Le premier coming-out d’un flic gay

Date de publication : 09/02/2015

A 65 ans, le Lyonnais Michel Lapierre garde un goût d’inachevé. Gamin, il rêvait de devenir policier. A 25 ans, il devient enquêteur à la police judiciaire d’Annecy. Mais quatre ans plus tard, il est obligé de démissionner. Son tort : être homosexuel dans ce milieu de "gros bras”.


Pourquoi attendre 65 ans pour faire ce livre ?

Michel Lapierre :
J’ai eu un AVC sans conséquence en 2013, ce qui m’a amené à réfléchir sur ma vie et cette expérience. Aucun flic homosexuel n’avait raconté son histoire avant. Je voulais que ce témoignage serve à quelque chose. Je voulais raconter cette profonde injustice que je porte encore aujourd’hui. 

Quelle est cette injustice dont vous avez été victime ?

Il faut revenir au début de mon parcours... Enfant, je rêvais de devenir policier. J’étais le dernier d’une famille de trois enfants. Mon père était employé à la Poste et ma mère, femme au foyer. Mon papa est mort d’une maladie alors que j’avais seulement 10 ans. Ce qui m’a traumatisé. Mais j’étais fasciné par l’uniforme. On avait un voisin, route de Vienne, vers l’avenue Berthelot qui était brigadier au commissariat. Je l’admirais. De plus, je n’ai jamais supporté l’injustice.

Avez-vous réalisé votre rêve ?

Ça a été un peu compliqué au départ. Je voulais devenir inspecteur pour réaliser des enquêtes. Pour ça, il fallait avoir le bac ou la capacité en droit. Mais j’ai complètement raté ma seconde au lycée Ampère, après deux redoublements. Je me suis retrouvé à la porte. J’ai donc dû travailler pour financer mes études de capacité en droit. Mais j’ai réussi à trouver un poste d’auxiliaire de bureau au commissariat de police. En 1967, j’ai donc intégré le Service Régional de Police Judiciaire de Lyon, rue Vauban.

Ce n’était pas vraiment le poste dont vous rêviez...

Non, mais j’étais au fichier régional. Je rencontrais à ce titre tous les commissaires et les inspecteurs de tous les services qui devaient passer par ce fichier au début de leur enquête. C’était exceptionnel. De plus, je lisais les procédures des anciennes affaires. J’apprenais beaucoup. J’étais passionné. Même si j’ai pris de plein fouet toutes les bassesses humaines. Puis j’ai fait mon service militaire. Et je suis revenu dans la police.

Quelles étaient vos fonctions ?
Après Mai 1968, la police manquait clairement de vocations. De plus, tous les inspecteurs recrutés après la guerre, essentiellement parmi les prisonniers de guerre, partaient à la retraite. Résultat, en 1971, un nouveau corps de policiers en civil a été créé, les enquêteurs de police, entre les gardiens de la paix et les inspecteurs. J’ai été reçu et formé à Paris. J’ai été titularisé en 1973. Au départ, j’étais à l’Identité judiciaire. Mais ce qui m’intéressait, c’était de réaliser des enquêtes. J’ai donc accepté un poste à la Police judiciaire d’Annecy. J’ai eu par exemple la chance de participer à une des plus grosses planques sur le Gang des Lyonnais à Grenoble...

Toutes ces années, vous assumiez votre homosexualité ?

Pas du tout ! Je cachais ma vie privée. En fait, j’ai su très tôt que j’étais attiré par les garçons. Mais pendant de nombreuses années, j’ai fait comme si. Je voyais des filles. Ma première aventure avec un homme, je ne l’ai eue qu’en 1971, à 23 ans. J’ai alors compris que c’était ma vraie nature. Pour autant, je ne l’ai jamais affichée. 

Pourquoi cette discrétion ?

C’était une autre époque. Je n’en parlais à personne, même à mon meilleur ami. Il y avait ma famille bien sûr, où le sexe était tabou et encore plus l’homosexualité. La norme était de se marier et d’avoir des enfants. Mais il y avait surtout la police, un métier que j’aimais par dessus tout, où il était strictement impossible d’assumer cette orientation. 

La police était clairement homophobe ?

Oui, il y avait des affiches dans les commissariats de police avec des motards virils sous le slogan, "La police, un métier d’homme”. Ça donne le ton. D’ailleurs, quand en 1970, les quatre premières femmes sont arrivées à Lyon, dont Danielle Thiéry, future commissaire et écrivain, elles en ont bavé. Elles étaient cantonnées à la brigade des mineurs ou aux mœurs. Elles ne pouvaient pas faire de terrain. Elles étaient harcelées par les collègues, surtout si elles étaient mignonnes. Donc je comprenais qu’être homo, c’était juste impensable.

Mais est ce qu’il y avait des propos ou des actes ouvertement homophobes ?

Oui, dès qu’un homosexuel était interpellé, il était traité de PD ou d’enculé. C’était glauque. En plus, on avait un directeur qui était ouvertement homophobe. Il habitait l’hôtel de police et promenait son chien sur les quais du Rhône, mais vers le pont Lafayette, il y avait un lieu de drague homo. Un soir, malheureusement, il s’est fait draguer. Le type a passé un sale moment. Ensuite, ce directeur organisait des rafles. Il ramassait tous les gars vers cette pissotière et les mettaient en garde à vue. 

A quel moment avez vous commencé à mieux vivre votre homosexualité ?

