Qui sont les poètes lyonnais ?

Date de publication : 08/04/2015

Le 17e Printemps des poètes se déroule à Lyon du 7 au 14 mars, autour de la thématique de "L’insurrection poétique”. Être poète aujourd’hui, qu’est ce que cela signifie ? Mag2 Lyon est allé à la rencontre de trois poètes lyonnais qui participent à cet événement. Portraits. Par Marie Veronesi

Marc Porcu : "Il faut encore croire aux possibilités du langage”

Avec ses longs cheveux et sa moustache de routier, Marc Porcu est loin de l’image que l’on se fait du poète lyrique. C’est pourtant bien ainsi qu’il qualifie son travail : une poésie lyrique et engagée. "Attention, ce n’est pas un tract politique, je dis engagée dans le sens où c’est une poésie qui prend en compte le monde et ses tourments”, précise tout de go l’homme de 61 ans. D’un père sarde, d’une mère sicilienne, il naît en Tunisie avant de rejoindre la France à l’âge de trois ans. Son père est ouvrier, sa mère, illettrée, est femme de ménage. A 11 ans, sa famille s’installe à Vénissieux. Il découvre la poésie au collège au travers d’un poème de Victor Hugo, Caïn. "C’est un langage qui m’a tout de suite frappé, parlé. J’ai senti que c’était une langue qui pouvait permettre l’accueil de quiconque au-delà des barrières culturelles et sociologiques, un langage plus universel”, se souvient aujourd’hui Marc Porcu. Bon élève, bien qu’un "peu rebelle sur les bords” à l’adolescence, il devient instituteur spécialisé auprès d’élèves en difficulté scolaire. Il passe la plus grande partie de sa carrière dans des classes de perfectionnement à Vaulx-en-Velin. "Je me sentais plus utile, plus près des miens. J’aurais moi-même pu finir dans ce genre de classe, comme beaucoup de mes cousins”, explique-t-il. La poésie ne l’a jamais lâché, fait partie de son identité même s’il ne se présente jamais comme "poète” quand on le rencontre. Depuis ses 14 ans, il écrit des poèmes. D’abord pour lui, puis pour les autres. "Un poète marseillais, Gérald Neveu a dit : "la poésie c’est sortir de soi pour y faire entrer les autres””, cite, sourire aux lèvres Marc Porcu. Dans ses textes il s’inspire de la vie des gens qui l’entourent, des banlieues ouvrières. Avec des copains, il crée le collectif "Va dire à la ville” et va lire de la poésie dans des lieux publics. A 31 ans, il publie son premier recueil ; "Mémoires d’exil”. Une quinzaine suivront, dont des ouvrages collectifs. Une anthologie de ses textes vient de paraître en Italie. Pour autant, il n’a jamais pu se consacrer uniquement à l’écriture. "On ne vit pas de poésie, c’est trop difficile. En même temps, ça ne m’aurait pas intéressé d’arrêter de travailler, ça m’aurait enfermé dans un style, une recherche plus littéraire qui n’apporte rien aux autres dans l’immédiat. Je souhaitais rester dans la "vraie” vie”, assure Marc Porcu, aujourd’hui à la retraite et grand-père d’un petit-fils de 8 ans. Après avoir animé pendant 20 ans la revue lyonnaise "Les cahiers de poésie-rencontres”, le poète se consacre désormais à des lectures dans des prisons, maisons de retraites ou encore avec des musiciens de jazz. Marc Porcu a ses "tubes”, ses textes qu’il dit en public et "qui marchent tout le temps”. Parmi eux, "Poète résistant” qui explique sa vision de la poésie, l’un des plus beaux textes qu’il a écrit selon lui. L’ensemble de son oeuvre a récemment été récompensée par "La navicella d’argento” un prix sarde. La Sardaigne "un peu mythique, romantisée” fait d’ailleurs partie de ses sources d’inspiration au même titre que l’histoire des siens, ses origines. Egalement traducteur de poètes et de romanciers italiens, Marc Porcu fait rarement rimer ses poèmes, il est plus dans la recherche de musicalité grâce à des assonances. Être poète aujourd’hui ? "Ca veut dire qu’il faut encore croire aux possibilités du langage alors que tout nous pousse à croire le contraire”, répond le principal intéressé, convaincu que "les plus démunis ont besoin de poésie”.

Paola Pigani "Il faut que les poètes se fassent entendre”

