’a pas besoin de trop se parler. J’aime sa recherche, sa perpétuelle quête de progrès. Sur un tournage, il est disponible. En plus il a une folie. Et c’est vrai qu’il a pris à bras-le-corps ce personnage.

C’est le personnage principal du film…
"Pour une femme” est en fait l’histoire de mon père, qu’il incarne. Je voulais appeler le film "Soir de Paris”, le nom du parfum de ma mère… Mais on m’a franchement dissuadée de prendre ce titre pour un film tourné à Lyon. D’ailleurs Gérard Collomb, quand il a vu ce titre, a dit : vous n’allez pas l’appeler comme ça !

Pourquoi choisir Mélanie Thierry pour jouer le rôle de Léna, votre propre mère ?
Aujourd’hui je suis persuadée qu’elle est une des seules actrices à pouvoir jouer ce rôle. En plus, il faut bien le dire, elle est très belle et lumineuse. Et puis elle a un truc dans les yeux, assez exceptionnel. Je ne la connaissais pas du tout, mais elle joue juste, tout le temps.

Étonnant quand on sait que votre mère a été incarnée par Isabelle Huppert et Nathalie Baye !
En fait Mélanie Thierry n’avait pas vu "Coup de foudre”, le film avec Isabelle Huppert. Du coup je lui ai dit de le regarder pour mieux comprendre mon style et le personnage. Je crois qu’elle était assez terrorisée. Elle avait peut-être un peu peur de Benoît et de moi aussi. Mais au final, elle est formidable.

Et pourquoi Sylvie Testud incarne votre propre rôle ?
J’ai pensé à Sylvie Testud très vite. Avec "Sagan” on s’était vraiment trouvées. Il y avait une sorte de connivence et de complicité. Elle est vive et intelligente, c’est aussi une bonne actrice. Du coup on n’a pas besoin de beacuoup se parler. En plus elle a déjà réalisé un film, écrit sur sa famille, avec un père absent.. Et elle est croix-roussienne, comme moi !

Au final comment s’est passé le tournage avec cette nouvelle génération d’acteurs alors que vous aviez l’habitude des Cluzet, Giraudeau, Berry, ou Claudia Cardinal ?
Ils sont juste un peu plus indisciplinés et moins respectueux ! Disons que le rapport à l’autorité du réalisateur est différent. En fait les rapports ont changé, quand j’ai été actrice on ne parlait même pas au metteur en scène ! Aujourd’hui c’est plus proche, plus "copain”… Les acteurs c’est vraiment une race à part, des gens particuliers. Mais je les respecte, parce que je sais ce que c’est d’être de l’autre côté. Et je sais que Benoît a été très affecté par le film. À la fin, il était exsangue.

Pourquoi avoir réalisé ce film à Lyon ?
On m’a proposé la Roumanie et le Luxembourg, pour des raisons financières. Mais moi je ne rêvais que d’une chose, c’était de tourner à Lyon. Les décors de mon enfance c’était Lyon, la place des Terreaux, le magasin de mon père… Donc je n’imaginais pas faire ce film ailleurs. Finalement on a été soutenus par Rhône-Alpes Cinéma, puis accueilli par la Ville, le Sofitel… C’était une vraie chance.

Quels souvenirs gardez-vous de cette ville ?
J’ai un lien à la ville très perturbé. Dans mon enfance j’ai vécu rue du Charriot d’Or, à la Croix-Rousse. J’allais à l’école Commandant Arnaud. Et à cinq ans et demi, à la fin des vacances d’été, on m’a expliqué qu’on ne retournerait pas dans notre appartement. Un traumatisme. C’est l’histoire de mon film "La Baule-les-Pins”. Ensuite on revenait à Lyon, ma soeur et moi, pour passer les vacances auprès de notre père, qui ne s’était pas remis de ce divorce. C’était terrible.

Vous avez des projets ?
Un film c’est comme un accouchement, c’est très long. "Pour une femme” sort et c’est très difficile de penser à la suite. Pour retrouver du désir, il faut laisser les choses mûrir. À part "Diabolo Menthe”, que j’ai écrit en trois semaines, parce que le scénario était vraiment là, je mets en moyenne un an pour écrire un film. J’ai donc intérêt à accélérer le rythme si je veux espérer en faire encore deux ou trois…
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