Sommeil de l’enfant : une unité spécialisée à Lyon

Date de publication : 09/12/2014

Le service consacré au sommeil de l’enfant, à l’Hôpital Femme Mère Enfant, va se développer considérablement à partir de janvier 2015. Un moyen de répondre à une préoccupation croissante des parents. Insomnies, mais aussi somnambulisme, apnée du sommeil et narcolepsie, le Dr Patricia Franco, responsable de cette unité fait le point. Par Maud Guillot

Est ce que Lyon est une place forte pour le sommeil de l’enfant ?

Patricia Franco : Il n’existe que deux services en France, Paris et Lyon. Ça fait des années qu’ici, nous menons des recherches sur le sommeil de l’enfant. Notre spécificité par rapport à Paris, c’est que nous sommes polyvalents. À titre personnel, je suis néonatologue, ce qui me permet de connaître les problèmes cardio-vasculaires ou respiratoires, mais je suis aussi neuro-pédiatre. D’où une approche complète du sommeil de l’enfant, de la naissance à l’adolescence.

Pourquoi votre service va-t-il se développer ?
Le sommeil est une préoccupation majeure des parents et nous faisons face à des demandes croissantes. Aujourd’hui, nous ne disposons que d’un lit à l’hôpital Femme-Mère-Enfant pour les enregistrements nocturnes. Avec un délai d’attente de 1 an et demi. Ce qui est énorme à l’échelle de l’enfant. D’où la décision des HCL de passer à trois lits dès janvier 2015.

Comment expliquez-vous ce retard concernant la prise en charge du sommeil de l’enfant ?

C’est une problématique qui a été longtemps ignorée. Dans les années 80, il y a eu une augmentation importante de la mort subite du nourrisson. Du coup, de nombreux médecins se sont intéressés à ce tragique phénomène. Comme Marie-Jo Challamel qui a été précurseur dans le domaine et dont j’ai été l’élève. Puis avec l’amélioration de la situation, puisqu’on est passé de 2 à 3 cas pour 1000 naissances à 0,4, on a étendu nos recherches au sommeil de l’enfant en général.

Mais ça reste un problème de santé public peu considéré...

Le sommeil en général est un thème de recherche récent. À Lyon, nous avons eu Michel Jouvet qui a découvert le sommeil paradoxal au début des années 60 et qui a été un formidable catalyseur. On est par exemple une des rares facs où le sommeil est enseigné ! Mais en termes de santé publique, le premier plan sommeil est sorti seulement en 2007 avec une prise de conscience des conséquences d’un mauvais sommeil de l’enfant sur sa scolarité et sa santé future. Je pense aussi que ce problème est totalement banalisé. Comme s’il était normal qu’un enfant dorme mal. Enfin, il est évident que les firmes pharmaceutiques n’ont pas d’intérêt financier dans cette affaire.

Mais un enfant qui dort mal, est ce que c’est vraiment inquiétant ?
Pas forcément. Mais quand un trouble devient chronique, il faut s’en occuper. Il ne faut pas juste espérer que ça passe. Ce qui ne veut pas dire consulter un spécialiste du sommeil ! En revanche, il faut le prendre en compte car on n’imagine pas toujours les conséquences à long terme de ce mauvais sommeil.

Quelles peuvent être ces effets négatifs ?

Un enfant qui dort mal à 2 ans aura plus de problèmes cognitifs à 5 ans. Au Canada, une étude a été menée sur 1 500 enfants. Ceux qui avaient moins de 10 heures de sommeil la nuit avaient trois fois plus de risques d’hyperactivité, de retard scolaire ou de surpoids. Mais aussi plus de risques de devenir insomniaque à l’âge adulte. Ce n’est donc pas rien. Sans parler des risques de maltraitance.

Quels sont les principaux troubles du sommeil de l’enfant?

Il y a bien sûr l’insomnie qui est le plus fréquent. Ce trouble n’a pas les mêmes raisons, ni les mêmes effets en fonction de l’âge. En dessous de 5 ans, un enfant sur deux ou trois a des difficultés pour s’endormir ou se réveille la nuit. C’est-à-dire qu’il met plus d’une demi-heure pour s’endormir et qu’il se réveille la nuit au moins trois fois dans la semaine. Les parents prennent ça courageusement mais ce n’est pas une fatalité.

