SEXE Des poupées qui rapportent gros

Date de publication : 16/07/2015

Installée à Vaulx-en-Velin, Dolls Story fabrique et vend des "sex dolls”, des poupées réalistes à usage sexuel. Rencontre avec le Lyonnais Jean-Philippe Carry, directeur général de cette entreprise familiale pas comme les autres. Par Marie Veronesi

Comment est né Dolls Story ?
Jean-Philippe Carry : En 2006 j’ai signé un contrat d’exclusivité sur l’Europe et la Russie avec 4Wood, une entreprise japonaise qui fabrique des sex dolls, pour distribuer leurs produits. Ça a bien marché, à tel point qu’en 2011, juste après Fukushima, ils ont souhaité qu’on développe une deuxième unité de production en Europe pour sécuriser leur activité. On a crée une filiale commune, 4Woods Europe, une société à capitaux franco-japonais.

Quel est votre parcours ?

J’ai un parcours très atypique puisqu’au début de ma carrière j’étais guide professionnel de pêche. J’accompagnais des groupes de pêcheurs partout dans le monde et je réalisais des documentaires sur la pêche sportive. Lorsque mon fils est né, je suis devenu directeur marketing d’une grande boite parisienne, avec un très haut salaire. Mais en 2006 cette société a été vendue à un groupe belge, je sentais que j’allais me faire virer. J’avais 40 ans et la seule solution pour me reconstituer des revenus similaires c’était de trouver une bonne idée et de me mettre à mon compte. Je suis allé à Tokyo avec ma compagne dans l’idée de trouver quelque chose dans le monde du sexe qui n’existait pas encore en Europe.

Pourquoi avoir choisi le monde du sexe ?

Toute ma vie j’ai été en concurrence avec d’énormes multinationales. Je ne voulais pas me mettre à mon compte et subir encore une concurrence aussi farouche. Or le sexe présente l’avantage qu’aucune grande marque ne veut y associer son nom. Ce qui fait qu’aujourd’hui, l’essentiel de ma concurrence ce sont des petites boites pas forcément spécialistes du marketing et de la gestion. Alors que moi je dirige ma boite comme une petite multinationale. On est une petite société mais on gagne notre vie.


Vous aviez une approche personnelle de ce marché ?

Non, je n’avais jamais essayé de poupées et je ne fréquentais pas spécialement les milieux libertins. Mais c’est vrai que maintenant je teste toujours les nouveaux modèles pour pouvoir en parler entre hommes avec les clients.


Comment avez vous eu connaissance des sex dolls ?

Quand je suis allé à Tokyo, j’ai pris un interprète japonais pour 3 semaines. Je lui ai demandé de me faire visiter tout ce qui concerne le sexe : les boites de nuit, les sex-shop, les clubs échangistes... et très vite on est allés voir un fabricant de poupées. Au Japon les poupées en silicone existent depuis longtemps. C’est beaucoup plus dans leur culture. Le relationnel est tellement compliqué chez eux que rencontrer une femme est très difficile... Je croyais en l’idée.

Comment se sont passés les débuts ?

Quand je parlais de mon idée à mon entourage, tout le monde me disait : "Mais à qui tu vas vendre des poupées à 6000 euros ?”.Mais tout de suite, il y a eu une forte demande. La première année on en a vendu une quinzaine, puis de plus en plus. L’an passé, on a dépassé les 100 poupées.

Vous réalisez combien de chiffre d’affaires ?

En 2014, on a avoisiné le million d’euros de chiffre d’affaires. Cependant, on n’a pas eu grand chose en résultat net, parce qu’on est confronté au cours des devises. J’achète le silicone des poupées aux Etats-Unis et les squelettes, les moules ainsi que certains modèles au Japon. Selon les fluctuations du cours du yen et du dollar, ça plombe la rentabilité de la société. J’ai un très bon résultat d’exploitation mais j’ai des pertes de change qui minent mon résultat global. Mais on vend de plus en plus de poupées ! Donc si un jour la conjoncture est meilleure on gagnera beaucoup d’argent.

Vous ne pouvez pas vous fournir en France ?

