EPIDE
 Reportage dans une école “militaire”

Date de publication : 08/04/2015

Les Établissements publics d’insertion de la Défense (EPIDE) ont été salués par François Hollande qui a décidé d’augmenter leur capacité. C’est à Meyzieu que se trouve le seul centre de la région. Une structure qui accueille, en internat, des volontaires, âgés de 18 à 25 ans, qui veulent se réinsérer. Reportage. Par Maud Guillot

Dans le climat de restrictions budgétaires, François Hollande a annoncé une enveloppe supplémentaire de plusieurs millions pour les EPIDE, les Etablissement public d’insertion de la Défense. Ces structures encore méconnues du grand public semblent donc avoir fait la preuve de leur efficacité. Leur objectif : encadrer et réinsérer des jeunes de 18 à 25 ans, en échec scolaire et professionnel, voire en voie de marginalisation. Or c’est justement ce profil que les recruteurs pour le Djihad ciblent. De jeunes adultes, décrocheurs, un peu paumés. D’où cet investissement important, 31 000 euros par jeune, du président de la République. Les 18 établissements français vont d’ailleurs passer de 2100 à 2715 places en 2016. Dans la région Rhône-Alpes, un seul EPIDE existe, c’est celui de Meyzieu.
"Pas de problème pour un reportage dans notre établissement” nous répond immédiatement Eric Hébrard, le directeur, un ancien lieutenant-colonel de l’armée de terre. Car le principe des EPIDE, c’est qu’ils ont été créés dans le giron de la Défense nationale, en 2005, pour pallier la fin de la conscription. Ils gardent donc l’image d’une école militaire, avec discipline de fer. Ses détracteurs y voient même un "revival” des maisons de redressement, sans les châtiments corporels ! 
Mais dès le premier contact, on est loin de l’image de la "grande muette”, le surnom donnée à l’armée tant la communication y est inexistante. On est plutôt accueillis à bras ouverts. Nous nous rendons à l’est de Lyon, à Meyzieu, dans la zone industrielle, pour découvrir cet internat, neuf, ouvert en octobre 2012, après la fusion des centres d’Autrans en Isère, Burdignin en Haute-Savoie et Saint Clément-les-Places dans le Rhône. Il accueille 120 pensionnaires par an, tous volontaires, dont 35 % de femmes et plus de 40 % issus des zones prioritaires, mais devrait monter à près de 180 d’ici la fin de l’année.

