“L’identité lyonnaise, c’est la centralité”

Date de publication : 06/11/2013

À quelques mois des municipales, l’historien Bruno Benoit publie "Le Roman de Lyon” avec 66 repères fondamentaux pour mieux comprendre cette ville, notamment sa culture politique si spécifique, marquée par la centralité. Interview. Propos recueillis par Maud Guillot

Comment définiriez-vous l’identité politique lyonnaise ?
Bruno Benoît : Elle est particulière car elle est liée à son histoire. Elle mêle le municipalisme, l’anti-parisianisme, l’humanisme et surtout la centralité politique qui fait partie de l’ADN socio-politique de la ville. À ne pas confondre avec le centrisme.

 Quelle est la différence entre centralité et centrisme ?
Le centrisme qui ne se veut ni de droite ni de gauche mais original est souvent considéré comme un peu mou. La centralité, c’est choisir de rester dans un spectre des idées modéré allant du centre droit au centre gauche, en refusant catégoriquement les extrêmes. Un positionnement qui est né d’un traumatisme à Lyon, celui de 1793 et du "Lyon n’est plus”.

En quoi consiste ce traumatisme ?
Le 12 octobre 1793, Lyon perd son nom pour prendre celui de "Commune affranchie”. Lyon doit même être démolie selon la Convention nationale ! Comment en est-on arrivé là ? Avant cette date, Lyon était une ville commerçante, bancaire, bourgeoise avec une grosse masse populaire. Le tout cimenté par la nécessité de faire tourner les métiers à tisser. C’était une sorte de "collaboration de classes” avec en nappage la couche religieuse : un catholicisme lyonnais très violent depuis la prise de Lyon par les Protestants en 1552. Mais la Révolution va tout faire basculer.

Que se passe-t-il à Lyon pendant la Révolution ?
Deux hommes, situés aux extrêmes, vont s’affronter. Il y a Joseph Chalier, qui représente l’extrême-gauche, les "exagérés”. C’est le Mélenchon de l’époque. Il est outrancier dans son verbe. Il fait peur à Lyon en parlant de guillotine… De l’autre côté, dans la droite catholique et réactionnaire, on a Jacques Imbert-Colomès, un soyeux qui devait devenir noble et qui devient l’âme de la contre-révolution… Pour les représentants de la centralité de l’époque, comme Louis Vitet, un médecin humaniste maire de Lyon en 1790, ces deux hommes posent problème.

Comment les Lyonnais gèrent ces "problèmes” ?
Poussés par les Royalistes qui sont nombreux, les Lyonnais vont exécuter Chalier. Résultat, à Paris, on va très vite considérer Lyon comme une ville ennemie du peuple, d’où le "Lyon n’est plus”. C’est ça, le traumatisme fondateur. À partir de là, les élites libérales lyonnaises vont toujours tenter de contenir les franges extrêmes.

Mais comment deux personnages peuvent marquer aussi durablement une ville ?

Au fil des siècles, il y aura des soubresauts de ces extrêmes, rappelant la nécessité de rester au centre. L’extrême gauche s’appellera les Voraces en 1848, les internationalistes en 1870, les anarchistes dans les années 1880… La droite dure, quant à elle, s’illustrera par exemple en 1870 après la condamnation à mort du commandant Arnaud, un chef d’atelier, à la Croix-Rousse par un tribunal populaire.

Mais la population de Lyon va pourtant beaucoup évoluer dans le temps ?

Oui, mais les transformations de Lyon ne vont pas remettre en cause cette identité. A la fin du XIXe siècle, quand la soie laisse la place à l’industrie comme la chimie, on a par exemple le développement de tout un patronat social, paternaliste, catholique qui contient les banlieues rouges. Mais celui qui va vraiment répondre politiquement à ce traumatisme puis qui va inspirer l’ensemble des maires de Lyon, c’est Édouard Herriot.

Comment Édouard Herriot réussit à incarner cette identité ?

En 1905, il est nommé maire, pour remplacer le socialiste Victor Augagneur, parti à Madagascar pour être Gouverneur. Herriot n’est pas originaire de Lyon mais il va mieux que personne comprendre cette ville, influencé par sa belle-famille, les Rebatel et son ami historien Sébastien Charléty. Il réussit en effet l’amalgame et la synthèse entre l’Église, l’économie et le municipalisme, marqué par une forme de complexe vis-à-vis de Paris.

Pourtant c’est un radical !
Oui, à Paris, en tant que sénateur, député, puis ministre, il est l’homme de son parti, laïc et radical. Mais à Lyon, il joue la carte du local. Il bouffe du curé mais mange avec les curés. Il crée la Foire de Lyon en 1916 pour faire plaisir à la chambre de commerce. C’est comme ça qu’il restera au pouvoir jusqu’en 1957, avec une parenthèse pendant la guerre. Au final, on peut dire que l’identité lyonnaise,
c’est "l’herriotisme”.

Les maires successifs vont respecter cet "herriotisme ?”

Oui, Pradel ne sera jamais député et sénateur faisant de "moi, ma ville” sa maxime. Francisque Collomb était un vrai centriste. Michel Noir, RPR, sera le plus marqué à droite mais il se retrouvera vite sans étiquette. Raymond Barre sera l’homme de la centralité parfaite, pas mou, Premier ministre, intelligent avec des idées. Enfin, si Gérard Collomb, considéré comme un éternel "loser”, un brin ringard, gagne en 2001, c’est parce qu’il est opposé à Charles Millon, trop marqué à droite et par l’"infamie” de son alliance avec le FN. Au passage, on peut rappeler que Lyon, avec cette constance de son identité, sera souvent à contre-courant du pays, comme en 1981.