Pour l’instant non car il n’y a pas de produits similaires. Le silicone que l’on utilise c’est le résultat de 10 ans de recherche. C’est un produit que l’on a développé en interne avec le Japon. C’est une formule absolument secrète pour un contact très voisin de la peau humaine. La sensation est étonnante.

Les poupées sont personnalisables ?

Complètement. Le design des poupées est conçu au Japon. Il existe 6 corps et 30 visages différents. Il y a 30 000 possibilités de fabriquer une poupée parce qu’il y a aussi 3 couleurs de peau, 8 couleurs de yeux, un large choix de perruques, différentes formes de vagins... Chaque modèle fabriqué est presque une pièce unique, entièrement customisée par le client. Il peut aussi lui rajouter un tatouage, des piercings... Aujourd’hui en France on ne fabrique que 2 corps sur les 6 existants. Donc je continue à importer une partie de ce que je vends. Mais on va bientôt sortir un nouveau modèle 100% français, à partir d’une poupée existante qu’on a "européanisé” pour mieux répondre à la demande.

Vous êtes les seuls en France sur ce créneau ?

Il y a une petite boite à Strasbourg qui se lance là-dedans, mais on n’est pas sur la même gamme. Ils vendent des poupées à 3000 euros. Elles sont beaucoup moins jolies et conçues pour une utilisation simplement sexuelle. Ca peut correspondre à certains clients, mais c’est comme comparer une Clio et une Mercedes.

Vos clients n’ont pas uniquement une utilisation sexuelle de leurs poupées ?

Non et j’ai été le premier surpris ! On se rend compte que nos clients s’attachent à leur poupée. Il y a une dimension fétichiste que j’ignorais complètement quand j’ai lancé Dolls Story. La plupart de nos clients ont certainement des rapports sexuels avec leurs poupées mais je crois qu’ils aiment surtout les contempler, les prendre en photo, les habiller... Parce que c’est aussi un très bel objet quand il est mis en situation. C’est aussi un objet insolite que certains nous achètent pour son côté provoc’. Ils vont la mettre dans leur salon ou dans leur boutique... J’ai par exemple vendu pas mal de poupées pour des boites libertines qui les utilisent en déco.

Quel est le profil de votre clientèle ?

Le coeur de cible c’est des hommes de 45 à 70 ans, en majorité célibataires, qui ont de bons revenus. Pour la plupart ce sont des gens très cultivés, socialement bien placés. Mais il y a plein d’exceptions, une fois j’en ai vendu une à un jeune italien de 19 ans qui était venu avec sa mère ! Il y aussi des artistes, des sculpteurs, des photographes qui les utilisent comme modèles ou muses... Des couples et même quelques femmes. C’est pas seulement des Français puisque je vends à 60% à l’export : Allemagne, Luxembourg, Suisse, pays scandinaves... 


Vous avez conscience de profiter de la solitude et de la misère sexuelle de certains hommes ?


Déjà, je ne suis vraiment pas certain qu’il s’agisse d’une misère sexuelle. Je pense que c’est un fantasme que certains hommes ont. Donc c’est plutôt un luxe qu’ils s’offrent, plus qu’un moyen de pallier une misère affective. Une poupée ne donne pas d’affection, elle apporte une présence un peu illusoire mais en aucun cas elle apporte de l’affect. Sexuellement, est-ce qu’on peut dire que quand on vend des godes dans un sex-shop on profite de la misère sexuelle des femmes ? Je ne crois pas. Une poupée c’est un jouet, un sextoy très haut de gamme.

Contrairement au simple sextoy il y a quand même un aspect réaliste glauque...