Quelles sont les solutions ?

À cet âge-là, les enfants ont des cycles plus courts, d’à peine une heure, entre lesquels ils peuvent avoir des éveils. Donc si on les habitue à s’endormir le soir auprès de soi, en les câlinant ou les berçant, ils vont réclamer cette même attention pour se rendormir dans la nuit. Le traitement est donc comportemental dans 70 % des cas. Il faut respecter le rituel c’est-à-dire le câlin, une histoire... mais ensuite les laisser s’endormir seul.

Et si l’insomnie est déjà installée ?

On parle d’insomnie chronique au bout d’un mois. Le conseil est alors de laisser pleurer l’enfant la nuit. La première fois, on va le voir au bout de 5 minutes juste pour lui dire qu’il faut dormir et qu’on est là, mais sans le toucher. La deuxième fois, on attend 10 minutes avant de venir le voir et ainsi de suite. En général, l’enfant va comprendre ce qu’on attend de lui en une petite semaine.

Mais est ce que c’est vraiment à un médecin de donner ces conseils de bon sens ?

On ne peut évidemment pas recevoir tous les jeunes parents pour faire de l’éducation thérapeutique. C’est pour ça qu’on propose un site internet très complet avec le psychologue Benjamin Putois, dormium.fr, qui permet de faire le point, de consulter ensuite si nécessaire et de se retrouver en groupes de parents.

On a pourtant l’impression que de plus en plus d’enfants ont ces réveils nocturnes...

Les enfants ont toujours eu la même structure de sommeil. La différence, c’est qu’avant, les parents ne se levaient pas. Aujourd’hui, les femmes qui peuvent avoir un sentiment de culpabilité à travailler veulent être présentes et compenser, y compris la nuit. De plus, la place de l’enfant a changé. Les parents s’inquiètent très vite. Or, c’est important pour l’enfant mais aussi pour la famille de retrouver un sommeil paisible. Car les parents qui dorment mal peuvent eux aussi devenir insomniaques. Ils sont alors plus tendus, ce qui entraîne des problèmes conjugaux et professionnels.

Et après 5 ans, quelle est la caractéristique de cette insomnie ?
Entre 6 et 12 ans, 20 % des enfants ont des insomnies. C’est donc plus rare. Si elle apparaît alors que l’enfant dormait bien, elle est souvent due à un choc, un traumatisme, par exemple un décès. Mais parfois, c’est un changement qui peut sembler insignifiant aux parents. Ils peuvent alors consulter une psychologue à l’HFME. Mais ce n’est pas anodin car c’est à cet âge que les apprentissages sont les plus sollicitants. Ensuite, on a le cas des adolescents qui sont de plus en plus nombreux à mal dormir.

Pourquoi de plus en plus d’adolescents ont des insomnies ?
De manière physiologique, les ados ont un décalage de phase, lié aux hormones, depuis la nuit des temps et dans tout le règne animal. Ils se couchent et se lèvent plus tard. Mais avec les écrans, ordinateurs ou portables, et la baisse d’influence des parents, il y a une accentuation. Résultat, certains jeunes ne se lèvent plus le matin, entraînant de l’absentéisme scolaire, ou ils somnolent toute la journée.

Quels sont les conseils à donner aux parents ?

Il faut proscrire les écrans après le repas: pas d’ordinateur, de télé ou de téléphone dans la chambre. Il ne faut pas faire les devoirs couchés sur le lit sinon cette position n’induit plus le sommeil. Le matin, il faut privilégier tout ce qui favorise le réveil, la douche chaude et l’activité physique...

Quels sont les autres troubles du sommeil ?
Il y a ce qu’on appelle les parasomnies, essentiellement les terreurs nocturnes et le somnambulisme. Ces phénomènes apparaissent en général quand l’enfant cesse de faire des siestes, autour de 3 ans, car le sommeil lent pro- fond se concentre alors en début de nuit. Or c’est à ce moment qu’apparaissent les parasomnies.

