Un ancien de Guantanamo contre le Djihad

Date de publication : 12/01/2015

Mourad Benchellali a passé trois ans à Guantanamo. Il avait été capturé par les Américains alors qu’il était parti en Afghanistan dans un camp d’Al-Qaïda. Sa défense avait ensuite été étonnante. Il affirmait n’être pas au courant des activités de ce mouvement et avoir juste été poussé par son frère, soucieux qu’il prenne des vacances et qu’il apprenne l’arabe... Une défense qu’il tient encore aujourd’hui. Mais ce Vénissian, âgé de 21 ans à l’époque, témoigne désormais de son expérience, pour mettre les jeunes en garde contre le Djihad et lutter contre leur départ en Syrie. Interview.
 

Pourquoi est ce que vous sentez le besoin de témoigner aujourd’hui ?
Mourad Benchellali : On me pose cette question comme si je commençais à le faire, mais je l’ai toujours fait. Depuis que je suis sorti de prison, j’ai toujours eu ce discours, le souci de partager mon histoire, de sensibiliser les jeunes sur les départs. Je suis intervenu en Belgique et en Suisse, dans le cadre de la promotion de mon livre en 2006... Ce qui a changé aujourd’hui, c’est le regard que les Français ont sur moi. 

Comment les Français vous voient-ils ?

En Suisse, on ne m’a jamais vu comme un suspect, un terroriste présumé, un ex-djihadiste... Mais comme une victime de l’arbitraire. Ils m’invitaient à parler dans un climat apaisé. En France, j’ai été condamné à de la prison pour association de malfaiteurs après mon retour de Guantanamo, contrairement aux autres Européens. J’étais parti pour m’entraîner et pour revenir faire des attentats, selon le discours du juge Bruguière... Ça montre la défiance qu’on avait vis à vis de moi. Cette vision est en train d’évoluer. La preuve, j’ai été reçu au Sénat et à Matignon par la Conseillère d’Etat à l’intégration pour témoigner de mon histoire.
Mais vous êtes bel et bien parti faire le Djihad en Afghanistan !
Je ne suis pas parti pour faire le Djihad. C’est tout l’objet de mon livre publié en 2006. C’était avant le 11 septembre. Je ne savais rien de Ben Laden, que j’ai d’ailleurs vu sur place sans le connaître, et de Al Qaïda. Je n’étais même pas un pratiquant convaincu ! J’allais me marier. Et je voulais juste utiliser l’été pour prendre des vacances...
Sincèrement, il y a d’autres pays plus adaptés pour prendre des vacances...
C’est vrai que ça peut sembler bizarre. Naïf, voire complètement stupide. Je le comprends aujourd’hui. Mais mon frère aîné m’a poussé à partir. Il a préparé mon voyage, les escales, les faux papiers. Moi, je me suis laissé bercé par l’idée de vivre une aventure. J’étais désœuvré. Bien sûr, je savais qu’il y avait des talibans et les combattants de Massoud, mais pour moi, c’était confus. Et mon frère m’avait beaucoup rassuré là-dessus. Je ne savais même pas que j’allais apprendre à utiliser des armes...
Il n’y avait aucun aspect religieux dans votre démarche ?
Si, mon frère m’a dit "Ca te fera du bien pour ta religion, il y a beaucoup de pratiquants, c’est un état religieux, tu vas apprendre l’arabe”. Moi je n’ai écouté que d’une oreille parce j’avais envie de rêver. Mon frère avait d’autres ambitions pour moi mais ça, je ne le savais pas encore. D’autant plus que la réalité à laquelle j’ai été confronté après le 11 septembre, même lui, il n’aurait pas pu l’imaginer.
Mais vous étiez clairement issu d’une famille d’islamistes !
Mon père a été imam pendant 20 ans à Vénissieux. De toute ma vie, je ne l’ai jamais vu être radical. Je pense qu’on a beaucoup exagéré. Je ne l’ai jamais entendu prêché le Djihad. Il ne nous a pas élevés dans la haine. Il nous parlait très peu en fait. Quand il est parti en Bosnie en 1993 c’était de l’humanitaire avec des habitants du quartier, une association, il emmenait des médicaments. 

