“7” Entre science-fiction et critique sociale

Date de publication : 10/11/2015

"7”, le roman de Tristan Garcia, prof de philosophie à Lyon III, n’est pas passé inaperçu dans cette rentrée littéraire. Le jeune auteur de 34 ans, déjà remarqué pour "La Meilleure Part des hommes” et "Faber” confirme sa singularité avec un pavé de près de 600 pages, réparties en 7 textes pleins d’étrangeté. Interview. Par Maud Guillot



Comment un auteur du sud-ouest se retrouve-t-il à Lyon ?

Tristan Garcia : Je viens d’être nommé maître de conférence en philosophie à Lyon 3. J’essaie de m’adapter à cette ville. Je la connais un peu car j’y avais de la famille lorsque j’étais enfant. Mais je suis né à Toulouse et j’ai passé une partie de mon enfance en Algérie, notamment en Kabylie. Mes parents étaient professeurs et ils ont choisi d’être coopérants dans ce pays car ma mère était pied-noir.

Ce pays vous a-t-il marqué ?
Oui, j’en garde des odeurs et des goûts, mais peu d’images. J’aurais souhaité y retourner mais c’était la guerre civile dans les années 90. J’ai quand même appris l’arabe en Egypte pour perpétuer ce lien avec mes origines.

Quelles études avez-vous suivies ?


J’ai fait un bac littéraire, une prépa, Normale Sup... le parcours républicain du bon élève. Mais je ne souhaitais pas faire de philosophie. Je rêvais de cinéma. J’ai même tenté la Fémis plusieurs fois, sans succès. Je sais aujourd’hui que je n’aurais jamais pu diriger une équipe, mais j’ai peu à peu transféré cette passion vers l’écriture. Enfant, j’étais en effet fasciné par le récit, une forme universelle du genre humain. J’aimais raconter des histoires. Je suis aussi un grand fan des séries TV.


Quelles séries regardez-vous ?


Adolescent, j’ai regardé Twin Peaks et Buffy. Au passage à l’âge adulte, j’ai suivi les séries HBO : Six Feet Under, les Soprano, the Wire... Pour atteindre l’âge d’or des années 2000 avec Lost, Rome, Deadwood, la Caravane de l’étrange, Battlestar Galactica... Dernièrement, j’ai regardé M. Robot, The Leftovers, les 100. En revanche, Game of Thrones m’épuise un peu car j’ai lu les livres.


On peut donc être un intellectuel et apprécier les séries TV ?


Bien sûr ! Dans les années 90, c’était un art honteux. Mais aujourd’hui, tout le monde regarde des séries télé. C’est le mode de récit le plus partagé. En revanche, je ne pense pas pour autant qu’il faille écrire des livres comme des séries télé. 


Pourtant, on retrouve un peu cet esprit nerveux des séries dans vos livres...

 
Je ne sais pas... Ce n’est pas le même art. J’ai travaillé sur des scénarii et c’est différent. En revanche, les séries ressuscitent des formes de narration du passé qu’on avait oubliées et qui sont issues de l’épopée, du roman picaresque, du feuilleton... Une série comme Lost rappelle Jules Verne, Stevenson, Walter Scott.

Votre premier roman est sorti en 2008. Comment aviez-vous réussi à vous faire publier ?

J’avais envoyé mon livre par la Poste à Gallimard ! Ils ont accepté de publier "La Meilleure Part des hommes”. Ce n’était pas mon premier écrit, mais le premier envoyé à un éditeur. Peut-être parce que je me sentais un peu plus sûr de moi... J’ai eu des critiques plutôt positives, comme pour Faber en 2013.


Les critiques, c’est important pour vous ?

Oui, car c’est une lecture argumentée. Les critiques négatives sont vexantes pendant quelques jours, mais finalement, elles m’aident plus que les articles élogieux qui sont bons pour l’ego. J’essaie donc de toutes les lire. La littérature est un art solitaire sur lequel on a peu de recul.


Mais ça ne vous atteint pas plus que ça ?


Non, parce que je m’identifie pas à mes livres. Je pense même que je ne suis pas un écrivain : j’écris des livres, c’est différent. J’aime faire des beaux romans, mais pas la fonction sociale d’écrivain. D’ailleurs, je me définis d’abord comme un prof de philo.


Comment avez-vous construit 7 ?


J’ai écrit 7 textes, qui sont des longues nouvelles ou des courts romans. 7 car je suis fasciné par les croyances, peut-être parce que je suis athée. C’est un nombre premier qu’on retrouve dans pleins de cultures humaines. Ces textes peuvent se lire indépendamment mais ils se nourrissent aussi les uns les autres. Les personnages sont différents mais ce sont des sortes d’âme qui passent de corps en corps et qui vivent des expériences. On croise une top model dont le visage est parfait, une nouvelle drogue qui permet de retomber en enfance, des extra-terrestres...

Pourquoi ajoutez-vous une part de science-fiction à ces histoires ?


C’est surtout du fantastique. Pour représenter notre monde contemporain, j’aime bien introduire une hypothèse un peu folle. Je pars d’un milieu social comme le rock ou la mode et je propose un élément qui déstabilise ce système. Mon idée, c’est que pour bien voir la réalité, il faut prendre de la distance. Ensuite, j’essaie de la traiter avec rigueur et rationalité. Car ce sont des univers que j’ai croisés un peu, que j’ai côtoyés... J’avais par exemple travaillé sur des catalogues, dans la mode. J’avais été marqué par la folie qui guettait certains mannequins. Elles avaient peur de perdre leur visage, peur de la défiguration, ce qui tournait à la psychose. Autre exemple : ma compagne a un groupe de rock. Je me suis aperçu que dans ce milieu, on redoutait beaucoup de plagier un tube existant... D’où les intrigues de mon livre.

Vous êtes satisfait de l’accueil positif sur ce livre ?


Il y a une forme d’embrasement pour la rentrée littéraire, mais ce qui compte pour moi, c’est la vie longue d’un livre. Celle des bibliothèques, des libraires, du bouche à oreille... D’ailleurs, le livre sur lequel j’ai encore le plus de retour, c’est celui qui a été le moins apprécié à sa sortie !


Quels sont vos projets désormais ?

J’essaie d’écrire un roman historique sur la souffrance, depuis la Préhistoire jusqu’à aujourd’hui. Je voudrais créer une grande épopée, un livre d’aventure mais il me faudra deux ans pour le finir. Je publie aussi bientôt deux livres philosophiques sur le "Nous” et sur le concept d’intensité. Mais mes romans sont beaucoup plus grand public !

"7", Tristan Garcia, éditions Gallimard, 570 pages, 22 euros. Paru le 20 août.
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