La guerre des médicaments contre la DMLA se joue à Lyon

Date de publication : 05/12/2013

Trois laboratoires s’affrontent pour traiter la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA). Novartis, Roche et bientôt Bayer. Une étude coordonnée par un professeur lyonnais devait départager les deux premiers. Sans succès. Par Charlotte Vincent

389 millions d’euros, c’est ce que dépense chaque année la Sécurité sociale française pour rembourser le Lucentis. Ce médicament, distribué par Novartis, soigne la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA). Cette maladie apparaît dès 50 ans et touche 1 million de personnes en France. "C’est un vieillissement plus ou moins prématuré de la rétine qui conduit à une perte partielle de la vision. Les patients atteints ne peuvent plus lire, ni voir les couleurs mais ils ne sont pas dans le noir”, explique le Professeur Laurent Kodjikian, ophtalmologiste et chef de service adjoint à l’Hôpital de la Croix-Rousse. Pour traiter la DMLA, il faut injecter dans l’œil un anti-VEGF qui permet de diminuer le nombre de vaisseaux sanguins. Aujourd’hui, seul le Lucentis dispose d’une autorisation de mise sur le marché (AMM). Les ophtalmologistes ne peuvent pas prescrire d’autres médicaments mais il est facturé 900 euros l’injection.

Un médicament moins cher
Pourtant, un autre médicament soigne aussi la DMLA : l’Avastin, distribué par le laboratoire Roche. Ce médicament est à la base un anti-cancéreux mais il agit également contre la DMLA. "C’est grâce à l’Avastin qu’on a pu développer le Lucentis. En soignant un patient atteint d’un cancer, on s’est rendu compte que sa DMLA guérissait. Ça a révolutionné le traitement de la DMLA !”, se souvient le Professeur Laurent Kodjikian. Et l’Avastin a un avantage de taille : son prix. Le flacon coûte 350 euros et peut être fractionné en une vingtaine de doses. Une injection coûterait donc autour de 20 euros… "L’Avastin ferait économiser 300 millions d’euros à la Sécurité sociale”, assure le Professeur Gilles Aulagner, pharmacien et président de la Commission des médicaments des Hospices civils de Lyon. Problème : il ne dispose pas d’autorisation de mise sur le marché pour son action sur la DMLA. Il ne peut donc pas être utilisé.

Pourtant les deux médicaments seraient aussi efficaces. C’est, en effet, la conclusion de l’étude Gefal (Groupe d’évaluation français avastin versus lucentis), coordonnée par le Pr lyonnais Laurent Kodjikian. Et lancée à l’initiative d’un autre lyonnais : le Pr Gilles Aulagner. Elle a été menée sur un panel de 500 patients pendant un an et à l’aveugle. Les médecins ne savaient pas ce qu’ils prescrivaient et les patients ne connaissaient pas la nature de leur traitement. Gefal a été financée par le Ministère de la santé et la Sécurité sociale.
Ses conclusions : les deux médicaments ont la même efficacité et sont aussi bien tolérés. Il n’y aurait donc aucune raison de ne pas prescrire l’Avastin.

Des lobbys très forts
"Nous notons quand même des réserves avec l’Avastin. Le fait de fractionner le médicament peut conduire à des risques. Cela doit impérativement être fait dans une pharmacie hospitalière. Il y a aussi plus d’effets secondaires non graves comme des infections”, tempère le professeur Laurent Kodjikian. Un argument contredit par le professeur Gilles Aulagner : "Le Lucentis nécessite aussi d’être manipulé et n’est pas vendu prêt à l’emploi. Il présente les mêmes risques”.
L’impartialité du Professeur Kodjikian est même remise en cause parce qu’il a des liens d’intérêt avec le distributeur du Lucentis. L’ophtalmologiste lyonnais est consultant pour plusieurs laboratoires privés dont Novartis. Mais il dément être sous influence. "Je suis indépendant, je n’ai aucun contrat annuel avec un labo. Et cette étude est financée par des fonds publics”, répond-il.
"Novartis avait déjà fait un fort lobbying au moment du lancement de l’étude. Du coup, Gefal a pris presque deux ans de retard”, rappelle le Professeur Aulagner. Ce dernier multiplie les courriers à la Direction générale de la santé pour faire entendre les résultats de Gefal et insister pour que l’Avastin puisse être prescrit. "Je m’appuie aussi sur un arrêté de la Cour européenne de justice qui a donné raison à un laboratoire allemand qui fractionnait et vendait des doses d’Avastin. Et qui a débouté Novartis. Cela pourrait faire bouger les choses”.
L’arrivée d’un nouveau concurrent sur le marché est aussi très attendue. En effet, Bayer s’apprête à commercialiser Eylea. Il sera disponible en France le 25 novembre et aura les mêmes propriétés que le Lucentis. Cependant, il ne résout pas le problème du prix du médicament puisqu’il sera vendu environ 750 euros. Mais il permettra de sortir de ce face à face entre deux acteurs historiques qui sont peut-être moins rivaux qu’ils le paraissent. En effet, Roche n’a pas encore demandé l’autorisation de mise sur le marché pour que son médicament puisse être prescrit contre la DMLA. Pourquoi ? "C’est un processus long et coûteux”, note le Pr Laurent Kodjikian. D’autres spécialistes avancent des raisons économiques. Roche a pris le contrôle de Genentech, la société américaine qui a développé le Lucentis. Il n’aura donc plus intérêt à commercialiser un médicament moins cher. En tout cas, impossible que des ophtalmologistes prennent le risque de prescrire sans cette AMM depuis que l’affaire du Médiator a éclaté. En 2012, le Ministère de la santé a interdit de prescrire un médicament hors AMM s’il existe déjà un médicament autorisé pour soigner une pathologie. Ce qui peut paradoxalement aussi contribuer à creuser le fameux trou de la sécu’.

Article publié dans Mag2 Lyon de novembre, retrouvez chez votre marchands de journaux le numéro de novembre
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