Agents de joueurs : Tous pourris ?

Date de publication : 11/02/2014

En janvier, les agents des footballeurs professionnels connaissent l’un des temps forts de la saison: la gestion du mercato hivernal. L’occasion pour Mag2 Lyon d’en savoir plus sur une profession souvent présentée comme sulfureuse. Par Stéphane Damian-Tissot


Ouvert depuis le 1er janvier, le mercato d’hiver permet pendant un mois aux clubs français et européens de recruter de nouveaux joueurs. Mais c’est aussi une période importante pour des hommes que l’on voit peu: les agents de joueurs. Combien gagnent-ils réellement? Pourquoi sont-ils si mal vus? Mag2 Lyon a mené l’enquête.

Actuellement, ils seraient 245 en France, dont une vingtaine installée en Rhône-Alpes, à s’occuper des quelque 1000 footballeurs professionnels français. À Lyon, pas moins de trois agents ont une réputation nationale voire internationale pour certains: Karim Djaziri, Frédéric Guerra et David Venditelli. Si le premier est surtout connu pour gérer les intérêts de Karim Benzema, ses deux collègues ont respectivement plu- sieurs joueurs à l’Olympique lyonnais et à l’AS Saint-Étienne.

Souvent choisi par les jeunes signant leur premier contrat pro à l’OL, Frédéric Guerra, l’agent de Maxime Gonalons et Clément Grenier, se défend pourtant d’une quelconque exclusivité. "Ce n’est pas le club qui leur dit de me choisir. Ça fait long- temps que je suis dans ce métier, j’ai réussi à me faire mon petit réseau, affirme celui qui a affiché en 2012 un chiffre d’affaires de 1,5 million d’euros,avantdepoursuivre :les joueurs de l’OL sont représentés par une dizaine d’agents différents. Cela prouve bien que je n’ai pas de passe-droit”. Une information que confirme Éric Castagnino, l’agent de Nabil Fekir et Jordan Ferri, deux

jeunes joueurs lyonnais prometteurs. "Je n’ai jamais eu de problème pour négocier avec l’OL, la discussion est ouverte. Mais globalement, en France, quand un club veut un joueur, il fera tout pour l’avoir. Même s’il n’a pas l’habitude de travailler avec son agent”, affirme-t-il.

Pourtant, plusieurs témoignages assurent que certaines équipes seraient plus difficilement accessibles que d’autres. Ce serait notamment le cas de l’AS Saint-Étienne où le célèbre agent Jean-Pierre Bernès (qui gère la carrière de Christophe Galtier, le coach des Verts) serait avantagé dans cer- tains dossiers. Contacté par Mag2 Lyon, l’ex-dirigeant de l’OM n’a pas souhaité répondre à ce qu’il considère comme "des rumeurs de caniveaux”.

LICENCE

David Venditelli, lui, s’occupe de plusieurs joueurs de l’ASSE. Outre le défenseur central Kurt Zouma et le milieu de terrain Jérémy Clément, il supervise aussi la carrière de plusieurs jeunes du club. Créateur de la société Score Agencies, il propose aux joueurs de gérer les parties plus administratives et juridiques, mais aussi de les accompagner après leur carrière. Le principe semble plaire puisqu’en cinq ans, pas moins de 28 joueurs ont rejoint sa structure qui génère aujourd’hui près d’un million d’euros de chiffre d’affaires par an. Problème, cet ancien membre du centre de formation de l’OL ne dispose pas de la licence d’agent, délivrée sur concours par la Fédération française de football (FFF). Mais il ne s’en cache pas : "Je suis associé avec un agent, Alexandre Bonnefond, qui l’a et le code civil reconnaît notre agence. Personnellement ça ne m’empêche pas de fonctionner et d’être en phase avec la réglementation. Quand je signe un contrat, je le signe au nom de la société”, justifie-t-il avant d’affirmer qu’une licence n’est pas forcément gage de qualité et de travail.

