Un monde débraillé

Date de publication : 06/03/2015

"Vernon Subutex 1”, le dernier roman de Virginie Despentes raconte la lente mais inéluctable déchéance d’un disquaire, Vernon. L’occasion pour l’écrivain qui a vécu plusieurs années à Lyon de cartographier la société française. Entretien.

Pourquoi avez-vous choisi ce thème pour votre livre ?
Virginie Despentes
: Je ne pensais pas que ce serait un livre aussi long mais j’avais en tête l’idée de quelqu’un qui perd son appartement. Et ça me plaisait de prendre le prisme de ce qu’a été la culture rock pour raconter ça.
Se retrouver SDF, c’est quelque chose qui vous fait peur ?
Oui et je pense qu’on est nombreux à y penser. Surtout avec l’âge où je me rends compte que les gens ont de plus en plus de mal à trouver du boulot. J’imagine qu’en 4-5 ans ça peut être réglé : on peut se retrouver dehors et après c’est compliqué de faire le chemin en sens inverse.
L’autre envie, c’était de parler du rock, qu’est ce que ça signifie pour vous ?
Le rock a été important dans la vie que j’ai eu et ça l’a été aussi pour d’autres gens quand on avait 20 ans. Ce qui m’amuse c’est de voir ce qu’on est devenus les uns les autres. En partant d’une culture en commun, voir 20 ans après comment on a changé. Et constater qu’on a tous eu des trajectoires différentes : pour certains d’entre nous le rock est resté très important, pour d’autres plus du tout et ils sont rentrés dans le rang.
Il y a une dimension autobiographique ?
En tout cas, ça part d’éléments autobiographiques. Quand j’étais à Lyon j’ai travaillé dans un magasin de disques. Je côtoie encore beaucoup de gens avec lesquels je suis liée grâce à la musique. Il y a donc une part de choses que je connais mais je ne m’identifie pas du tout au personnage principal, Vernon Subutex.
Considérez-vous cet ouvrage comme un roman sociologique ou un roman policier ?
Comme un roman assez classique ! Je ne sais pas comment le définir mais il emprunte beaucoup au policier, avec cette quête de où dormir, cette façon de se promener à la fin chez les uns et les autres. Mais il manque beaucoup de choses pour que ce soit un policier : il n’y a pas de mort, pas d’enquête à proprement parler... Je pense en revanche que les séries télé m’ont influencée inconsciemment. Ce livre est un peu construit comme tel et c’est très ludique pour moi de passer d’un personnage à l’autre.
Qui est ce Vernon Subutex ?
Un ancien disquaire qui vient de se faire virer de chez lui qui va essayer de squatter chez ses anciennes et ses nouvelles connaissances le plus longtemps possible pour repousser le moment où il devra passer sa première nuit dehors.
Le nom de Subutex n’a pas été choisi au hasard...
C’est un pseudonyme que j’ai moi-même utilisé sur internet, et qui correspond plutôt bien à tout ce que raconte le livre. Le subutex est un traitement de remplacement de l’héroïne. Le subutex est un traitement de remplacement de l’héroïne. Et c’est un peu comme si tout le livre tournait autour de cette idée que des choses ont été remplacées. Par exemple le rock était quelque chose d’assez intense qui est devenu plutôt de la musique pour des défilés de mode. La politique de gauche est devenue on ne sait pas trop quoi. Le droit au travail, les luttes ouvrières très intenses au siècle dernier sont aujourd’hui dépassées... On a l’impression que tous les personnages ont connu quelque chose de plus intense et que maintenant ils se contentent de produits de substitution.  
L’histoire de Vernon qui se fait expulser, c’est juste un prétexte pour pouvoir évoluer dans différents milieux ?
C’était pour moi un super moyen de le faire se promener sans avoir à me justifier. Un bon prétexte pour passer d’un scénariste à un trader en bourse, à un postier en CDD... Mais c’était pas un prétexte dans le sens où cette idée de perdre son logement était importante pour moi. Surtout de le perdre tard, après avoir travaillé toute sa vie comme Vernon Subutex. Cette situation dit quelque chose sur comment je vois les choses maintenant.