Ces parasomnies sont graves?

Non. Les terreurs nocturnes où l’enfant hurle, semble réveillé, mais n’est pas conscient, sont très impressionnantes pour les parents mais pas graves. Elles concernent 14 à 17 % des enfants et interviennent en général quand l’enfant manque de sommeil, s’est couché plus tard que d’habitude. Il suffit alors de rétablir le rythme normal pour régler le problème. Précision: il ne faut pas chercher à le réveiller et ne pas lui en parler le lendemain pour ne pas l’affoler. Quant au somnambulisme qui est familial et qui touche généralement les 5-12 ans, parfois une seule fois, il est lié à une instabilité du sommeil lent profond. Il faut alors surtout éviter une mise en danger en verrouillant les portes et les fenêtres. Mais ces parasomnies disparaissent en général avec l’adolescence et la modification de la structure du sommeil.

Quels sont les troubles qui nécessitent une réelle prise en charge médicale ?

Il y a l’apnée du sommeil. Cette pathologie est connue chez l’adulte mais pas chez l’enfant alors qu’elle touche 1 à 4 % d’entre eux. Ses facteurs de risque augmentent : l’obésité, les allergies, la prématurité... Mais la première cause connue c’est l’hypertrophie des amygdales, notamment entre 3 et 6 ans où les enfants sont souvent malades. L’air passe alors mal, ce qui entraîne des apnées, donc des pauses respiratoires. Le premier signe, c’est le ronflement. Un enfant ne doit pas ronfler.

Un enfant qui ronfle, c’est anormal ?
Oui. Un enfant qui ronfle, ça n’existe pas ! Sauf s’il est enrhumé évidemment. Mais s’il ronfle tous les jours, toute la nuit, il y a forcément une pathologie associée. Ensuite, si un enfant dort la bouche ouverte, la tête en arrière, s’il transpire la nuit, s’il est agité, voire s’il fait pipi la nuit, et qu’en plus, il est fatigué la journée, il faut prendre les choses très au sérieux. Et ne pas forcément attendre que ça passe. Car, au-delà des effets à long terme sur le cœur, certaines études montrent une corrélation évidente entre les résultats scolaires et ce syndrome. La première réponse est souvent l’ablation des amygdales. Une fois opérés, ces enfants progressent à l’école de façon spectaculaire.

Mais quand a-t-on besoin de réaliser un enregistrement de sommeil ?
On enregistre certaines parasomnies quand elles sont trop fréquentes car elles peuvent être liées au syndrome très rare des jambes sans repos, ou plus fréquemment à l’épilepsie. On enregistre aussi les enfants dont les ORL ne sont pas catégoriques sur les amygdales mais qui présentent des signes d’apnée. On est aussi centre de référence pour la narcolepsie.
La narcolepsie concerne aussi les enfants ?
Oui, dans 50 % des cas, la narcolepsie fait son apparition dans l’enfance. Cette maladie qui entraîne des endormissements intempestifs, notamment quand les enfants ne sont pas sollicités, reste rare, à 0,4 %. Mais elle se développe. On a notamment eu une hausse suite à la campagne de vaccination contre la grippe H1N1.

Ce vaccin a bel et bien entraîné des cas de narcolepsie ?
Oui, c’est désormais démontré. Surtout le vaccin avec adjuvant qui était beaucoup plus stimulant. Or la narcolepsie serait une maladie auto-immune. Mais on devrait déjà avoir référencé tous les cas. Les enfants prennent 10 à 15 kg dès qu’ils tombent malades. En- suite, ils peuvent avoir des chutes de tonus musculaire, des hallucinations, des paralysies du sommeil...

Le développement de votre service va donc permettre de réaliser plus d’enregistrements?
L’objectif est évidemment de baisser le temps d’attente pour l’hospitalisation. Mais on va aussi développer l’éducation thérapeutique avec le site web, des groupes de parents... Et on va former d’autres spécialistes. Pour une meilleure prise en charge des enfants, pas seulement à Lyon. Je précise aussi qu’il va y avoir des lits supplémentaires pour l’épilepsie de l’enfant.

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