Mais il a quand même été expulsé en Algérie à cause de son intégrisme !
On a donné le bâton pour se faire battre : j’étais à Guantanamo, mon frère était radical... Mais je pense qu’on a fait de ma famille un exemple, c’était après le 11 septembre en 2001. Mon père était le coupable idéal. C’était un imam qui recrutait soi disant dans la mosquée, c’était le scénario parfait : père imam, fils radical, l’autre fils à Guantanamo, la boucle était bouclée. La mère de Merah n’a pas fait une heure de garde à vue, la mienne a fait deux ans de prison. Lui il a tué 7 personnes, c’est deux poids de mesure parce que le contexte est différent.
Votre famille était donc irréprochable !

Mes parents ont eu la double peine. Ils sont en Algérie alors que ma mère était venue en France à 15 ans. Peut-être que mon père s’est radicalisé en me voyant à Guantanamo et qu’il a eu des prêches radicaux ? Franchement je ne sais pas. Je pense que l’origine du problème c’est surtout mon frère, c’est lui qui a déconné. Mais ça ne sert à rien de lui en vouloir, ça ne changera rien au passé. Il a purgé sa peine. Il a refait sa vie à Paris. Mais je n’ai pas envie d’en parler.
Du coup, si votre départ était une sorte de "malentendu”, quel est le rapport avec les jeunes qui partent aujourd’hui, en toute connaissance de cause ?
Je pense que c’est plus compliqué que ça. Leur moteur principal n’est pas l’idée d’aller en découdre, d’aller combattre. Le moteur principal c’est l’empathie qu’ils peuvent avoir vis à vis des victimes syriennes, la colère qu’ils peuvent avoir contre le régime syrien. Face à ça, il y a cette solution extrême d’aller sur place et d’agir. Évidemment quand ils arrivent là bas, ils prennent conscience de la réalité.
Comment peuvent-ils ignorer qu’il y a des barbares ? Ils sont sur-informés !
Il y a beaucoup de méfiance envers les médias chez les jeunes. Ils remettent en cause les informations qu’ils considèrent comme de la propagande... C’est pour ça que je fais souvent l’analogie avec mon propre cas : sur les talibans il y avait le même discours. Mon frère aussi me disait "Non, mais ce qu’on raconte sur les talibans, c’est pas vrai, la réalité est différente..”
Donc vous étiez quand même conscient de ce qui se passait en Afghanistan !
Dans ma tête, c’était la confusion et puis, au fond, ça m’était égal. Je suis parti dans l’idée d’aller découvrir ce pays qui me fascinait et je ne me posais pas toutes ces questions. C’est la même chose pour ces jeunes, ils sont tellement excités à l’idée d’aller en Syrie... Simplement pour le raconter, pouvoir dire "J’étais dans un pays en guerre...” Le fait de se mettre en danger, c’est une forme d’excitation. Evidemment, c’est immature, inconscient, mais c’est vraiment comme ça qu’un gamin fonctionne.
Donc ils partent en Syrie pour se vanter auprès des copains !
Bien sûr, il y a un côté chevaleresque. Ils se prennent même en photo avec des armes sur Facebook aujourd’hui ! Il y a aussi cette aura du combattant, cette valorisation faite autour du courageux guerrier qui a tout quitté pour combattre... Ce sont des mécanismes qui se comprennent.
Il y a aussi une mystique des armes ?
Il y a ce fantasme oui. On grandit tous avec ces films américains où ça se tire dessus, dans l’idée d’avoir un accès libre à toutes ces armes, c’est une forme de jeu... Pour tout ça, ce n’est pas si simple de tout expliquer par le religieux.

Vous pensez vraiment que les jeunes actuellement ne savent pas où ils mettent les pieds ?