Uniforme


C’est Claude Di Nolfo qui nous accueille. Uniforme de rigueur. Le même que celui que des jeunes : un polo, un pull et un pantalon dans des tons bleus. "Même les chaussures et les bonnets sont fournis à tout le monde, cadres comme volontaires !” plaisante le quinquagénaire qui insiste sur l’importance de cette "tenue” : "Ici, il n’y a pas de différences sociales. On remet les compteurs à zéro.” Un vrai personnage. Le directeur du recrutement et de l’insertion a en effet vécu plusieurs vies. Ce chimiste de formation a été directeur d’un hypermarché. Un métier où il gagnait extrêmement bien sa vie. Et où il ne faisait vraiment pas dans le social, la grande distribution étant réputée pour ses RH très "rudimentaires”. Mais à un moment donné, après 20 ans à "faire du chiffre”, il en a eu marre. Il voulait donner du sens à sa vie. Et c’est un peu par hasard qu’il s’est retrouvé à l’EPIDE. Il a d’abord été recruté par une Mission locale pour amener son approche commerciale. Pour finalement être recruté à l’EPIDE en 2010 à Autrans.
C’est donc lui qui est chargé de nous faire faire le tour du propriétaire. Le bâtiment administratif, les salles de formation mais aussi les chambres où vivent 5 garçons ou 5 filles, la salle de sport, le réfectoire... Et très vite, il tient à nous rappeler ce qui lui tient à cœur. Certes, l’origine de l’EPIDE est militaire. Et il en reste quelques traces : la levée du drapeau tricolore à 7h50 tous les matins dans la cour, la Marseillaise chantée chaque vendredi et le garde-à-vous au moment des rassemblements le matin et en début d’après-midi. On retrouve aussi une certaine terminologie, puisque les jeunes sont regroupés en trois "sections” de 30. Mais pour Claude Di Nolfo, la comparaison s’arrête là. Aucune exercice militaire, ni punition sans explication. Il s’agit plutôt d’une école de la discipline. L’approche est très individualisée, l’accompagnement permanent avec 48 encadrants, et la discipline loin d’être tyrannique. "Nous accueillons des jeunes qui ont un parcours de vie chaotique, sans repères, et souvent issus de familles monoparentales. Ils ont besoin d’un cadre clair, expliqué et cohérent” explique-t-il. Résultat, les coupes de cheveux excentriques ou les percings sont proscrits, comme la barbe. Les femmes doivent avoir les cheveux attachés et le maquillage discret. Mais c’est surtout concernant l’attitude et le savoir-être que des efforts sont demandés. Respect des autres, de la politesse, de la ponctualité mais aussi de l’hygiène. On vouvoie les jeunes et on les appelle Monsieur ou Mademoiselle avec leur nom. Ils doivent se lever à 6h le matin, faire leur lit et ranger leur chambre, ne plus confondre le jour et la nuit, se laver, suivre tous les cours, ne pas fumer de cannabis. Les quinze premiers jours sont souvent décisifs. "Ça pique un peu comme nous disent les jeunes !”, explique Claude Di Nolfo. Interdit aussi de se tenir avachi, de cracher, de se battre, de faire preuve d’insolence. Ils doivent participer à des tâches collectives, comme ramasser les papiers dans la cour et réparer leurs dégradations. Des consignes de bon sens ? "Ça peut sembler simple et basique mais beaucoup de ces jeunes se sont élevés tout seul ! Ils ne connaissent pas les règles du vivre-ensemble. Résultat, ils sont déconnectés du reste de la société et surtout du marché de l’emploi.” Et de citer certains de ces jeunes qui arrivaient en retard au travail, les mains dans les poches, ne donnaient pas d’explication et ne comprenaient pas pourquoi ils étaient renvoyés ! "Ils n’ont pas les codes” conclut Claude Di Nolfo. 


Remédiation

Les cadres de l’EPIDE ne le cachent pas : l’objectif est de former ces jeunes et de leur donner un avenir. Pas de faire une psychothérapie. Ils suivent toute la semaine des cours de remises à niveau scolaires personnalisés, car beaucoup n’ont pas le niveau BEPC. Mais aussi des cours d’informatique, de code, pour les encourager à passer le permis, et les formations aux premiers secours. L’accent étant mis sur la citoyenneté. Ils apprennent aussi à gérer leurs papiers en découvrant des institutions comme la sécurité sociale ou la CAF, à ouvrir un compte EDF, à prendre une mutuelle...  Les volontaires suivent également 10 heures de sport par semaine, indispensables selon les responsables pour transmettre le goût de l’effort, le dépassement de soi mais surtout le sens du collectif.
Comment des jeunes en échec et désorientés décident-ils à un moment donné de se frotter à cette discipline très stricte ? Car tous sont volontaires. Ils viennent à l’EPIDE sur les conseils d’une Mission locale, après la Journée défense-citoyenneté ou très majoritairement par le bouche à oreille... "D’abord, il faut bien admettre qu’ils ne savent pas vraiment où ils mettent les pieds. Ils pensent juste qu’on va les empêcher de faire des "conneries”, mais ils ne savent pas ce que c’est, des règles ” explique Claude Di Nolfo. "Ils sont allés très loin et se sont pris des murs. Ils ont compris que cela ne menait à rien et ils veulent que ça change” ajoute Sophie Voisin, la directrice des formations qui confirme cette volonté de s’en sortir. Cette ancienne conseillère financière et ancienne officier dans l’armée de l’air, titulaire d’un deug de lettres et d’un master en sciences de l’éducation en est convaincue : le cadre est protecteur et sécurisant. "Ils ont besoin de reprendre confiance dans les adultes. Ils ont besoin de se poser, de se sentir pris en charge, pour se concentrer ensuite sur eux-mêmes et sur leur formation.”
D’ailleurs, il existe une liste d’attente pour intégrer l’EPIDE de Meyzieu. 250 jeunes environ. Il faut dire aussi que chaque pensionnaire touche 210 euros par mois. Pas négligeable pour des jeunes qui n’ont pas l’âge de toucher le RSA. "Dans notre sélection, on veille à l’équilibre géographique entre les départements pour ne pas recréer des quartiers. On ne prend pas les dépendants à des drogues dures. Car on ne propose pas de suivi médical. Ni les SDF car on n’est pas ouvert pendant les vacances scolaires.” raconte Claude Di Nolfo. L’EPIDE n’est pas non plus une alternative à la prison.

