Patrice Mourier, un Lyonnais à la tête de la lutte française

Date de publication : 06/11/2013

Depuis 22 ans, Patrice Mourier entraîne les équipes de France de lutte gréco-romaine. Cette discipline, très discrète, a été sortie du programme des Jeux Olympiques avant d’être réintégrée mi-septembre. Entretien. Propos recueillis par Charlotte Vincent

Pourquoi le CIO a-t-il voulu sortir la lutte des Jeux Olympiques ?
Patrice Mourier :
Le comité international olympique voulait intégrer de nouveaux sports au programme, comme le karaté, le squash ou l’escalade. Il devait remettre en question les disciplines actuelles et notamment la lutte. Je pense que le fait que notre sport ne soit pas très connu et peu spectaculaire a joué en notre défaveur. Mais une forte mobilisation s’est organisée dans le monde. Obama a signé une pétition et Poutine s’est même adressé au CIO. Ce qui nous a permis de rester au programme.

Quelles auraient été les conséquences d’une éviction des JO pour la lutte en France ?

Cela aurait tué la discipline ! La lutte vit principalement des subventions de l’État. Or ce dernier donne davantage aux sports représentés aux JO qu’aux autres. Notre budget aurait été divisé par deux. Ce qui signifie moins d’encadrement pour les équipes, moins de performances, moins de licenciés… Les médias nous auraient aussi totalement oubliés.

Même avec les JO, la lutte reste méconnue…

C’est vrai, nous ne comptons que 15 000 licenciés, ce qui est très peu par rapport au judo et ses 600 000 licenciés. C’est un cercle vicieux. Il y a peu de pratiquants, donc le sport n’est pas médiatisé. On n’attire pas les sponsors et les lutteurs sont tous obligés d’avoir un emploi à côté pour vivre. Même Steeve Guénot, médaillé d’or aux JO de Pékin, travaille pour la RATP. Pourtant, la France est le pays inventeur de la lutte gréco-romaine.

C’est la France qui a inventé la lutte ?

C’est étonnant mais c’est un français, Jean Exbroyat, au XIXe siècle qui a inventé ce sport. Cela s’appelait auparavant la lutte française, puis la discipline est devenue la lutte gréco-romaine. On ne sait pas trop pourquoi. C’est sûrement pour faire référence aux Grecs, qui luttaient de façon bien plus brutale. Et aujourd’hui, le sport est enseigné dans la plupart des écoles primaires…

Pourquoi ce sport n’attire pas ?

C’est un sport très technique, et il peut être difficile à comprendre pour des non initiés. Le corps à corps peut aussi déplaire. La lutte est un sport dur et exigeant physiquement. Les risques de blessures sont importants, il faut beaucoup s’entraîner, courir, faire de la musculation… Pourtant, c’est un beau sport qui inculque la rigueur et le respect de l’adversaire.

Mais le judo, qui est un sport proche, cartonne en France !

La fédération de judo a plus d’argent pour faire la promotion de son sport. Elle peut aussi s’appuyer sur le bouche-à-oreille et sur ses sportifs, comme Teddy Riner, très demandés par les sponsors. Sans oublier ses écoles, qui sont mieux structurées et plus visibles.

Comment expliquez-vous que même les frères Guénot, médaillés olympiques, ne soient pas connus en France ?

Car la lutte est peu visible à la télévision. Pour les filles par exemple, nous avions une super-équipe féminine lors des JO d’Athènes en 2004, deux d’entre elles ont été médaillées de bronze : Anna Gomis et Lise Legrand. Cela dit, je suis confiant, des lutteuses comme Cynthia Vescan devraient encore gagner des médailles à Rio en 2016.

La lutte est plus populaire à l’étranger ?

Oui, dans les pays de l’ex-URSS. Mais aussi en Iran ou aux États-Unis. Là-bas, les lutteurs sont des stars, ils sont millionnaires. La lutte est un sport national, comme le foot en France. Même à Cuba, on nous arrête dans la rue à cause de nos oreilles décollées pour nous demander si nous sommes lutteurs. Lors des championnats du monde, on dénombre une dizaine de télévisions iraniennes venues filmer l’événement.

C’est pour dynamiser ce sport que la lutte s’est engagée à moderniser ses règles ?

Oui. Les nouvelles règles vont rendre le sport plus spectaculaire. Et donc plus simple à comprendre. Par exemple, les prises de grande amplitude rapporteront plus de points aux lutteurs. Les matchs seront plus longs, deux fois trois minutes, et les points seront comptabilisés à la fin. Les sportifs devront lutter jusqu’au bout pour gagner.

Les JO de Rio seront-ils vos derniers en tant qu’entraîneur ?

Oui ! Je m’arrêterai après Rio. Ce sera dur de quitter mon équipe mais il est temps que je cède ma place. J’ai commencé à entraîner l’équipe de France à 30 ans, après une carrière de lutteur et quelques titres, champion du monde et champion d’Europe. J’ai participé à toutes les olympiades depuis 1984. Je pense continuer au sein de la fédération ou alors en coachant les autres entraîneurs. En tant qu’ancien, j’aurais des bons conseils à leur apporter.

Votre meilleur souvenir à la tête de l’équipe de France ?

Cette médaille d’or à Pékin. Steeve gagne et quelques heures plus tard, son frère Christophe remporte le bronze. En tant que lutteur, je rêvais d’être champion olympique. Je ne l’ai pas été mais j’en ai entraîné un. Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. Et pour la première fois, la lutte a fait la Une du JT de TF1. Un grand moment.

Le fou de la lutte
On peut dire que la lutte coule dans les veines de Patrice Mourier. Né à Lyon en 1962, il découvre le sport à 7 ans et se passionne. Il devient champion du monde en 1987 puis champion d’Europe en 1990. Il en fait même une histoire de famille puisque son frère ainsi que ses neveux et même son petit-fils pratiquent la lutte. Seul son fils a préféré le tennis. "Je ne voulais pas qu’ils grandissent dans l’ombre de son père et qu’on compare nos résultats”, explique-t-il.
Entraineur depuis 1992, on le dit excessif, autoritaire, insomniaque… "J’entends parfois dire qu’il y a un fou à la tête de l’équipe de France de lutte. Ça m’amuse, d’autant plus que les résultats sont là : Steeve Guénot a gagné la médaille d’or aux JO de Pékin en 2008. C’était la première depuis 84 ans...”.


Interview publiée dans Mag2 Lyon d’octobre, retrouvez chez votre marchands de journaux le numéro de novembre
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