Ils pensent savoir, mais ils ont cette vision manichéenne : les méchants d’Assad et les gentils qui les combattent. Et il y a aussi cette méfiance envers l’Europe, ils se disent ils sont complices de la dictature parce qu’ils sont entrés dans les pays islamiques mais ils ont toujours laissé Assad en place.

Mais ils voient bien les vidéos des décapitations des occidentaux diffusées par l’EI !

Ils pensent que ce n’est qu’une partie de la réalité. Ils se disent : "oui l’état islamique tranche des têtes, moi je ne le ferai pas, mais je veux quand même les rejoindre parce que ce sont les seuls qui s’en prennent au régime". Il faut expliquer tout ça, il faut le déconstruire. Dire qu’on ne peut pas être complice de ces gens.

Pourtant il y a bien de l’embrigadement ?

En fait, le plus gros de l’embrigadement se fait sur le terrain. Il y a des choses qu’on ne peut pas comprendre si on ne les a pas vécues comme l’effet de groupe. Quand on est là bas, on vous dit : "si t’es pas avec nous ça veut dire que t’es contre nous, que tu es un espion.Et si t’es un espion, on peut te tuer.” On sait aussi maintenant que certains veulent revenir mais ils ne peuvent plus parce qu’ils sont menacés de mort par l’état islamique, qui les oblige à rester. Il y a beaucoup de désillusion.

En fait, si on vous écoute personne n’adhère à leur discours...

Si, il y en a, mais c’est une preuve de vulnérabilité. Il y a des jeunes qui n’ont plus rien à perdre, qui ne se voient pas d’avenir en Europe, que plus rien ne retient. Il faut aussi se demander pourquoi des jeunes vont chercher leur avenir ailleurs, pourquoi ils sont prêts à tout laisser, quitter leur famille, leur ville...

Et selon vous, alors, qui est responsable ?

Là c’est beaucoup plus social que religieux. On parle d’auto radicalisation, d’auto endoctrinement, mais je pense que la doctrine c’est le prétexte. D’ailleurs, l’état islamique a un discours éminemment politique : la religion est instrumentalisée, ils utilisent les versets pour se justifier. Il y a des jeunes en faiblesse qui découvrent cette religion qu’est l’Islam où on leur explique qu’il faut avoir de la compassion pour les autres musulmans. Et là, c’est la porte ouverte, le piège dans lequel ils peuvent tomber.

Tout le monde peut éprouver de l’empathie mais tout le monde ne devient pas djihadiste...

Tous les jeunes musulmans ont de la compassion pour les victimes syriennes mais tous n’ont pas la même vulnérabilité face au discours. La vraie question c’est pourquoi. Qu’est ce qui se passe dans la tête d’un jeune qui va prendre ce discours pour argent comptant, l’accepter tout de suite ? Il y a déjà des ressentis en amont, un état d’esprit, un conditionnement.

Vous allez encore mettre en avant les difficultés des jeunes de banlieue pour expliquer ce phénomène...

Non, car aujourd’hui il y a des jeunes qui partent et qui sont issus de familles aisées et pas des banlieues ! Leur motivation au départ, c’est lutter d’une manière ou d’une autre contre le régime d’Assad. Or, à ce titre, l’Europe a une vraie responsabilité. On a laissé commettre des atrocités. Ce qui a alimenté une colère et créé de la radicalisation. Mais il y a aussi le climat depuis quelques années vis à vis de l’Islam, les difficultés de la France à gérer ses problèmes. 

C’est donc la stigmatisation de l’islam qui induit ces dérives ?

Il y a beaucoup de discours politiques qui reviennent systématiquement sur une stigmatisation. La burqa, le voile, le halal, les prières de rue... Quand les politiques instrumentalisent la religion, ça participe à ce phénomène. Certains jeunes ont l’impression d’être rejetés, comme si la religion, l’islam posait systématiquement problème. Comme si pour être un bon français il fallait abandonner sa religion.

Pourtant vous disiez que la religion n’est pas à l’origine de leur engagement...