En effet, selon nos informations, seulement une vingtaine d’agents français gagneraient vraiment leur vie de cette profession. Soit une part infime des 245 agents français. "Pour certains, il s’agit juste d’un complément de rémunération à un autre métier qu’ils ont déjà par ailleurs”, développe Christophe Mongai, l’un des agents français comptant le plus de joueurs sous contrat.

Pour tenter de niveler la profession vers le haut, la FFF a choisi ces dernières années de rendre plus difficile l’examen de la licence avec notamment des questions pointues sur les textes de loi. Mais cette solution a plutôt encouragé certains à ne pas passer l’épreuve et à œuvrer sans licence. Attirés par des commissions pouvant aller jusqu’à 10 % du salaire perçu par le joueur sur toute la durée de son contrat, ils deviennent les interlocuteurs privilégiés des clubs sans en avoir le droit. Cet été, l’Olympique de Marseille a dû négocier le transfert du bastiais Florian Thauvin avec un certain Adil. Pourtant, ce proche du jeune homme de 20 ans n’a rien d’un agent de joueur, puisqu’il est boucher de profession! S’il assure ne pas avoir touché de commission et vouloir seulement le bien de son protégé, un tel exemple renforce le sentiment d’impunité de ceux qui enfreignent les règles. "Avec ce genre de pratiques, on discrédite totalement la profession. On montre que n’im- porte qui peut s’occuper d’un joueur”, analyse Bertrand Cauly, président du syndicat national des agents sportifs (SNAS).

INTÉRÊTS

En Europe, on estimerait environ à 10 000 le nombre d’intermédiaires illégaux. La plupart rêvent de dénicher des joueurs prometteurs et de les faire signer dans un club professionnel avant de disparaître une fois l’argent empoché. Il faut dire que le métier fait rêver. Si le revenu moyen d’un agent en Europe est de 27000 euros par an, certains peuvent encaisser des centaines de milliers d’euros juste sur un transfert.

Il arrive même que des liens de connivence se créent entre vrais et faux agents pour officialiser des contrats. "Les clubs ont interdiction de signer avec quelqu’un qui n’a pas la licence. Certains n’hésitent donc pas à devenir salariés d’un agent licencié le temps d’une transaction pour pouvoir empocher la somme. En échange, ce dernier reçoit une commission”, explique Martin Boudot, journaliste pour Cash Investigation et auteur d’une enquête sur les dérives du football business.

Mais les clubs professionnels, eux aussi, auraient de plus en plus tendance à franchir la ligne rouge en proposant à ces intermédiaires des salaires déguisés. Notamment par le biais de contrats de supervision. "Ces personnes-là sont censées aller sur un territoire pour étudier le profil de joueurs mais, en réalité, ils n’y vont jamais”, poursuit le journaliste de France 2. Mais qui est responsable de cette situation? La Fédération, les clubs mais aussi les agents et les pouvoirs publics. Tous ont une part de responsabilité selon les différents acteurs du milieu. La FFF est notamment accusée de ne pas appliquer les règles qu’elle a mises en place, comme l’exclusion des agents déjà condamnés pour des faits de corruption ou de trafic d’intérêt. Les clubs acceptent, eux, de discuter avec ces intermédiaires non reconnus. Quant aux agents et aux pouvoirs publics, il leur est respectivement reproché de ne pas avoir fait front commun contre ces pratiques et de ne pas s’en soucier. "Il faut croire qu’il y a trop d’intérêts en jeu pour que ça change”, résume le président du SNAS.

Alors, tous pourris ? "Il y a des restaurants chinois où on vous donne à manger du chat et du chien, ce n’est pas pour autant qu’ils sont tous à mettre à la benne. Et bien, c’est pareil pour les agents”, rétorque le Lyonnais Frédéric Guerra. Pour tenter d’améliorer le système, la FIFA a décidé en mai dernier de supprimer complètement les licences d’agent pour les remplacer par un "système d’inscription des intermédiaires”, assurant que cela conduira à plus de transparence. Ou à une opacité encore plus grande à en croire certains. Elle devrait en tout cas s’appliquer dès 2014.

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