Gérard Collomb n’incarnait donc pas cette centralité au départ ?

Il n’était pas un socialiste dur. D’ailleurs, Raymond Barre va l’adouber. Mais il va quand même considérablement évoluer. Il comprend que Lyon est une ville qui travaille et qu’il ne faut rien faire pour perturber le business. Il devient même le VRP de sa ville. Il entretient de bonnes relations avec Mgr Barbarin. Mais il pratique aussi une politique de sécurité, notamment en ce qui concerne les Roms. Résultat, il séduit bien au-delà des socialistes. Enfin, il essaie d’être plus populaire. D’ailleurs, on l’appelle "gégé”, comme on appelait Herriot "doudou” ou Pradel "zizi”. C’est un signe.

C’est aussi par "herriotisme” qu’il ne devient pas ministre ?

Je pense qu’il a eu cette ambition nationale au départ, par revanche personnelle mais il a compris que c’était dangereux. Les Lyonnais veulent leur maire pour eux. D’ailleurs si la loi sur le cumul des mandats le lui impose, il abandonnera son mandat de sénateur. De plus, il faudrait qu’il assume la position gouvernementale. Alors que là, il est libre, notamment sur la politique économique. Et ça aussi, ça fait partie de
l’identité lyonnaise.

Donc les prises de position de Collomb vis-à-vis du gouvernement sont stratégiques par rapport à son électorat lyonnais !

Non, je pense que c’est une deuxième nature désormais. Il fait son Lyonnais ! Pas question de répercuter les mots d’ordre parisiens. D’autant qu’il est en position de force. Il a pris une ville de centre droit et s’est confortablement
fait réélire.

Donc maintenant, il est au centre, plus vraiment à gauche ?

Il a quand même un ancrage à gauche. Il mène une politique de proximité autour des crèches, des écoles, du logement social, des aides aux associations et à la culture. Mais il reste quand même très
proche d’Herriot.

Aucune différence entre Herriot et Collomb ?

Si. Augagneur voulait faire le Grand Lyon à l’image du grand Marseille, en annexant Villeurbanne, Caluire, La Mulatière, Sainte Foy, Saint Fons… Herriot qui lui succède s’y est refusé. Il ne veut pas annexer à Lyon des communes "rouges” en remettant du Chalier, ni des communes de l’Ouest qui auraient remis du Imbert-Colomès. Cette ville qu’il gère avec doigté aurait été déstabilisée. Alors que Gérard Collomb veut faire sa métropole.

Donc Collomb prend un risque avec sa métropole ?

Non, car la situation et l’époque ont changé. L’enjeu est clairement à la communauté urbaine. De plus, Collomb sait gérer ces subtils équilibres entre les communes de gauche et celles de droite. Pour l’instant, ça marche.

En revanche, est ce que son modèle lyonnais est transférable comme il le répète souvent ?

Je ne pense pas. Le modèle lyonnais repose sur une histoire, une géographie, une spiritualité tellement spécifiques qu’on ne peut pas le généraliser à la France. En revanche, il peut servir de référence concernant le dynamisme économique de sa ville, le social, la culture. Il a fait sortir une ville de sa torpeur avec des nouveaux quartiers.

Mais comment peut se positionner la droite aujourd’hui face à cette incarnation de la centralité ?

C’est compliqué. Havard n’a peut-être aucune chance mais au moins c’est la centralité de droite. D’ailleurs, les Lyonnais n’ont pas voulu de Fenech alors qu’il avait le soutien de Paris. Il faut donc que la droite soit patiente, attende que le successeur de Collomb au PS soit plus marqué à gauche…

Et pourquoi les vrais centristes ne réussissent plus à s’imposer  ?

Ils sont historiquement marqués à droite et aujourd’hui très divisés, d’autant que Collomb occupe ce terrain. Ce ne sont pas forcément les centristes qui représentent le mieux
la centralité !

Quelle est la place des écolos dans cette centralité ?

Cette formation politique qui est récente dans l’histoire française peut effectivement gêner Gérard Collomb. Il y a par exemple Perrin-Gilbert qui recrée une extrême gauche active qui peut-être dangereuse sur un arrondissement. Mais là encore, il a réussi à associer les plus "centristes” des écologistes comme Buna pour mener une politique de développement durable.

Cette centralité explique aussi que le FN ne perce pas à Lyon ?

Oui, le Front national est contraire à l’identité de Lyon. Cet extrémisme est porteur, dans l’inconscient collectif, de malheur pour la ville.

Pourtant, on voit régulièrement ressurgir les extrêmes comme les Identitaires, ou encore les militants anti-mariage gay !

Oui, c’est cette partie traditionnelle de Lyon qu’on attribue à Ainay, cette force de droite encore bien présente. Si Lyon se gère au centre, c’est justement parce qu’il y a encore ces résurgences des extrêmes.

Au final, comment expliquer que les nouveaux Lyonnais adhèrent à cette identité politique ?

Parce qu’il y a en toile de fond un anti-parisianisme qui est partagé par les nouveaux arrivants. Lyon est porteur d’un syndrome, celui de ne pas avoir été capitale, d’une ville non reconnue… Lyon est une ville écrasée par Paris. Même quand on n’est pas né à Lyon, cette mentalité passe très bien.

Le Roman de Lyon, Bruno Benoît, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 160 pages, 15 euros.
Bruno Benoît animera un colloque sur Benoit Carteron, l’ancien président du Conseil général du Rhône, à Saint-Symphorien-sur-Coise le 12 octobre.


Interview publiée dans Mag2 Lyon d’octobre, retrouvez chez votre marchands de journaux le numéro de novembre
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