Quand je suis parti à Annecy. Je ne connaissais personne. Je me suis éclaté sur le plan professionnel... et personnel. Il fallait que je me méfie car la ville était petite. Je continuais donc à avoir des relations avec des filles pour donner le change. Mais petit à petit, j’ai été reconnu comme un flic qui tient la route. Au bout de trois ans, j’ai donc commencé à baisser ma garde et à en parler à certains de mes collègues les plus proches. 

Comment ont-ils pris cette nouvelle ?

Plutôt bien. Ils acceptaient. Ils se sont surtout rendu compte que toutes ces années, ça n’avait pas eu d’influence sur mon travail. Je les ai même invités à manger avec leur femme, chez moi, avec mon compagnon. Je pensais alors que c’était gagné. Même si mon chef de groupe était un peu sur la réserve. En revanche, je n’étais pas pressé de le dire au patron qui était très macho.

Pourquoi est ce que ça a dégénéré ?

Je fréquentais un petit bar de nuit "gay friendly”, comme on dit aujourd’hui. Un jour, la patronne me demande amicalement de présenter un spectacle transformiste, mais assez confidentiel et bon enfant. Il faut dire que j’avais l’habitude d’animer des soirées car j’avais été un des fondateurs de l’amicale de la police d’Annecy. Pour ce spectacle, j’étais habillé en costard. Rien de tape à l’œil. Mais ça s’est su. Un collègue de la sûreté a prévenu mon commissaire principal qui est tombé de l’armoire. 

Comment a-t-il réagi ?

Il m’a convoqué pour me dire qu’il savait désormais que j’étais "PD”. Je lui ai répondu : "Et alors ?” Il m’a dit qu’il aurait préféré que j’aie trois maîtresses, qu’il ne me le pardonnait pas et il a demandé ma démission. J’ai été très choqué et j’ai évidemment refusé. Il n’avait qu’à m’emmener devant la commission de discipline... Mais comme il n’avait rien à me reprocher professionnellement, il a juste dit que j’allais en baver. On était en mai 1977. Il a été muté juste après. Il aurait pu ne rien dire. Mais il a fait passer le mot à son successeur qui était juste pire que lui !
Qu’avez-vous subi ?

Ça a été un harcèlement permanent. Il voulait se débarrasser de moi. Il m’a muté à Chambéry, sans nomination officielle, dans un secrétariat, ce qui n’était vraiment pas mon truc. Je me suis retrouvé démuni, placardisé. J’étais vraiment déprimé. Heureusement, c’est à cette époque que j’ai rencontré Bernard, serveur dans un restaurant de Genève. C’est l’homme qui partage encore ma vie aujourd’hui et avec qui je me suis marié depuis un an.
Vos collègues vous ont-ils soutenu ?
Non. Aucun n’a bougé. Certains avaient peur pour leur carrière. Ils avaient aussi peur d’être stigmatisés. A Chambéry, mes collègues me parlaient à peine. Sauf un inspecteur de la criminelle qui m’emmenait sur des affaires. Pour ça, il tenait tête au patron car il avait de l’ancienneté. Je lui dois beaucoup.

Pourquoi n’avez-vous pas fait appel au syndicat ?

Parce qu’ils étaient homophobes eux-aussi ! J’ai su qu’un de leur membre avait refusé une demande de mutation car il ne voulait pas récupéré un PD dans son unité. 

A votre connaissance, il y avait d’autres gays dans la police ?

A Annecy, non, mais à Lyon, oui. Ils étaient dans un placard. Mais c’est sûr, je n’étais pas le seul. Des bruits couraient même que des patrons parisiens étaient homos. Moi, j’étais au mauvais endroit au mauvais moment.  

Comment cette affaire s’est terminée ?

Le patron entrait deux à trois fois par semaine dans mon bureau pour réclamer ma démission. Il me poussait aussi à demander ma mutation. J’ai donc fait tous les commissariats de la vallée du Rhône pour trouver un poste. Mais ce que je ne soupçonnais pas, c’est que le patron jetait ces demandes à la poubelle ! Un jour, dans son bureau, j’ai failli en venir aux mains avec lui. Du coup, j’ai fait ma demande de mise en disponibilité. Ce que j’ai obtenu étonnement en 8 jours ! Il m’a alors convoqué, a récupéré mon arme et ma plaque et très sadiquement, il a découpé ma carte de police avec des ciseaux !

Qu’avez vous fait après votre départ ?
J’ai créé une société de sécurité avec mon ami. J’ai aussi tenté de réintégrer la police. mais j’avais démissionné en 1979. Ce que je n’aurais jamais dû faire, car je ne pouvais plus faire machine arrière. C’est donc un grand regret pour moi, car la police, c’était ma vie. Je n’ai pas pu aller au bout de ma carrière. J’ai ensuite créé, en 1987, une société spécialisée dans la production audiovisuelle de documentaires pour les entreprises, activité que je pratique encore aujourd’hui. 

Vous pensez que la situation a changé pour les flics homos aujourd’hui ?
Oui, les nouvelles générations sont plus ouvertes. Il y a même une association, FLAG, qui défend les policiers homosexuels. C’est le miracle que j’attendais. Mais il y a toujours des cas dramatiques, car il suffit d’un homophobe dans un groupe pour créer un enfer quotidien. Un ou deux policiers démissionnent chaque année pour ça, pour les post it insultants genre "100 % tarlouze” sur les casiers, pour les remarques blessantes... Certains policiers pensent encore être les plus forts, les plus virils... C’est ridicule. Mais ce n’est pas propre à cette profession. Chez les pompiers aussi c’est compliqué.



"Le droit à l’indifférence”, Michel Lapierre, éditons Michalon, 17 euros. Post-face de Danielle Thiéry.
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