Non mais ça crée un conditionnement. Ils utilisent l’islam pour légitimer leurs actes. Ils bourrent le crâne à des jeunes simplement croyants. Le problème c’est qu’il n’y a personne pour leur expliquer que ce n’est pas comme ça. Il y a aussi une carence au niveau de la communauté musulmane qui ne s’est pas occupée de ces jeunes.
Pourquoi les responsables religieux ont-ils négligé ce problème ? 

Les responsables religieux disent "Non ! Les conflits internationaux, on n’en parle pas, c’est de la politique". Ça a toujours été comme ça dans les mosquées ! Les jeunes, quand ils regardaient des vidéos à Gaza, en Israel, en Palestine, ils n’avaient pas d’analyse et de réponse à la mosquée. 

Mais ce n’est pas le rôle d’un imam de faire de la politique...

Peut-être mais ils laissent le champ libre à Internet et à des gens mal intentionnés qui méconnaissent l’islam... Il y a sûrement une marge de manœuvre pour les imams français.  Sensibiliser à la religion, expliquer qu’on peut avoir de la compassion pour les victimes mais que la violence n’est pas une solution, c’est possible. On peut dénoncer, manifester, partir faire de l’aide humanitaire, ou tout simplement prier quand on est croyant ! C’est au religieux de s’emparer de ces problèmes et il faut arrêter de crier au communautarisme. Mais les imams ont peur qu’on disent d’eux qu’ils font des prêches politiques.

Est ce que ça veut dire que Kamel Kabtane, recteur de la mosquée de Lyon a mal fait son boulot ?

J’en sais rien, je ne veux pointer personne. J’ai juste l’impression qu’il y a une carence. Pour moi, les musulmans ne sont pas assez structurés. Il faut encourager les musulmans à se fédérer en une structure plus crédible que le CFCM qui ne prend jamais position sur les problèmes de voile, la burqa, la prière de rue... Encore moins sur les conflits étrangers. Or, on a besoin d’une position claire qui serait suivie pour tous les musulmans de France, une forme de guide. 

Comment expliquer qu’il y ait autant de convertis ?

Un français converti contrairement à un musulman d’origine n’a pas de point de vue différent. Quand personne n’est croyant dans son entourage il n’y a pas de discours contradictoire, d’esprit critique, il ne reste plus que la propagande. C’est pour ça que les français convertis sont les plus "radicaux”.

Et quelle est la responsabilité des parents dans tout ça ?

On accuse beaucoup les parents mais je pense que ce n’est pas de leur faute. L’embrigadement se fait souvent seul, les parents sont dépassés. Puis il est renforcé sur le terrain. D’ailleurs, on voit souvent les parents à la télé dire qu’ils ne reconnaissent pas pour leurs fils, je pense qu’ils sont sincères.

Au final, vous comprenez les intentions de ces jeunes qui partent ?

Je comprends ce qui se passe dans leur tête, mais je n’approuve pas. 

Comment tentez-vous de les dissuader ?

Je leur explique surtout que mon départ était une erreur. Que comme eux j’ai idéalisé les choses, que je ne voyais pas le mal. Ensuite, je leur raconte la réalité à laquelle j’ai été confronté : il ne faut pas idéaliser les guerriers. Je leur explique par exemple que quand les talibans ont perdu la ville de Kaboul, et qu’on était à Islamabad, ils ont pris des valises de billets et ils se sont cassés. Ils nous ont laissé, nous, les villageois... Quand je leur explique ça, le mythe des talibans s’écroule.
Que pensez vous de l’état islamique ?

Comme tout le monde, qu’ils sont d’une barbarie extrême, que ce qu’ils font aux chrétiens est terrible... je leur explique qu’ils peuvent être complices de ces groupes là, qu’il faut faire attention. 

Que faire quand ces jeunes reviennent ?

