“La BD c’est de l’art contemporain”

Date de publication : 11/02/2014

Jacques Glénat, 61 ans, créateur et patron du groupe d’édition basé à Grenoble, a ouvert en septembre 2013 une galerie entièrement consacrée à la bande dessinée, rue de Picardie, dans le 3e arrondissement de Paris. Propos recueillis par Gautier Guigon


Pourquoi avez-vous créé la galerie Glénat à Paris? 

Jacques Glénat : C’est une suite assez logique au métier d’éditeur de bande dessinée. En fait il n’y a pas beaucoup de gens qui ont la chance de voir ou de toucher des originaux: l’auteur lui-même et sa famille, l’éditeur puis les services techniques. Ensuite plus personne ne voit ces originaux. Donc les montrer dans une galerie je trouvais ça intéressant, car les gens ne comprennent pas com- ment ça marche la BD. Certains sont persuadés que c’est fait sur ordina- teur, avec des machines ou des photocopieuses! Mais la BD c’est de l’art contemporain.


Comment vous est venue l’idée de créer ce lieu? 

L’idée n’est pas originale. II existe déjà une dizaine de galeries de BD entre Paris et Bruxelles. Nous, on a voulu montrer le travail de nos auteurs. Donc on a installé la galerie sur le carreau du Temple, dans le 3e arrondissement de Paris, un endroit très passant qui va le devenir encore plus, avec l’inauguration de la halle qui a été complètement restaurée.


Vous êtes le premier éditeur à vous lancer? 

Oui. Maintenant on va voir si les autres suivent ! On a aussi été les premiers à faire du manga, à faire de la BD historique... Et tout le monde nous a suivis. Donc on est aussi les premiers à ouvrir une galerie et on verra bien ce qui se passe. Le marché est relativement restreint. Des pages d’Hergé, qui sont rarissimes, font des millions d’euros et des pages de Bilal des centaines de milliers d’euros, mais ça reste exceptionnel. Le marché n’est pas gigantesque.


Qu’est-ce qui différencie ce lieu des autres galeries ? 

Notre galerie est très classieuse. On a essayé de faire une mise en scène qualitative, en termes de lumière, de présentation et d’encadrement. C’est un bel endroit très bien éclairé et respectant toutes les consignes muséales, alors qu’à Paris, ce sont surtout des bouquinistes qui vendent des pages originales dans des pochettes en plastique.


Quisontvosconcurrents ?

Il y a quand même trois ou quatre très belles galeries, mais nous, on a voulu faire monter le niveau. Et puis on ne veut pas attendre les clients, du coup la galerie Glénat sera hors les murs à Angoulême, au salon du livre de Genève, au salon du dessin au palais Brongniart à Paris, à la Brafa à Bruxelles, etc. C’est la première fois qu’un éditeur présentera ces œuvres originales.


Quelpublic vous visez ?

II y a un certain nombre d’amateurs éclairés qui recherchent des belles pièces. Nous en avons déjà vendues quelques-unes. Mais le client moyen ne peut pas se permettre de mettre 2 000 euros dans une page de BD. Ce n’est pas accessible à tout le monde. C’est pour ça qu’on vend aussi du dessin de presse, du dessin de livres pour enfants ou de livres jeunesse, de manière à rendre l’accès aux originaux plus abordable.


Combien d’œuvres vous exposez ? Nous faisons le vernissage d’un nouvel auteur toutes les trois semaines. Puis ça tourne dans les différentes pièces, de manière à ce que chaque auteur reste pendant deux mois. L’objectif c’est que tous les genres soient représentés, de la BD d’humour à la BD fantastique. Nous donnons ainsi accès à la galerie à la plupart de nos auteurs.


Comment vous avez sélectionné lesauteurs ? 

J’ai pris les meilleurs ! On ne peut pas ouvrir une galerie d’art BD sans avoir un ZEP, un Uderzo, un Bilal ou un Druillet qui sont les artistes les plus recherchés aujourd’hui. Ce ne serait pas sérieux. Donc c’est aussi grâce à eux qu’on fait venir des gens qui découvrent ensuite autre chose. Bien sûr, si des planches ne se vendent pas, je ne vais pas les laisser exposées toute la vie !


Vous exposez d’autres œuvres que les BD ? 

Oui. En fait tout ce que nos auteurs créent nous intéresse. Donc on vend aussi des tapisseries de Druillet, des sculptures, des peintures... Dès qu’on a un auteur qui a un jardin secret, moi ça me passionne de montrer que ces artistes contemporains sont capables de faire autre chose que des petits Mickey !


Combien d’argent avez-vous investi dans ce projet? 

D’abord il y a l’investissement immobilier consistant à trouver un pas- de-porte dans le quartier du haut marais à Paris, qui est très prisé en ce moment. Puis il a fallu six mois de travaux pour aménager le site, ce qui nous a coûté 400 000 euros. Et après il y a le financement du stock. Certaines œuvres sont en dépôt et d’autres ont été achetées. Donc on a un joli stock dans les caves et les coffres-forts, qui est de plus d’un mil- lion d’euros!