Le "connard de droite”, la bourgeoise de gauche hystérique, la star du X déchue, le trader immoral...
Vous vous êtes inspirée de personnages que vous avez côtoyés pour cette galerie de portraits ?
Oui, je m’inspire de personnes que je côtoie, que je rencontre, ou de choses que je vois. Mais j’essaye de faire en sorte que personne ne puisse se reconnaitre parce que ça me parait violent.
Ils ne sont pas un peu "cliché” ces personnages ?
Ça, c’est à vous de le dire. Moi je ne peux pas les écrire et vous dire ensuite qu’ils sont clichés...
Pourquoi est-ce qu’ils inspirent tous de la pitié, du mépris ou du dégout ?
Je ne les sens pas comme ça quand je les écris, je ne les méprise pas, je les sens humains. Je ne recherche pas systématiquement à avoir des gens qui sont dans la merde mais je décris un peu ce que je vois autour de moi. Et ces dernières années, j’ai pas l’impression de voir des gens en forme, surtout à Paris. Je vis autour de gens qui ont la sensation d’avoir fait beaucoup de compromissions, de s’être souvent trompés. Et c’est pas des héros. Au bout d’un moment avec l’âge, on se rend compte qu’il y a peu de héros. Et il y a quelque chose d’assez déprimant à un moment donné quand on approche de la cinquantaine, qu’on ait obtenu ce qu’on voulait ou pas. 
Vos personnages sont obsédés par le sexe ou la drogue.
La société se résume à ça ?
C’est l’impression que j’ai oui. Je trouve notamment que les garçons sont vachement "drivés” par le sexe et avec l’âge ça ne va pas en s’arrangeant. C’est choquant. J’ai aussi l’impression que les femmes hétéros sont très obsédées par le couple, la féminité. Les uns et les autres tournent beaucoup autour du sexe. Pour la drogue c’est pareil. Moi j’ai arrêté de boire il y a 15 ans. Je suis très sensible à ces questions et je vois rarement des gens qui n’ont pas leur drogue. C’est des choses qui m’intéressent beaucoup : comment les gens se droguent, comment les gens sont par rapport à leur sexualité et comment ils gagnent leur vie. Quand je rencontre quelqu’un ce sont ces trois axes que j’observe.
Il faut avoir vécu les années 80-90 pour comprendre et partager les angoisses de ces personnages...
Je pense qu’à un moment donné, toutes les générations ont vraiment l’impression d’être passées de l’autre côté. C’est pas tellement l’époque en elle-même qui était mieux, c’est le fait qu’on avait 20 ans à ce moment là ! Avoir 20 ans, ça ne rend pas forcément heureux mais c’est plus intense. Du coup, j’essaye de comprendre ce que d’autres gens ont en tête pour montrer comment on voit les choses à 45 ans. Ce qui est aussi hyper important, c’est de dire qu’à un moment donné en France on a vécu avec d’autres mentalités que celles qu’on a aujourd’hui. Politiquement on s’était dit qu’on pouvait redistribuer les richesses pour qu’il y ait de l’éducation, une santé, et ça a presque marché.
Tout comme Michel Houellebecq dans "Soumission” vous pointez du doigt les tares de la société française... Qu’est ce qui vous différencie de lui ?
On n’a pas du tout le même caractère. Il est beaucoup plus dépressif ce qui le rend plus net, tranchant et définitif. De fait, on n’a pas du tout le même style. Houellebecq a un style hyper précis, moi j’ai un style hyper brouillon. C’est pas la même énergie.  
Pourquoi votre écriture est si vulgaire ?
Parce que c’est mon travail depuis le début, j’essaye de travailler sur l’oral. J’écoute les gens parler et j’essaye de l’écrire. Ça donne de l’énergie. C’est aussi ce que je recherche le plus dans les livres des autres pour sentir comment ils voient le monde. Moi, le monde, je le vois assez débraillé.
Vous savez déjà comment cette trilogie va se finir ?
J’ai pratiquement fini le deuxième tome et j’ai commencé le troisième. Je sais où vont les personnages mais je ne sais pas comment ça se termine. J’ai vraiment de quoi faire un troisième tome mais je ne sais pas encore si je m’arrête là. C’est ça aussi qui est bien, je peux aller aussi loin que je veux.
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