Ça c’est encore un autre problème. Je suis de ceux qui pensent qu’il ne faut pas généraliser et aller dans la criminalisation systématique. Ça doit être fait au cas par cas. Si on est convaincu, qu’on a les preuves que l’individu est susceptible de passer à l’acte et de commettre des attentats en France, bien sûr qu’il faut l’arrêter et l’incarcérer ! Mais les cas Nemouche, je ne pense pas que ce soit la majorité... Beaucoup reviennent et il faut leur laisser la possibilité de le faire sans se radicaliser. La prison n’est pas une bonne solution, parce que la privation de liberté ne fait qu’augmenter le ressentiment. Je pense qu’il faut mettre d’autres alternatives en place comme un soutien psychologique, parce qu’ils ont assisté à des scènes de violence. Il faut les aider à se réinsérer dans la société. 

Alors on les accueille à bras ouverts ?

Non, pas du tout, mais simplement on les prend en charge. Je dis ça par rapport à mon vécu. Quand je suis sorti de prison personne ne m’a aidé à me réinsérer. Aucune structure. On m’a demandé de ne pas me radicaliser mais personne ne m’a aidé à le faire. Franchement, on m’y a presque encouragé ! Je ne me suis pas radicalisé, mais vraiment ça tient du miracle. Au Danemark il y a un centre avec un soutien psychologique et de l’aide à la réinsertion professionnelle. Je pense que c’est une bonne piste. Il y a des alternatives à la prison : des contrôles judiciaires, des assignations à résidence, des bracelets électroniques... 

C’est prendre le risque que ces gens soient toujours radicalisés et reviennent en France pour recruter des candidats au djihad..
.
On part du principe qu’ils sont radicalisés, qu’ils sont coupables et qu’ils vont radicaliser les autres. Mais la radicalisation ce n’est pas un virus qui se transmet quand on est à proximité. Pourquoi partir du principe qu’un jeune qui revient va embrigader les autres ?
Par principe de précaution...
Voilà, donc la fin justifie les moyens. On enferme les gens par prévention, pas parce qu’ils le méritent mais pour être tranquilles. Est-ce que c’est cette conception de la justice qu’on veut ? Agir pour calmer la peur ambiante en se fichant des personnes détenues ? Enfermer les gens parce qu’ils peuvent être dangereux sans en avoir la certitude, est-ce que c’est ça un état de droit ? Beaucoup sont revenus sans être passés à l’acte..
C’est difficile de savoir ce qu’ils ont fait là-bas...
On peut interroger les gens.
Ils peuvent mentir !
Oui mais ce qu’il faut retenir, c’est que dans tous les cas, si on la met en prison il y a de grandes chances pour qu’elle se radicalise. Je ne suis pas entrain de dire qu’il faut relâcher tout le monde dans la nature ! Mais il faut relativiser, ne pas être dans le tout répressif, voire la vengeance.
Mais si une des ces personnes pose une bombe ?
Il peut passer par la case prison avant mais ça changera quoi ? On ne fait que repousser le problème. Sur le court terme c’est très efficace. On calme l’opinion publique, tout le monde est rassuré. Mais quand ils ressortent de prison, ils ressortent encore pire ! Parce qu’ils sont entre eux, qu’ils se remettent à la religion, qu’ils sont privés de leur liberté et renforcent leur haine... C’est quoi le but ? En faire des gens pires ou meilleurs ?
Mais la société doit quand même penser à assurer sa sécurité, comment faire pour protéger les autres citoyens tout en évitant que ceux-là se radicalisent davantage ?
Leur parler, décrypter : "Qu’est ce que t’as vu, qu’est ce qui se passe dans ta tête, pourquoi t’as la haine ?” C’est des êtres humains avant d’être des bêtes féroces, ils ont un cerveau. Ils peuvent avoir une rancoeur. Il faut pas les voir comme des gens perméables à tout discours, qui ne peuvent plus revenir en arrière. Même le plus radical des radicaux s’est retrouvé comme ça à cause de circonstances qui l’ont mené à l’erreur.
Vous pensez vraiment que les vrais méchants, ça n’existe pas ?
Oui je pense qu’on n’est pas foncièrement mauvais. Moi je me suis bien retrouvé en trois semaines dans un camp d’Al-Qaeda les armes à la main. Est-ce que ça veut dire que  je suis un terroriste en puissance ?
Mais vous, votre cas était à part, vous étiez particulièrement naïf...
Mais il y en a sûrement d’autres comme moi. Certains peuvent partir en étant beaucoup plus politisé mais je pense qu’ils peuvent se retrouver là-bas à cause d’un discours enjolivé. Vous pensez que le mec de l’Etat islamique, il dit au jeune "tu sais, pour couper des têtes, il faut faire comme ça, il faut bien que le sang gicle...” ? Non, il lui dit "t’es le meilleur des hommes, t’es un combattant, mais tu sais, nous, couper des têtes, on n’aime pas trop ça, ça nous fait mal au coeur mais on est obligés de passer par là. Regarde ce qu’ils font aux musulmans, ils nous bombardent...”. Ils montrent des vidéos de victimes déchiquetées. On peut se retrouver à couper des têtes sans être un barbare absolu parce qu’on vous a bourré le crâne.
Peut-être qu’il ne vaut mieux pas qu’ils reviennent...
C’est pas sympa pour les familles... J’entends parler dans la bouche d’hommes politiques de guillotine, de Guantanamo à la française... Mais ça sert à quoi de parler comme ça ? Ca va régler le problème ? C’est démagogique. Il faut être plus intelligents, s’élever, réfléchir. Quand je dis qu’il faut fermer Guantanamo, ce n’est pas parce que je suis dans le jugement moral mais parce que c’est un outil de recrutement. Quand on habille un journaliste sur le point d’être décapité en tenue orange, ça ne vous fait pas réfléchir ? Guantanamo, c’est un argument pour eux. Ça légitime leurs discours, parce qu’ils peuvent s’appuyer sur des exemples concrets, Il faut leur enlever cet argument. Quand je dis ça, c’est contre l’EI et pour aider les Américains.


