“Le quatrième mur”, tombeau de la guerre

Date de publication : 05/12/2013

Grand reporter pendant 20 ans à Libération, Sorj Chalandon vient de publier "Le quatrième mur”. Dans son livre, il replonge dans la guerre au Liban dans la peau de Georges, le personnage principal. Une manière pour l’auteur de se libérer des nombreux conflits qu’il a couverts. Par Simon Jousset

Vous avez grandi à Lyon ?
Sorj Chalandon : Je suis né à Tunis, mais le berceau de ma famille étant à Lyon, j’y ai fait toute mon enfance, entre Saint-Just, Saint-Irénée et Sainte-Foy-lès-Lyon. Je suis allé au lycée à Jean Moulin. Tout mon socle identitaire et poétique s’est fait à Lyon, en dehors de ma famille. C’était mon champ secret. Quand je me suis rendu compte que c’était de plus en plus dur de faire ce que je voulais en rentrant le soir, je suis parti de chez mes parents, à 19 ans, pour aller à Paris.

© JF PAGA / GrassetC’est là-bas que vous êtes devenu journaliste ?
Je suis rentré à Libération à 21 ans, en 1973, d’abord comme dessinateur puis comme metteur en page. J’ai été grand reporter pendant 20 ans. Je suis parti couvrir de nombreux conflits comme la guerre du Liban, l’Afghanistan, l’Irak en 1991, la Somalie, le Tchad, etc. J’ai quitté Libération en 2007 puis je suis rentré au Canard Enchainé en 2009.

Comment êtes-vous devenu écrivain ?
Ça ne s’entend plus trop aujourd’hui, mais j’étais un enfant très bègue, c’était épouvantable. Je me suis toujours dit qu’un jour j’écrirai une histoire sur ce que c’est d’être un enfant bègue. J’ai écrit "Le petit Bonzi”, l’histoire de Jacques Rougeron, je me suis glissé dans ce personnage. Ça m’a plu d’écrire des choses qui n’ont pas de rapport avec l’actualité, avec les faits. La fiction me permet de me libérer de ce que je ne peux pas écrire en tant que journaliste.

C’est ce qui s’est passé pour "Le quatrième mur” ?
Tout à fait. Il y a beaucoup de choses qu’un journaliste n’a pas le droit de mettre en scène parce qu’il ne dit pas "je”, parce que ce n’est pas lui le sujet. Le journalisme, parfois, et notamment le reportage de guerre, me salissait, m’empoisonnait. J’ai écrit ce livre parce que j’en ai eu besoin.

Georges, le personnage principal du livre, c’est donc vous ?
Tous les hommes que Georges croise, par exemple le milicien qui récite Victor Hugo, tout ça je l’ai vécu dans ma chair et dans ma vie. Dans le camp palestinien de Chatila, en 1982, j’ai vu ma petite Antigone dont je ne connaîtrai jamais le nom, morte, les poings et les jambes liés au fil de fer. Je l’ai vue, j’ai gardé ça pour moi. Je savais que ce visage-là ne me quitterait plus et qu’un jour peut-être je lui redonnerais vie.

Écrire vous libère ?
Je ne sais pas si c’est une libération, je ne sais pas si c’est mieux, mais j’ai l’impression de pouvoir me dégager de choses qui n’ont pas été dites, qui m’empoisonnent. Le roman me permet, grâce à Georges, son personnage principal, d’expliquer ce que sont la sidération et la fascination devant une guerre. Il me permet aussi de parler du manque d’envie que l’on a de retourner en paix. Ce sont des choses que l’on n’avoue pas, qu’on ne dit pas à sa famille, à ses copains, à personne, mais qui restent en nous violemment.

Comme dans le livre, vous n’aviez plus envie de rentrer en France ?
Ça m’est arrivé oui. Ce n’est pas que la paix ne m’intéressait pas, j’avais l’impression que dans la guerre, chaque minute était mortelle, et cette idée de dire "bonsoir” sans savoir si on se reverrait le lendemain, je trouvais que ça valait mille joies de la paix. C’est pour ça que j’ai écrit ce livre, la guerre déteignait sur moi et je commençais à aimer la personne que j’étais lorsque j’étais là-bas. C’est ce qui arrive à Georges.

Comment on arrive à vivre après ça ?
Eh bien on ne peut pas. On fait comme on peut. Ce qui permet de revenir en paix, c’est les petits problèmes de ses enfants, c’est le vin blanc en terrasse, c’est les copains, etc. Mais j’ai toujours une culpabilité par rapport au fait d’être rentré, ça me hante souvent, j’ai des images tout le temps. On fait bonne figure et puis de temps en temps il y a un hélicoptère, une porte qui claque trop fort, un 14 juillet avec des pétards, un bruit d’avion dans le ciel, une odeur. Tout à coup, tout se remet en place, les images reviennent de façon extrêmement forte.