Les jeunes qui entrent ont donc autour de 19 ans. Ils y restent en moyenne 8 mois. Et ils ont tous des problématiques différentes. Certains sont déjà surendettés. "Le record, c’est 7 800 euros d’amendes SNCF qu’une jeune femme avait accumulées.” explique Martine, chargée de l’accompagnement social qui a dû renégocier cette dette et qui passe une partie de son temps à expliquer à ces jeunes comment gérer un budget. D’autres ont une dépendance au cannabis mais souhaitent se sevrer. Car fumer est une cause de renvoi de l’EPIDE. D’autres enfin sont en conflit avec leur famille. D’ailleurs, les parents ne sont jamais consultés dans ce dispositif. "On considère nos volontaires comme les adultes qu’ils sont. On leur fait comprendre qu’ils sont responsables” explique Sophie Voisin.


"Famille”

Cet objectif de réinsertion passe par une étape décisive et incontournable : une meilleure confiance en soi. Cantonnés aux échecs, les pensionnaires ont du mal à se dire qu’ils sont capables de réussir quelque chose. Ils ne savent pas même pas ce qu’ils aiment ou leurs aptitudes. D’où des encouragements permanents de la part des cadres de l’établissement. Comme lorsque nous croisons Cloé. Cette jeune métisse veut devenir hôtesse d’accueil à l’aéroport de Lyon mais elle vient de passer un entretien décevant. Elle en a les larmes aux yeux. Claude et Sophie lui remontent immédiatement le moral, ils lui répètent qu’elle va y arriver. Une fois partie, ils n’hésitent pas à reprocher aux employeurs de manquer de tact, voire de hauteur de vue. "Ils ne voient pas le potentiel de ces jeunes. Ils ont peur des ennuis, surtout quand ils voient EPIDE. Je sais ce que c’est. J’ai été à leur place” explique Claude Di Nolfo qui plaide pour de la pédagogie et un rapprochement avec le tissu économique local. 
Mais cette meilleure estime de soi est aussi travaillée à travers des ateliers de remédiation et des activités plus ludiques qui permettent une valorisation personnelle. C’est à ces séances que nous assistons mercredi après-midi. Il y a les cours de basket, menés par Dany. Une vingtaine de jeunes font des concours de paniers. Puis Sophie est fière de nous montrer la bibliothèque qui n’est pas vide... alors que la lecture ne va pas de soi pour ces jeunes. On continue avec l’atelier maquettes où nous rencontrons Frédéric et Dylan, intéressés par l’aspect minutieux de ce travail, qui les canalise. Ils ont 18 et 19 ans. Ils sont à l’EPIDE depuis plus de 6 mois. Avant, ils restaient chez eux, devant la console, à fumer. A peine caricatural. L’un vivait en foyer depuis toujours, l’autre avec son père absent. Ils avaient multiplié les petits boulots dans les espaces verts, la mise en rayon... Et pour eux, l’EPIDE, c’est une renaissance. Une "famille” même. Au départ, ils souhaitaient devenir militaires. C’est pour ça qu’ils avaient choisi cet établissement. Mais ils ont décidé d’affiner leur projet. L’un d’eux souhaite désormais devenir plaquiste, depuis un chantier de solidarité et de rénovation qu’il a réalisé au Secours populaire. L’autre est encore un peu indécis. 
On passe à l’activité théâtre où une dizaine de jeunes travaille une petite saynète. Histoire de mesurer l’impact de différentes intonations : la joie, la colère... Puis à l’atelier Chant. Ambiance karaoké. Assez détendue. Mais quand la jeune Marion, un peu garçon manqué, se met à chanter Le Portrait de Calogero, un texte où il évoque un orphelin pensant à sa mère, c’est l’émotion. Chacun est renvoyé vers sa propre expérience. D’autant que la jeune femme a une voix magnifique. "C’est typiquement ce genre de reconnaissance dont ils ont besoin” explique Sophie évoquant le jeune Marion très introvertie. Enfin, on fait une brève halte au très prisé cours de pâtisserie où on prépare un cake. Pas toujours simple de suivre une recette, d’être précis. On y retrouve Malia une Roannaise de 22 ans qui est là depuis seulement 15 jours. Mais pour elle, pas de choc d’adaptation. Elle avait l’habitude des règles mais ne savait pas quoi faire de sa vie. 


