“Raymond Barre était un prophète”

Date de publication : 16/07/2015

Maire de Lyon de 1995 à 2001, cet ancien Premier ministre a souvent été incompris au cours de sa carrière politique. Christiane Rimbaud vient de lui consacré une biographie particulièrement étoffée. Propos recueillis par Lionel Favrot

Comment vous est venu l’idée de ce livre ?

Christiane Rimbaud : J’ai connu Raymond Barre comme professeur à Science Po Paris dont il était un des piliers. C’est lui qui m’a, le premier, permis de comprendre l’économie. J’avais donc une certaine admiration pour le personnage. Son manuel, "le” Barre, très pédagogique et extrêmement documenté, a formé des générations d’étudiants. Il été réimprimé 17 fois. 


En écrivant un livre sur un personnage aussi sérieux, n’avez-vous pas pris le risque de publier un ouvrage rébarbatif voire lourd à digérer ?
J’étais consciente de ce risque. Cela pouvait paraître indigeste. J’ai donc hésité mais j’ai découvert que Raymond Barre était un homme à multiples facettes et plein de contrastes. Même ses adversaires politiques que j’ai rencontré m’ont confirmé que c’était un homme singulier. C’était un universitaire et il répétait souvent qu’il s’agissait bien de sa "rubrique fondamentale”. Mais il était aussi très ouvert sur le monde.

Qu’est-ce que cela représentait pour lui d’être universitaire ?

Il était d’une autre époque où l’universitaire était encore sur un piédestal. Quand un interlocuteur précisait être lui-même professeur d’université, il lui vouait tout de suite une considération particulière. D’ailleurs, il a souvent eu des relations difficiles avec la presse parce qu’il considérait qu’elle devait être le prolongement de l’université et cette transmission du savoir. Il préférait une presse d’explications et d’analyses. Du coup, il ne comprenait pas cette évolution des médias privilégiant les faits bruts et l’émotionnel. De ce point de vue, il n’était pas en phase avec son temps même s’il était visionnaire sur d’autres points. Mais il y avait quelques journalistes avec qui il avait d’excellentes relations comme Jean Boissonnat de l’Expansion, François-Henri de Virieu qui en a fait l’homme politique le plus invité à l’Heure de Vérité, Michèle Cotta...

Pourquoi soulignez-vous l’influence de son enfance à la Réunion, notamment de la faillite de l’entreprise de son père ?
Il faut se resituer dans le contexte insulaire de l’époque. Sa famille faisait partie de la bonne société, un milieu assez fermé, et tout prenait des proportions énormes. Cette faillite n’avait rien de particulier mais les chefs d’entreprise placés dans cette situation se retrouvaient alors systématiquement en cours d’Assises. Ce qui était particulièrement infamant. Raymond Barre, qui était d’évidence un enfant intellectuellement très précoce, l’a bien ressenti. C’est sans doute pour cette raison qu’il a toujours voulu être le premier. Comme s’il voulait prendre une revanche sur ce drame familial.

Ce drame expliquerait son attrait pour l’économie et son plaidoyer pour la rigueur ?

Ce n’est pas impossible car il était plutôt né dans une famille de médecins. Mais lui-même ne l’a jamais dit clairement. Il ne voulait jamais parler de cette histoire. Quand Le Monde l’a révélée en 1986, il était tellement bouleversé qu’il a annulé tous ses rendez-vous pour s’enfermer seul dans son bureau. Sa famille maternelle ayant rompu avec son père, il ne l’a jamais revu.

Son origine réunionnaise a-t-il eu d’autres influences ?

Oui. Raymond Barre était un îlien avec tout ce que cela implique. C’est-à-dire un fort attachement à sa terre natale mais aussi l’envie de s’en échapper pour voir le grand large et la diversité du monde. D’ailleurs, étant enfant, il se rêvait en ambassadeur. Ce qui réunissait déjà les deux aspects. Il a d’ailleurs été un globe-trotter infatigable alors que ce n’était pas la mode à l’époque, y compris dans le monde politique.

Comment est-il entré en politique ?

Un peu par hasard comme il l’a souvent dit. En fait, à un moment donné, le général de Gaulle a eu besoin de ses compétences. Mais Raymond Barre était passionné par la gestion politique. Comme l’a bien résumé un de ses proches, il aimait les responsabilités mais pas vraiment le pouvoir. C’était aussi un grand patriote qui voulait servir la France.

Quelle vision défendait-il pour l’Europe ?

