“La France n’a pas besoin d’un homme normal”

Date de publication : 11/02/2014

Interview de cette chef d’entreprise qui analyse sans concession la situation de crise actuelle et la défiance des chefs d’entreprise vis-à-vis du pouvoir. Par Lionel Favrot et Charlotte Vincent 


LA FORMATION PROFESSIONNELLE

Pourquoi cet engagement en faveur de la formation professionnelle ?

Florence Poivey : Par militantisme ! C’est un sujet qui me tient à cœur car en Suisse, où j’ai grandi, seule- ment 30 % des élèves passent le bac et les autres optent pour l’alternance car elle donne un accès plus rapide à l’emploi. Or, en France, elle n’est pas considérée comme une filière noble. J’ai aussi accepté de mener ces négociations car la formation est un levier de compétitivité important pour les entreprises. On est dans un monde qui bouge, et chacun, y com- pris les dirigeants, doit se recycler régulièrement.


Quel est le problème avec le système actuel ? 

Il y a eu une grande réforme dans les années 70 pour construire le système, puis le dispositif en place a évolué par des petits ajustements, au service des appareils et non plus des utilisateurs, c’est-à-dire les chefs d’entreprise et les salariés.


Vous proposez quelles réformes ?

Repartir des besoins des utilisateurs pour imaginer un environnement efficace. Tout d’abord, il faut libérer les entreprises des contraintes administratives et financières invraisemblables. Actuellement, c’est un vrai maquis. On n’y comprend plus rien. Il faut aussi que les organisations patronales et salariales soient co-décideurs des contenus et des ouvertures des formations. Cela donnera plus de cohérence avec les besoins économiques régionaux. Enfin, nous proposons de cibler véritable- ment les efforts de formation vers les compétences exprimées par les entreprises et les territoires. On mettra ainsi fin au saupoudrage de multiples formations qui ne résolvent ni le problème de la compétitivité ni de l’emploi.


Cela fait des années qu’on en parle !

Oui! Mais jusqu’à présent, on par- tait des appareils et on oubliait les destinataires finaux de la formation. Les conséquences sont lourdes, particulièrement pour les PME qui ne sont pas structurées comme les grandes entreprises. Le coût des for- mations passe du simple au double d’une région à l’autre. La qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Le système a tourné sur lui-même pour s’auto-alimenter. Aujourd’hui, on veut mettre un grand stop.


Comment est accueilli ce projet ? 

Pour l’instant les échanges sont très constructifs. Mais on a conscience qu’on demande un effort énorme aux acteurs de la formation, notamment aux branches professionnelles, qui vont avoir un vrai rôle dans l’identification des besoins dans chaque région.


LES SYNDICATS ET LES MOUVEMENTS SOCIAUX

Les syndicats sont dans quel état d’esprit ? 

Il est difficile de faire une généra- lité. Il y a des échanges de très belle qualité. Sur le terrain, certaines entreprises parviennent à avoir des relations constructives. Le dialogue social est alors une réalité. Pour d’autres, c’est plus compliqué. J’ai pu l’observer dans le cadre de la fédération de la plasturgie, il existe des situations difficiles. Si un délégué syndical a vécu des expériences difficiles, il peut devenir plus radical.


On voit de plus en plus de mouvements sociaux émerger, hors syndicats. Ont-ils encore un poids ?

C’est vrai que les réseaux sociaux ont complètement bouleversé les réseaux traditionnels. On l’a vu au Moyen Orient et on le voit en France actuellement avec les Bon- nets Rouges. Ils n’enlèvent rien aux syndicats mais c’est l’expression naturelle de la démocratie. Ces mouvements sont plus fougueux, rapides. Ils nous interpellent, nous poussent à apporter une réponse. Il va falloir apprendre à œuvrer avec eux dans le paysage !


Ils poussent les patrons à redéfinirleursrôles ? 