Bienveillance

En chemin, on note l’attitude de "Mme” Voisin qui ne laisse rien passer. Un jeune couché sur un banc ne s’est pas relevé assez vite, elle lui fait remarquer. Calmement mais fermement. Un autre veut échapper au cours de sport pour une "torsion de la jambe”, elle l’envoie à l’infirmerie, sans quoi il devra chausser les baskets. "C’est normal. Je suis sûre que les 48 cadres de l’EPIDE, les uns après les autres, leur feront la même remarque ! Il faut répéter les règles. Mais avec bienveillance !”
En tout cas, le calme semble régner. Les jeunes sont détendus et n’hésitent pas, parfois, à "chambrer” leurs référents. "Les situations ne dégénèrent jamais car le moindre irrespect est relevé” précise Sophie Voisin. Peu de conflits, encore moins de bagarre. Pas simple quand on sait que ces jeunes ont du mal à gérer leurs émotions et leur impulsivité.
Mais au final, le centre de Meyzieu est le plus performant de France. Après 8 ou 9 mois en internat en moyenne, 85 % des volontaires réussissent une sortie "positive”, c’est-à-dire avec une formation ou un emploi. Contre 65 % pour la moyenne nationale. L’objectif n’est pas d’offrir de la main d’œuvre non qualifiée, corvéable et bien élevée. "On n’est pas là pour que ces jeunes aient des contrats précaires dans la restauration rapide par exemple, car ils n’auront aucune réelle perspective.” analyse le directeur du recrutement. Les jeunes sortent donc souvent avec des contrats d’apprentissage pour apprendre les métiers du bâtiment, du transport, de l’aide à la personne... Bref avec une qualification.
La clé de ce succès ? "On a la chance d’avoir un recrutement régional. Avec des jeunes Savoyards qui côtoient des ruraux de l’Ardèche et des Lyonnais issus de quartiers difficiles. Ce mélange est très intéressant.” explique Claude Di Nolfo. Des jeunes qui sont majoritairement issus de familles et de quartiers défavorisés. Mais ça ne semble pas être problématique."On n’a eu que deux cas de jeunes issus de familles aisées et paradoxalement, ça a été encore plus compliqué, car ces jeunes ne supportaient pas qu’on leur dise non. Ils n’ont pas tenu deux semaines !” précise Martine, chargée de l’accompagnement social. 
Mais quand on observe de plus près, on ne peut pas s’empêcher de penser que la réussite de cet établissement passe aussi par la mixité du profil de ses cadres. D’anciens militaires côtoient d’anciens chefs d’entreprise ou des professionnels de la formation et du secteur social. "On se fixe des objectifs précis, comme dans le secteur privé, on va tous dans le même sens et on se met la pression, mais positive. On est aussi très réactifs quand des opportunités se présentent pour les jeunes” explique Claude Di Nolfo. Aucune logique victimaire ou compassionnelle non plus. "On ne veut pas entendre la fameuse question que tous les jeunes nous posent : "A quoi j’ai droit ?” explique Sophie Voisin qui conclut : "Ce n’est pas leur rendre service. Ils doivent être autonomes, se bouger, et ne pas être consommateurs. Mais pour ça, on les écoute et on les accompagne...”  Les 31 000 euros par volontaire sont à ce titre un investissement rentable.
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