Vous regrettez d’avoir fait ces reportages ?
Pas une seconde, non. Parce que c’est mon socle, ça a fait de moi un homme qui peut écrire ce livre-là. Ça a fait de moi un homme qui doute, la guerre m’a fait perdre mes convictions, parce que lorsqu’on voit des victimes un jour qui deviennent le lendemain les bourreaux, les convictions s’évaporent. Tous ces reportages ont fait de moi un adulte, et surtout un père. Je me sens plus sentinelle vis-à-vis de ma famille, de mes idées, de la démocratie. Je sais ce qu’on peut perdre.

Mais à quoi ça sert de risquer sa vie alors que les gens ne s’intéressent pas aux guerres en Afrique ?
Je ne me pose pas vraiment cette question. Il faut informer les gens, c’est tout. Par exemple, il me semble que s’il n’y avait pas eu de journalistes présents en Syrie, il n’y aurait pas eu de photos d’enfants asphyxiés au gaz. Si mon reportage sur ce que j’ai vu à Sabra et Chatila a au moins touché une personne, alors il me semble que ça valait le coup de risquer sa vie.

Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’écrire ce livre ?
Parce qu’avant j’avais une autre histoire à raconter. Le 26 décembre 2005, j’ai appris que l’un de mes meilleurs amis en Irlande, qui m’avait pendant de longues années servi d’informateur pendant le conflit irlandais, était en fait un traître. J’ai été pris par la trahison. J’avais le besoin absolu d’écrire là-dessus. J’ai donc écrit "Mon traître” et "Retour à Killybegs”. Ces deux romans sont le tombeau de mon ami Denis. C’est alors que j’ai pu m’attaquer au "Quatrième mur”, qui est lui le tombeau de la guerre. Pas que de celle du Liban, le tombeau de toutes les guerres que j’ai pu voir lors de mes reportages.

Il y a quand même une part de fiction ?
La fiction est de monter en scène la pièce Antigone. Je cherchais quelqu’un qui aille à Beyrouth mais qui n’ait rien à y faire, pas un journaliste, ni un soldat, rien de tout ça. J’ai pensé à un metteur en scène de théâtre, Georges. Il tente de réunir les différentes communautés et de les faire monter sur scène, le temps d’une trêve, deux heures de paix.

Il n’y a aucun espoir dans ce livre ?
Si, l’espoir c’est que moi j’ai écrit ce livre et que je suis rentré. L’espoir il n’est pas dans le livre, l’espoir c’est le livre. C’est une démarche personnelle.

Qu’avez-vous voulu mettre en lumière ?
L’engagement amoureux, militant. Quand Sam malade demande à Georges de partir au Liban, il y va. Quand Serge July est licencié de Libération, Sorj Chalandon s’en va. J’ai des engagements. La fidélité, la fraternité, l’amitié, l’espoir, la fragilité de l’homme et la folie, le respect, pour moi ce sont des choses qui sont mon socle. Ce qui me touche ce sont nos zones d’ombre, où l’on résiste, où l’on renonce, où on avance, où on recule. Ce moment du choix. C’est le plus fragile et c’est ce qui me bouleverse le plus. Dans tous mes romans, le personnage principal à un moment donné est confronté au choix.

Vous écrivez pour vous libérer, mais les prix comme le Goncourt ont de l’importance ?
Oui ça a de l’importance ! C’est le prix le plus important de France, mais d’après ce que j’entends et ce que je lis, je pense que ce n’est pas ce livre-là qui l’aura. En tout cas c’est un très grand prix. Ceux qui l’ont applaudissent des deux mains, et ceux qui ne l’ont pas disent que c’est truqué, ça me fait toujours rire.

Vous avez d’autres livres en projet ?
Je n’en sais rien, je suis sec pour le moment. "Le quatrième mur” m’a épuisé. Il faut que je digère le livre, il faut qu’il s’en aille doucement. Mais jamais je n’écrirai pour dire "tiens je vais faire un roman”. Je trouve ça indigne et la littérature ne sert pas à ça.

Efficace et bien ficelé
Georges, un jeune homme qui milite contre l’extrême droite, se prend d’amitié pour Samuel. Ce dernier tombe malade et confie à Georges son projet inachevé : aller à Beyrouth, en pleine guerre du Liban, pour monter la pièce Antigone, en recrutant les acteurs dans chaque camp pour les faire jouer ensemble, le temps d’une représentation, d’une trêve dans la guerre. L’idée est belle mais semée d’embûches. Georges découvre la guerre, son atrocité, les massacres de Chatila notamment. Il emmène le lecteur là-bas, et ça marche. L’intrigue est bien ficelée, le style d’écriture efficace. Le livre aborde plusieurs thèmes, dont celui de l’amitié, de la difficulté de retourner vivre dans son pays après avoir vu la guerre. Un livre touchant dans lequel l’auteur y mêle largement sa vie.


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