Que représente le marché de la bande dessinée? Il n’existe pas de chiffres. Mais je dirais que c’est environ une dizaine de millions d’euros par an. La galerie Glénat vise un million d’euros de chiffre d’affaires. C’est une estimation car les ventes des plus belles pièces ne se réalisent pas dans les galeries. En fait 60 % des ventes se font aux enchères. Mais les collectionneurs achètent aux deux.


Comment les galeries peuvent leur faire concurrence? 

C’est compliqué à suivre. Certaines galeries passent par les ventes aux en- chères pour écouler certaines œuvres. Et d’autres achètent des œuvres aux enchères parce qu’ils pensent faire une bonne affaire. Et donc ils la revendent à la galerie ensuite! Le marché n’est pas vraiment organisé. Aujourd’hui tout est ouvert. On n’est pas dans la peinture flamande du XVe siècle!


Combien ça coûte une planche de bande dessinée? 

La fourchette des prix va de 400 à 2000 euros pour des choses clas- siques et traditionnelles. Mais du Uderzo par exemple, ça passe à 100 000euros,ZEP30 000euros... Et ça dépend aussi de ce qu’il y a sur lemarché :en fonction du nombre d’œuvres disponibles, la cote monte. Quand ce sont des choses rares, ce sont uniquement des collectionneurs qui se rachètent les œuvres.


Quelle est la planche la plus chèredansvotregalerie ? 

Il y a un dessin absolument extraordinaire de François Boucq, que nous appelons "L’escalier”. L’auteur s’est amusé un jour à dessiner un escalier qui grimpe, à la Escher, un artiste Hollandais qui a fait des escaliers où finalement quand on arrive en haut on se retrouve en bas, parce que c’est très joué sur les fausses perspectives. Et puis son papier n’était pas assez grand donc il a rajouté un autre papier à côté, puis un autre et encore un autre... Et finalement il s’est installé par terre, tellement son dessin complètement foudevenaitgigantesque ! Son dessin est en vente à la galerie pour 100 000euros.


La vente des planches est une nouvelle source de revenus pour lesauteurs ? 

Oui. Les auteurs sont contents de pouvoir vendre leurs planches car ça améliore les fins de mois... Il y a des auteurs comme Bilal qui vivent beaucoup plus de la vente de leurs originaux que de leurs droits d’auteur. Leur notoriété artistique est plus grande que leur notoriété de vente en librairie... Mais c’est valable uniquement pour une poignée d’auteurs.


Les planches de bande dessinée sont un nouveau produit de spéculation ? Complètement ! Lacouverture de Tintin en Amérique, qui s’est vendue un million d’euros avait été achetée, 10 ans avant, 300 000 euros par un autre collectionneur... Et probable- ment que cette œuvre, rarissime et magnifique, fera encore dans dix ans une autre plus-value. C’est évident. Mais comme dans n’importe quel art, ce n’est pas tout le monde qui bénéficie de cette cote grimpante. Et c’est aussi à nous, galeristes, de savoir faire monter la cote de nos auteurs.


Comment vous allez vous développer ? 

À la galerie nous avons déjà passé une dizaine de commandes à différents auteurs. Par exemple le dessinateur belge Jean-François Charles, qui est en train de nous faire des toiles magnifiques, s’est découvert des talents de peintre à l’acrylique... C’est nouveau et ça permet aux collectionneurs d’être certains d’avoir 100% de l’œuvre complète et de montrer des choses que personne ne connaît et qui sont inédites. Et puis ça satisfait l’auteur de recevoir une commande.


La création de cette galerie c’était indispensable pour votre groupe ? 

Non. J’ai fait ça uniquement parce que ça me plaît bien et que ça m’amuse. Je suis moi-même collectionneur. Donc j’ai des collections très importantes soit de choses que j’ai achetées personnellement, soit de cadeaux que m’ont faits les auteurs. Et donc ça m’amuse d’aller dans ma galerie comme si j’étais chez moi et d’y voir des tas de choses que j’ai envie d’acheter. Le problème quand on est collectionneur, c’est qu’il n’y a jamais assez de murs chez soi pour y placer les œuvres. Au moins ça me fait une surface d’exposition supplémentaire !


En fait cette galerie, c’est un peu votre jouet? 

Je suis passionné autant de faire des livres et des albums de BD, que de voir les originaux ou d’acheter des peintures, donc j’ai bien de la chance de faire un métier dans ce domaine- là. C’est une vraie satisfaction.


Vous auriez pu vous installer à Lyon ? 

Quand le marché sera plus dynamique ou installé, on pourra imaginer d’autres galeries Glénat, comme on a eu des libraires un peu partout en France. Probablement que la première ville qui serait choisie après Pa- ris et Bruxelles, puisque c’est le berceau de la bande dessinée, sera Lyon. Je suis le neveu du peintre lyonnais André Cottavoz, décédé l’an dernier qui, avec Jean Fusaro et Jacques Tru- phémus, incarne vraiment la peinture lyonnaise des années 1960. Donc je connais bien aussi les peintres, les galeries et les ventes aux enchères à Lyon.

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