Oui! Les patrons mais aussi toutes les organisations professionnelles. Je suis de celles qui poussent à remettre le système de la formation en question. Donc je ne pense pas que ces revendications soient choquantes. Il faut les prendre en compte avant que ce ne soit trop tard, avant que l’écart entre ce que nous faisons et ce qu’on attend de nous soit trop grand.


Vous sentez que le climat social estchauden ce moment ? 

L’inquiétude est bien présente. C’est vraiment chaud pour les entrepreneurs et les salariés. Les portiques Écotaxe n’ont été qu’un prétexte. Ça aurait pu être n’importe quoi. Le monde bouge vite, et on a besoin de construire une stratégie sur le long terme. Surtout pour les PME. On a besoin de l’État pour tracer ce cap et nous aider à avoir de la visibilité en tant qu’entrepreneur. Mais c’est l’inverse qui se passe.


LE GOUVERNEMENT

Que reprochez-vous au Gouvernement ? 

L’État nous fragilise au lieu de tracer des voies fortifiantes. Sa stratégie est illisible. Sans cesse on faseye avec une voile qui n’est pas tendue. On navigue au gré des vagues. D’un côté, on an- nonce le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi. C’est un beau cadeau pour les entreprises. Mais en même temps, on crée des taxes supplémentaires. Au final c’est sommenulle ! Les entreprises sont même perdantes car tout ça nécessite du temps et des collaborateurs supplémentaires pour remplir des formulaires !


Pourtant le Premier ministre assure "tenir le cap” justement... 

Quand je parle de cap, je parle de très long terme. Et non des décisions d’hier appliquées aujourd’hui. Donnons cette ambition de la France. Même quand il y a des signes positifs, leur lecture est très compliquée. Par exemple, les chantiers de l’innovation. Entre les sept ambitions d’Anne Lauvergeon, les 34 plans industriels de Montebourg et les filières d’avenir... Comment retrouver son cap?


Et le plan France 2030 présenté en septembre? 

C’est une initiative louable. Faire une étude prospective c’est bien. Mais la question est:Avec qui on la fait? On reste entre nous ou on convie les expertises extérieures pour avoir une vision forte? Et surtout, qu’est-ce qu’on en fait? Il faut mettre en place des suivis, des bilans d’étapes. Comme dans les entreprises! Or, pour l’instant, je ne vois rien.


Comment François Hollande est parvenu à se mettre tout le monde à dos ? 

François Hollande a raison quand il dit qu’il est un homme normal. Et je ne crois pas qu’un pays comme la France, avec ses atouts, son potentiel et son histoire, ait besoin d’un homme normal comme Président. On a besoin de quelqu’un d’audacieux, visionnaire, qui a des tripes, qui prend son pays et l’embarque. Un homme normal... C’est quasiment un aveu de non leadership. Aucun des grands hommes ou femmes qui ont marqué l’Histoire n’étaient normaux...


Vous regrettez Nicolas Sarkozy ?

Sur certains points, oui ! Mais pas tout. Ce n’est pas une question de personne, mais plus de conviction, de capacité d’engagement et de vision.


Que réclamez-vous concrètement ? 

L’État doit oser se reformer! En tant que chef d’entreprise, on peut accepter de contribuer à l’effort national mais le gouvernement doit aussi agir, faire une cure d’amaigrissement. On perd encore des notations à l’international, ça prouve bien qu’on régresse depuis quelques mois. Et que la communauté internationale attend aussi des efforts.


Finalement, la France n’est-elle pas impossible à réformer ? 

Non ! Je reste confiante en chaque homme et chaque femme de ce pays. Avec un beau projet pour la France, même s’il exige quelques sacrifices individuels, tout peut bouger. Les mentalités ont évolué, on peut com- prendre que le monde impose des contraintes. Mais il faut, encore une fois, nous donner des ambitions.


LES POLITIQUES LOCALES

Qu’attendez-vous des élus locaux ? 