Vous comment s’est passée votre sortie de prison ?
Personne ne m’a aidé, on m’a lâché dans la nature. C’était merci, au revoir. Le regard des gens est très dur, j’ai perdu beaucoup de boulot, j’ai dû me battre. J’ai été voir un centre de soins à Villeurbanne et ils m’ont refusé de l’aide. Ensuite j’ai eu un psychothérapeute à titre privé. J’ai dû me débrouiller tout seul pour apprendre un métier, celui de carreleur. Après j’étais artisan, j’ai fait une formation.
Comment vous avez vécu le fait d’avoir marqué terroriste sur votre front ?
Je me posais plein de questions sur ce que j’avais fait pour mériter tout ça. Heureusement j’ai rencontré des gens sur mon chemin qui m’ont tendu la main et ne m’ont pas jugé. Mon psy, mon avocat, m’a aidé à me trouver un appartement. D’ailleurs, quand j’étais à Guantanamo, le maire de Vénissieux avait fait une conférence de presse où il avait promis de nous trouver un logement et un travail, à Nizar et moi. Quand je suis revenu il a carrément refusé de me rencontrer !
Avez-vous eu du mal à refaire votre vie ?

C’est sûr que les gens s’inquiètent. Et puis ça fait pas rêver les femmes un ancien détenu de Guantanamo, carreleur, qui habite à Vénissieux... Déjà qu’être arabe, musulman, jeune de banlieue c’était compliqué en France, là j’étais une caricature !
Avec tout ce que vous avez vécu vous réussissez à ne pas avoir de ressentiment contre les américains ?
Non parce que je sais que ce n’est pas la faute de tous les américains. Il y en a plein qui militent pour la fermeture de Guantanamo. Je n’ai jamais généralisé parce que je n’aime pas quand on le fait avec moi.
Toute votre démarche de communication, c’est aussi pour donner du sens à cette erreur de parcours qui vous a pris 5 ans de votre vie ?
J’essaye d’en faire quelque chose de positif, oui. D’avoir un discours de paix. La République en a bien besoin avec tous ces discours qui volent bas. Les gens ont besoin d’un discours apaisant.
Où en êtes vous aujourd’hui ?
Carreleur de métier, je forme et j’encadre des jeunes dans des chantiers en insertion, à Vénissieux. Divorcé depuis quelques années, j’ai un petit garçon de 7 ans. C’est aussi pour lui que je fais ça, pour qu’il soit fier de son père, qu’il n’ait pas honte.
Vous avez eu l’occasion de reparler avec votre frère ?
Il m’a expliqué qu’il y avait des choses qu’il ne pouvait pas imaginer. Que lui était bien intentionné, qu’il ne voulait pas me trahir, qu’il ignorait comment ce camp avait évolué. Je n’ai plus de contact avec lui aujourd’hui, mais je lui ai pardonné.
Vous êtes plus religieux aujourd’hui ?
Je prie, je suis plus pratiquant, je vais à la mosquée. Le paradoxe dans tout ça c’est que je suis devenu plus religieux qu’avant. Mais ça m’a apaisé. J’ai trouvé des réponses.
Qu’est devenu Nizar, votre compagnon d’ "aventure” ?