On a souvent dit que c’était le seul gaulliste à être européen. En fait, il était au départ dans cette tradition gaulliste d’Europe des Etats mais à partir du moment où il a travaillé à Bruxelles, il a compris qu’il fallait aller plus loin que le Marché Commun si on voulait vraiment construire l’Europe. Bref, dans un sens plus fédéraliste. Il aurait voulu aller aussi plus loin en terme d’Affaires Etrangères et de Défense avec une harmonisation des politiques économiques.

Comment expliquer son changement d’appréciation vis-à-vis de l’Europe ?

Raymond Barre n’a jamais été un dogmatique. C’est un homme qui savait réfléchir et qui évoluait en fonction de ce qu’il constatait et de ce qu’il prévoyait pour l’avenir. Il était très attaché à la France, son histoire et ses valeurs mais il voyait l’Europe comme une nécessité.

Au fond, quelle était son ambition pour l’Europe ?


Il voyait la montée en puissance de grands Etats-Continents au niveau mondial et il était persuadé que si l’Europe voulait éviter le déclin, elle devait elle-même instaurer une solidarité entre ses Etats. D’où les différents plans Barre où il préconisait déjà une union économique et monétaire sans frontière avec une véritable coopération entre Etats et une concertation sur les grands objectifs économiques. En fait, Raymond Barre a amorcé le processus ayant abouti au traité de Maastricht, à l’Euro et à la banque centrale européenne.

Des dispositifs aujourd’hui très contestés !

Oui mais il faut souligner qu’il mettait des conditions qui n’ont pas été respectées. Ce qui explique tous ces tiraillements par la suite. Exemple : une harmonisation fiscale. Raymond Barre proposait aussi un Fonds monétaire européen pour instaurer cette solidarité entre Etats.

Etait-il été favorable plutôt à l’élargissement de l’Europe avec l’intégration d’autres Etats ou à son approfondissement en confortant sa construction ?

Il était pour l’approfondissement. D’ailleurs, il s’est à l’époque opposé à l’entrée de l’Angleterre aux conditions qu’elle avait obtenues.

Mais ce partisan de la rigueur a été très critiquée pour ne pas avoir jugulé l’inflation quand il a été Premier Ministre de 1976 à 1981 !

Il faut tout d’abord souligner qu’il a hérité de cette inflation et qu’il a lutté pour la limiter alors qu’on voyait poindre le million d’emplois. Ce qui apparaissait énorme à l’époque. Raymond Barre était persuadé que dans une économie moderne, la clé du dynamisme d’un pays, c’était la compétitivité. Il voyait déjà poindre la mondialisation. A cette époque, il était d’une grande clairvoyance mais son analyse n’était partagée ni à gauche ni à droite.

Qu’est-ce qu’on retiendra de son passage à Matignon ?

En 1976, quand il est arrivé au pouvoir, la France était dans une situation comparable à aujourd’hui. Elle manquait de crédibilité au niveau international du fait d’un manque de rigueur budgétaire et de son incapacité à recréer les conditions pour que ses entreprises investissent à nouveau. On peut retenir plusieurs points positifs de son action : la France avait alors le plus faible déficit des pays européens, le Franc était redevenu très solide et l’endettement était stabilisé. Bref, quand Raymond Barre est parti, les caisses étaient pleines.

Avec le recul, ne pensez-vous pas qu’il a échoué ?

Non. Il aurait voulu sans doute aller plus loin dans le redressement du pays mais il en percevait aussi les conséquences sociales. Il a donc mené une politique de rigueur mais pas d’austérité. Même s’il a augmenté les cotisations de Sécurité Sociale, il a réparti équitablement les efforts et ce sont surtout les classes possédantes qui ont été sollicité par ce tour de vis. A cet égard, il a parfaitement réussi et il était sur la bonne voie mais le deuxième choc pétrolier en 1978 a lourdement pesé dans son bilan.

Mais il y a aussi eu toutes ces accusations de racisme...

Il a parfois fait preuve de maladresse, par exemple quand il a dit que l’attentat contre la synagogue de la rue des Rosiers avait tué des juifs mais aussi des innocents. De plus, il pouvait en rajouter quand il se sentait harcelé. Exemple à la fin de sa vie où il a fait des interventions catastrophiques alors qu’il était extrêmement fatigué. Mais il a toujours combattu le racisme. Quand Charles Millon s’était fait réélire en 1998 à la présidence du Conseil régional avec les voix du FN, il l’a condamné sans réserve. Charles Millon était venu l’accueillir au train pour s’expliquer mais Raymond Barre a tourné les talons.


Alors pourquoi autant de polémique autour de cette déclaration ?