Mais de tout temps les hommes ont essayé de recopier les femmes pour avoir une sexualité avec, c’est pas nouveau ! Les marins se fabriquaient des poupées avec des chiffons pour en profiter quand ils étaient embarqués... Je ne pense pas qu’il y ait plus de misère sexuelle aujourd’hui qu’avant. On a répondu à une demande en mettant ce nouveau produit sur le marché, mais on a aussi crée un besoin. C’est un super trip. On a peu de clients qui ont l’air de malheureuses personnes. Il y en a qui achètent des poupées mais qui ont aussi des relations avec des femmes. On a de très beaux hommes qui viennent au show room, des mecs qui s’achètent des poupées pour délirer. La dernière fois un Suisse est venu avec une mercedes cabriolet, il voulait qu’on habille la poupée avec un foulard dans les cheveux et des vêtements pour l’installer directement en tant que passagère dans sa super voiture...
Vous mettez en avant le made in France pour vous différencier ?

Carrément ! Du moment où on a mis "Made in France” on a multiplié les ventes par deux. C’est notamment parce que beaucoup de gens confondent Chine et Japon. Ils voient "Made in Japan” et pensent "Made in China” et donc mauvaise qualité. Alors que la fabrication japonaise c’est le top du top. En plus, on utilise exactement les mêmes procédés que les Japonais puisqu’avant de se lancer on est allés se former un an à Tokyo avec ma compagne. On est ensuite revenus avec un Japonais qui a travaillé pendant 18 mois avec nous. C’est un vrai-savoir faire artisanal.

Vous avez combien de salariés ?
J’ai trois salariés, dont ma compagne, sa soeur. C’est une entreprise très familiale, par souci de confidentialité notamment. On arrive à fabriquer deux poupées par semaine, sans compter les réparations pour le service après-vente. On fait le montage de squelette avant de couler la poupée et de la démouler. Ensuite les filles prennent le relais pour la partie finitions et maquillage : gommer les imperfections du silicone, mettre du vernis à ongles, poser un à un les poils pubiens... Avant de les emballer et de les expédier. Au delà de ça, j’ai aussi une équipe de six interprètes pour répondre à toutes nos demandes.

Quelles sont vos perspectives de développement ?
Je vais bientôt prendre le marché de l’Amérique du Sud. J’ai pris des locaux pour créer un show-room à Kourou en Guyane française, c’est mon fils qui va s’en occuper.

Vous n’avez pas de poupées masculines ?

J’en ai vendu un moment que j’achetais à une boite américaine, mais ils n’étaient pas sérieux alors j’ai arrêté. Je crois beaucoup au marché gay, mais moins à celui des femmes. Parce que pour qu’une poupée mâle soit crédible elle doit peser au moins 50 kg, et les femmes n’ont pas forcément la force pour les manipuler. On va s’y mettre mais pas tout de suite.

Est-ce que le marché du sexe, de l’érotisme est porteur ?

Oui. En plus nous on est à cheval sur le marché du sexe et le marché du luxe. On échappe un peu à la crise là-dedans, il y a toujours du business à faire. Une concurrence par le bas est en train de se créer, on commence à voir arriver en Europe des poupées "Made in China” à 2000 euros de mauvaise qualité. Mais je m’en fous, ce que je veux c’est vendre des poupées de plus en plus cher en allant toujours plus vers l’excellence. Si demain j’ai une poupée à 50 000 euros qu’on peut faire bouger avec une télécommande, je suis sûr que j’en vendrais.

La prochaine étape c’est la robotisation ?

Exactement. Bientôt elles pourront suivre des yeux quelqu’un dans une pièce, elles auront une respiration, un rythme cardiaque, elles pourront gémir avec une voix réaliste... On a aussi plein de projets en lien avec la domotique. On va les équiper de processeurs, elles connaîtront le contenu du frigo et pourront passer des commandes sur internet. Elles pourront dialoguer avec son propriétaire via Messenger ou Skype... D’ici une quinzaine d’années on aura des androïdes sexuels, c’est sûr. Ca va être délirant.


Mais ça ne remplacera jamais un être humain !

Non bien évidemment. D’ailleurs ceux qui pensent acheter une femme en venant au show-room repartent bien souvent sans rien commander. Ils sont immédiatement déçus en voyant la poupée parce qu’ils se rendent compte que c’est inerte, que ça ne parle pas... En revanche, ceux qui viennent acheter une poupée parce que c’est un joli objet, que ça va créer une compagnie chez eux, ils achètent et en sont très contents.

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