On a perdu contact très rapidement, il a voulu s’isoler. Moi j’ai gardé des liens très forts avec des anciens de Guantanamo. Il l’a peut-être plus mal vécu. Mais je n’ai pas aimé la description qu’il a fait de moi dans son bouquin : un mec hyper motivé et radical alors que lui aurait été une victime. J’ai l’impression qu’il a fait ça pour se protéger. Mais je lui ai pardonné.
J’ai l’impression que vous pardonnez à beaucoup de monde !
C’est mieux. Ça ne sert à rien d’en vouloir aux gens. La haine c’est une forme de dépendance à cette personne, quand on pardonne on vit plus tranquillement.
Vous êtes moins naïf aujourd’hui ?
Oui largement, je suis plus mature, moins naïf.
Vous êtes heureux du chemin parcouru, 8 ans après ce voyage en enfer ?
J’ai l’impression de n’avoir encore rien accompli. Je fais toujours des cauchemars, j’ai toujours du mal à joindre les deux bouts à la fin du mois, je suis en bonne santé. Mais je suis content, ça aurait pu être pire. Je trouve quand même que je m’en suis bien sorti. Et mon combat continue. D’ailleurs, quand j’ai été reçu à Matignon, je me suis senti utile, je sens que je peux aider.
Partager

LES DERNIERES ACTUALITES

20/04/2018
Figure de l'entrepreneuriat lyonnais, de la fondation d'Infogrames à son rebond dans la robotique, Bruno Bonnell était très attendu sur les bancs de l'Assemblée. Il a finalement semblé plus discret que prévu jusqu'au buzz provoqué par ses déclarations au Monde début avril. Explications.

20/04/2018
Le documentaire "Pédophilie, un silence de cathédrale” diffusé par France 3 le 22 mars dernier a suscité une nouvelle vague de témoignages auprès de la Parole libérée, l'association lyonnaise qui a révélé l'affaire Preynat. Interview de son président, François Devaux.

12/02/2018

Après Lyon en juin, Mag2 Lyon poursuit son analyse du marché de l'immobilier avec les communes de la métropole. Quelles sont les valeurs sûres ? Quels sont les quartiers qui montent ? Et quels sont ceux à éviter ? Par Hélène Capdeviole

12/09/2016
La Stéphanoise Elodie Clouvel participera à Rio de Janeiro à ses deuxièmes Jeux Olympiques. Mais en parallèle de sa discipline, le pentathlon, elle baigne dans d'autres activités. Elle est également gendarme, mannequin et peut-être même future actrice. Une véritable ambassadrice de son sport. Portrait.

20/04/2018
Cet ancien champion de boxe ayant grandi à Vaulx-en-Velin s'est fait une place à coups de seconds rôles dans le cinéma français, s'appuyant sur une plastique d'athlète, une discipline de fer et une capacité à tout interpréter. En 2018, il se retrouve sur le devant de la scène avec la sortie de trois films dont le très attendu Mektoub My Love d'Abdellatif Kechiche, où il campe un dragueur insouciant. Rencontre.


Retrouvez-nous sur



Création de site internet: Cianeo