Je crois que le contexte de l’époque a beaucoup joué car la France, et donc lui par conséquent, était jugé parfois hostile à Israel. Ce qui n’était pourtant pas le cas. Et c’était un homme totalement allergique au communautarisme. Il jugeait les gens sur leur individualité et non leur appartenance.


Comment a-t-il traversé les années 80 ?

Il a conservé son indépendance en adhérant à aucun parti. Il a aussi accepté de voir plusieurs fois François Mitterrand pendant son mandat et il n’a pas protesté quand deux de ses anciens ministres, Jean-Pierre Soisson et Bruno Durieux sont entrés au gouvernement de Michel Rocard. Il n’a pas non plus caché son estime pour Pierre Bérégovoy quand il était Premier ministre car il estimait qu’il menait une politique vertueuse.

Raymond Barre est entré en politique par hasard mais il a quand même eu assez d’ambition pour se présenter à l’élection présidentielle de 1988...
C’est peut-être ce qui lui a manqué pour gagner. En fait, il était très impopulaire quand il a quitté le pouvoir car ses mérites n’avaient pas été reconnus. Valéry Giscard d’Estaing l’a d’ailleurs écarté de la campagne présidentielle de 1981. Mais quand la gauche a effectué un virage à 180° de sa politique économique en 1983, la côte de popularité de Raymond Barre a remonté. Il en a été le premier surpris et le premier ravi. Je pense qu’il voulait encore peser dans le débat politique mais pas au moins de se présenter à la Présidentielle. C’est cette vague de soutien dans l’opinion qui l’a porté. Mais il a été maladroit puisqu’il s’est présenté trop tardivement. Ce qui prouve bien que ce n’était pas le principal objectif de sa carrière.

Et son mandat à la mairie de Lyon, qu’est-ce que vous en retenez ?


Certains craignaient qu’il manque d’ambition après la période Michel Noir un peu faste et qu’il ne soit pas très présent à Lyon où il descendait jusque là en logeant à l’hôtel alors qu’il était député depuis 1978. Mais il a surpris tout le monde. Au fond, je crois qu’il correspondait parfaitement à cette ville. Raymond Barre était en harmonie avec Lyon. Comme les Lyonnais, il cultivait la discrétion, il n’aimait ni les bluffeurs ni les flambeurs et il croyait au bon sens. Il avait aussi horreur des extrêmes et préférait le consensus.

En quoi Raymond Barre a-t-il surpris ?


Il a beaucoup investi et il s’est mobilisé en priorité pour les 1er, 8e et 9e arrondissements pris par la gauche. De plus, il a mené un politique d’ouverture vis-à-vis des socialistes lyonnais en les acceptant dans sa majorité à la Communauté urbaine avec Jean-Jack Queyranne, l’actuel président du Conseil régional ou encore Maurice Charrier, maire communiste rénovateur de Vaulx-en-Velin. Et bien sûr l’actuel maire de Lyon, Gérard Collomb, à l’époque dans l’opposition. En fait, Raymond Barre avait tellement souffert de ses relations avec le RPR quand il était Premier Ministre, qui souhaitait disposer de davantage de liberté à Lyon. Ce qui lui a permis ce travail avec son opposition.

Mais il n’avait pas préparé sa succession...

Non. Il faut souligner qu’il était malade depuis 1992, date de sa première dialyse, même s’il n’en parlait pas. Il était de plus en plus fatigué. De toutes façons, les tiraillements de la droite lyonnaise l’irritaient au plus haut point. Il a quand même soutenu le centriste Michel Mercier mais très tardivement. Ce qui a incontestablement favorisé l’élection de Gérard Collomb à la mairie de Lyon avec qui il entretenait d’excellentes relations.


Finalement de quelle droite était-il ?

Centriste. Et surtout inclassable. Il n’a jamais accepté la moindre appartenance partisane et on ne savait jamais où on allait le trouver. Au fond, il était inclassable, ce qui déroutait beaucoup d’observateurs politiques.

N’exagérez-vous pas en qualifiant Raymond Barre de prophète dans la conclusion de votre livre ?

Non. Il avait vu l’arrivée des pays émergents sur la scène mondiale dès les années 70 à une époque où le débat politique restait franco-français, il avait annoncé que des pans entiers de l’industrie française s’écrouleraient si on ne prenait pas ce problème de la mondialisation à bras le corps... Il était aussi le premier à être pleinement conscient de la grave crise qui commençait à frapper la France. D’où sa politique de maîtrise des dépenses publiques et de réformes quand il était Premier Ministre. On voit aujourd’hui qu’il n’avait malheureusement pas tort sur bien des points.
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