Les élus, la Région, les territoires doivent tracer une ambition locale et ensuite la déployer le plus efficacement possible. Mais en tant qu’enfant suisse, je suis toujours surprise que dans ce pays on attend autant de l’élu. Je l’ai vu dans les négociations autour de la formation professionnelle. Nous voulons responsabiliser davantage le salarié, qu’il soit maître de son parcours. Et j’ai été frappée par la résistance de certaines organisations syndicales. On a trop tendance en France à faire reposer la responsabilité sur l’autre.


Doit-on aussi simplifier le mille- feuille administratif et politique dans la région Rhône-Alpes? 

Mon maître mot, c’est la simplification ! Que ce soit pour le gouvernement, les patrons et les territoires. Ce sont des économies évidentes et surtout cela permettrait de rendre lisible l’offre existante. D’autant qu’il y a des initiatives intéressantes, comme Eraï, qui aide les PME à s’ouvrir à l’international et à saisir toutes les opportunités qu’offre le marché mondial. Les pôles de compétitivité sont aussi très constructifs. Ils encouragent la solidarité et la complémentarité entre entreprises. Ils ont participé au rassemblement et à la constitution de filières. On remarque d’ailleurs que les pays qui fonctionnent bien économiquement sur le plan industriel ont une tradition de filière forte.


Mais le Medef et la CGPME ont exigé que Philippe Grillot, le président de la Chambre de commerce de Lyon, démissionne pour avoir osé proposer la suppression de la CCI régionale et justement faire des économies!

Je connais mal ce débat mais cette réaction montre bien qu’il y a encore beaucoup de travail à faire. Ce n’est pas simple de remettre en cause les appareils mais on n’a pas le choix. On ré- clame tous les jours à l’État de faire une cure d’amaigrissement pour être plus efficace. Alors les organisations patronales doivent donner l’exemple.


Selon vous, Rhône-Alpes est épargnée par la grogne sociale? 

L’inquiétude et le ras-le-bol sont par- tout. Mais la région Rhône-Alpes est moins vulnérable de par sa tradition humaniste et ses atouts formidables. Elle dispose de savoir-faire industriels et technologiques. C’est un trésor. Ses atouts la préservent mais attention, tout bouge très vite. Une agglomération comme Lyon doit régulièrement ressourcer son ambition.


LE CHEF D’ENTREPRISE

Est-ce qu’on en demande trop aujourd’hui aux patrons ? 

Les contraintes de l’État et de l’Europe sontfortes. Tout comme les exigences. C’est très lourd pour le tissu économique français essentiellement constitué de PME. Rester franco-français devient dangereux. Et pas à cause de la situation économique de la France mais parce que c’est la réalité du monde d’aujourd’hui. Une entreprise doit pouvoir profiter de ces marchés.

Mais toutes les entreprises ne le peuvent pas... C’est vrai que certaines sont dépendantes de l’économie locale comme les artisans ou les commerçants. Mais plus les entreprises industrielles, et même de service, vont être audacieuses à l’inter- nationale et innovantes, plus elles créeront de la richesse locale et donc des consommateurs potentiels.

Les salariés sont aussi de plus en plus exigeants ? 

Les générations actuelles ont des exigences nouvelles. Les jeunes se posent davantage la question du bon équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle. Mais je crois que c’est une bonne chose. Leur capacité d’engage- ment reste extrêmement forte. Je le vois à travers les jeunes de mon entreprise mais aussi avec mes enfants. Ils m’impressionnent. Le chef d’entreprise doit donc s’habituer à prendre en compte ces questions. Sans les appréhender.


Vous restez tout de même optimiste ? Bien sûr ! Je suis profondément convaincue que la France et Rhône- Alpes ont des atouts considérables. Et que le monde est plein d’opportunités. J’en ai eu la preuve dernièrement en discutant avec Mark Schapiro, l’ancien consul des États-Unis à Lyon. Il me racontait que 800 entreprises américaines étaient implantées dans la région. Et que ce chiffre s’expliquait par la qualité de nos ingénieurs français. Il faut cependant un vrai sursaut. Mais ce n’est pas de mon ressort de donner la recette.

 

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