Paola Pigani nous a donné rendez-vous au calme, dans un café-librairie proche de la place Bellecour. Elle a beau avoir posé ses valises à Lyon il y a plus de 20 ans, elle nous assure d’une voix douce n’avoir jamais fini d’en faire le tour. Née en Charente de parents d’origine italienne, elle passe son enfance dans un milieu très rural. Elève moyenne "rêveuse et étourdie”, elle dit avoir plutôt brillé par sa discrétion. A l’école, les textes de Jacques Prévert et la fantaisie de Raymond Queneau nourrissent quelque chose en elle. "Mais j’ai vraiment compris ce qu’était la poésie en lisant Liberté de Paul Eluard à 12 ans. Un très beau poème par sa simplicité, qui m’a tout de suite parlé”, confie-t-elle. Dès son adolescence qu’elle passe à l’internat d’un établissement privé, elle éprouve "un désir secret d’écrire” qui le restera longtemps. Elle devient éducatrice spécialisée, un métier qui aujourd’hui encore lui plaît énormément. "J’ai besoin de ce milieu là pour toute l’énergie et la lumière que renvoient les enfants qu’ils soient bien portants ou abimés par la vie”, explique-t-elle. Alors qu’elle écrit de la poésie depuis ses 15 ans, elle attend d’en avoir 30 pour publier son première recueil. "Je me suis longtemps contentée de cette certitude : la poésie ça ne se partage pas”. Il n’y a bien que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Aujourd’hui Paola Pigani en est convaincue : "Il faut que les poètes se fassent entendre, qu’ils ne restent pas dans leurs petits recueils de papier et leurs cercles fermés. Il faut qu’ils aillent à la rencontre de personnes qui ne connaissent pas la poésie”. Ses poèmes, l’auteur de 51 ans les considère comme des scènes, "des tableaux inspirés par des choses vues dans la rue, en voyage, dans des villes que j’ai traversé et celle où je vis, Lyon”. L’inspiration lui vient souvent en marchant. "C’est une restitution de la réalité, quelque chose que je n’ai pas fini de voir, de vivre et qui se poursuit dans le poème”, détaille-t-elle. Le résultat : une poésie urbaine très libre. Mais Paola Pigani n’a pas confiné son souffle d’écriture au poème. En 2013, elle publie ainsi son premier roman : "N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures”, une fiction autour du témoignage d’une grand-mère tzigane, qui a passé six ans dans un camp d’internement en France, lors de son adolescence en 1940. Libraires comme critiques littéraires saluent alors son "écriture poétique”. Paola Pigani achève en ce moment un second roman, dont l’action se situe essentiellement à Lyon dans les années 2000. "On ne verra ni Fête des Lumières, ni Parc de la Tête d’Or, ça sera une vision très subjective de Lyon à travers 4 personnages”, prévient-elle. En 2006, elle a notamment obtenu le prix Prométhée de la nouvelle pour son recueil "Concertina" paru aux éditions du Rocher. Paola Pigani travaille aujourd’hui à temps partiel pour se consacrer à l’écriture, mais est consciente qu’"on ne peut pas vivre de sa plume à moins de pouvoir sortir un livre tous les 18 mois”. Membre du "Syndicat des poètes qui vont mourir un jour” elle prend régulièrement part à des lectures publiques dynamiques. "Être poète aujourd’hui c’est avoir un regard à la fois unique et multiple sur le monde et les êtres”. Et surtout donner de la voix à la poésie pour montrer qu’elle est bien vivante.

Samantha Barendson : "La poésie c’est rock’n’roll !”

Son nom est norvégien, sa mère argentine, son père italien, elle est née en Espagne, a grandi au Mexique puis en France... Samantha Barendson est une explosion de cultures et de couleurs, qu’elle nous raconte d’une voix enjouée et souriante. Enfant, cette mère de famille de 38 ans a successivement voulu être clown, dame de cantine, designer de décoratrice intérieur... Elle est finalement devenue libraire avant de devenir fonctionnaire à l’ENS et auteur. "J’étais persuadée d’être une grande dessinatrice, mais en fait pas du tout ! Alors comme je ne sais ni peindre, ni dessiner, ni jouer de la musique, j’écris. Ca a été la solution de facilité pour pouvoir dire les images que j’ai dans la tête, pouvoir mettre de la couleur, du relief, du rythme, de la musique, dans mes textes”, explique-t-elle. Si elle a toujours "gribouillé” des histoires, son désir d’écriture va vraiment s’exprimer à l’été 2004. "Je m’ennuyais terriblement et j’avais besoin de recréer un univers dans lequel je me serais sentie bien, c’était une écriture de catharsis”, décrit-elle. Peu de temps après, elle rencontre le poète espagnol Alfons Cervera qui lui offre "Les Corps du délit”, son anthologie poétique. Un déclic. "J’ai trouvé que c’était le plus beau livre de poésie du monde, ça m’a ému, déboussolé, ouvert les tripes... En réponse à son anthologie, j’ai écrit en trois nuits "Les Délits du corps” mon premier livre, en espagnol.” A partir de là, Samantha Barendson n’a plus arrêté d’écrire de la poésie. Elle commence aussi à lire ses textes en public et devient "complètement accro”. "La poésie ne doit pas juste être écrite, elle doit être dite”, martèle l’auteur. Elle a publié quatre livres, dont le dernier "Le Citronnier” se présente comme une enquête poétique sur la disparition de son père quand elle avait deux ans. Samantha Barendson déteste faire deux fois la même chose. Alors son écriture varie beaucoup, de longs vers à de tout petits, de textes sur-adjectivés à d’autres très épurés... Les thématiques de l’exil, des rencontres, des actes manqués, des choses qui auraient dû être et ne sont pas reviennent souvent. "Il y a toujours une sorte de nostalgie et de mélancolie mais sans pathos parce que je n’aime pas qu’on s’apitoie”, précise-t-elle. Qu’elle écrive en espagnol, en italien, en anglais ou en français elle le fait toujours à voix haute, pour que sa poésie puisse devenir un objet oral. C’est donc tout naturellement que l’auteur a rejoint le collectif lyonnais du "Syndicat des poètes qui vont mourir un jour” pour faire entrer la poésie dans la sphère quotidienne. "On va vers les gens et on insiste : la poésie c’est cool, dynamique, sensuel, drôle... la poésie c’est rock’n’roll !” Un discours qui a parfois du mal à passer. "Au début on était confrontés à des gens qui nous disaient "non la poésie c’est chiant, c’est intellectuel, c’est Victor Hugo, c’est les gens morts...” mais on s’acharne, on y croit, et en fait quand on leur apporte de la poésie les gens sont ravis, on a des retours extraordinaires !”. Samantha Barendson est convaincue que le grand public aime la poésie, mais qu’il ne le sait tout simplement pas. Alors elle compte bien continuer à convaincre à coups de lectures publiques, ne serait-ce que pour honorer l’insurrection poétique, le thème du 17ème Printemps des poètes : "ce thème tombe bien, après les événements du 7 janvier, c’était le moment d’apporter un souffle de révolte au travers de la poésie.”
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