“L’opérette n’est pas ringarde”

Date de publication : 08/12/2015

CALA est la seule compagnie en France spécialisée dans l’opérette. Ce genre, léger, qui mêle la comédie, le chant et la danse, souvent méprisé, rencontre un vrai succès populaire. Mag2 Lyon est allé à la rencontre de Fabien Attias qui a relancé l’opérette à Lyon, mais aussi en France. Par Maud Guillot

Comment vous êtes-vous intéressé à l’opérette ?

Fabien Attias : Je suis né en Algérie dans une famille d’amateurs d’opéra. Ma mère et mon père qui étaient respectivement expert-comptable et peintre en bâtiment chantaient volontiers, et nous fréquentions régulièrement le très bel opéra d’Oran, à 500 mètres de chez nous, qui recevait les plus grands chanteurs italiens. On connaissait forcément Carmen, Werther, la Tosca, Rigoletto... A 7 ans, je faisais parti de la maîtrise de l’opéra.


C’est pour cette raison que vous avez voulu devenir chanteur ?


Oui, aussi loin que je me souvienne, ça a toujours été une évidence. Quand nous sommes arrivés en France en 1961, on s’est installés à Valence. A 15 ans, j’ai repris le Conservatoire. Je suis allé à Valence, Grenoble puis Paris, pour devenir ténor. J’ai commencé ma carrière en 1977 à Toulon. Je ne voulais pas rester choriste, mais devenir soliste. J’ai alors été remarqué par le directeur de l’opéra de Nancy qui m’a engagé à l’année. J’ai ensuite rejoint pour un an Toulouse, avant d’arriver à Lyon pour des raisons familiales. J’avais plusieurs propositions mais ma mère étant souffrante, je souhaitais me rapprocher.

Que valait l’opéra de Lyon à l’époque ?
C’était déjà un très bel opéra, avec ceux de Strasbourg et de Nice. Mais rapidement, je me suis retrouvé coincé dans de petits rôles. Je voulais être au premier plan ! Dans le même temps, je sentais une demande d’opérettes dans les centres culturels comme Neuville, Fontaine, Meyieu... En 1984, j’ai donc créé ma propre compagnie, avec l’assentiment du directeur et avec quelques collègues de l’Opéra, des chanteurs qui avaient de magnifiques voix et un pianiste. 


Cette initiative a-t-elle rencontré le succès ?


Oui, on a commencé à Poleymieux et ça a fait boule de neige. En quelques années, j’ai monté de nombreux spectacles, comme la Belle de Cadix, le Chanteur de Mexico, Andalousie, la Veuve Joyeuse, les Valses de Vienne... L’idée, c’était de proposer de vrais spectacles, avec les décors, les tenues, des ballets... Pas des trucs minimalistes.

Comment la compagnie s’est-elle développée ?
En 1994, j’ai profité de problèmes de management internes à l’Opéra pour négocier un départ. J’ai proposé à la Ville de Lyon de leur faire une vraie programmation d’opérettes. On a commencé avec une mini-saison à la Croix-Rousse avec Philippe Faure. Il nous a alors conseillé d’aller à la Bourse du Travail. Résultat : en 1999, on a fait six productions et on a cartonné. J’ai signé une convention avec la Ville. J’avais des subventions. Et je devais employer des chanteurs écartés de l’Opéra. On s’est mis à travailler avec des compagnies d’autres villes. C’est comme ça que l’opérette s’est aussi développée en France.

Mais ce n’était pas dégradant de faire de l’opérette pour un chanteur lyrique ?
Pas du tout ! Personnellement j’avais une voix chaude, propre aux gens du Sud, comme Mariano. J’étais très à l’aise dans ces rôles. 


Mais c’est souvent perçu comme du sous-opéra !

Le chef d’orchestre André Messager disait que l’opérette est une "fille de l’Opéra qui a mal tourné” ! C’est une expression qui me plait. L’opérette est drôle et finit toujours bien. La musique est légère, le thème moins grave. C’est l’équivalent du vaudeville pour le théâtre ou de la comédie pour les films, des genres qui ne sont pas reconnus, qui n’obtiennent aucun prix, alors qu’ils séduisent le public. En fait, ce qui chagrine certains, c’est que l’opérette est populaire, ce qui ne correspond pas à l’élitisme de l’Opéra.

Mais admettez qu’au niveau artistique, c’est un peu ringard...
Si l’opérette a cette image, c’est qu’elle a été mal servie. Des artistes vieillissants se sont "rabattus” sur l’opérette. On avait sur scène des gens de 65 ans qui incarnaient des jeunes mariés. C’était ridicule. De plus, la télévision a diffusé des pièces de mauvaise qualité, créées au Châtelet, alors qu’on a des merveilles d’opérettes partout en Province...

Mais c’est quoi une opérette de qualité ?

Il faut venir voir une de nos pièces ! C’est une opérette qui est faite avec la rigueur et le sérieux de l’opéra. On a une distribution qui a 25 ans de moyenne. On fait travailler de jeunes chanteurs merveilleux. On organise les répétitions, la mise en scène, c’est vraiment professionnel. 


Alors pourquoi l’Opéra ne propose pas d’opérette ?
Mais jusque dans les années 90, on en faisait au moins une par an. Le 14 juillet au cirque de Fourvière, on accueillait 4000 personnes ! C’était incroyable. On faisait des opérettes à l’Auditorium comme la Chauve Souris ou la Veuve Joyeuse, qui ont marqué les esprits. Mais il y a eu des changements de direction, avec une approche différente. Résultat, même moi qui suis un fan, je ne mets plus les pieds à l’Opéra.

Qu’est ce que vous reprochez à l’Opéra de Lyon ?
Le bâtiment en tant que tel n’a plus le charme, ni le cachet des opéras d’avant. C’est plus une usine, ou un hôpital. Quant à la programmation, c’est devenu n’importe quoi. Ils veulent absolument être à l’avant-garde, être tendance... Le metteur en scène se masturbe l’esprit. Le public ne comprend pas ou fait semblant de comprendre. Mais personnellement, regarder un opéra devant un grand écran noir, je ne vois pas ce qu’il y a de créatif !
Mais ils proposent aussi des opéras traditionnels...

Très peu. Ou alors c’est toujours "revisité”. Ils appellent ça une"relecture”. Faust n’a plus ni casque ni épée, la Belle Hélène ne porte plus un costume grec, Rigoletto n’est plus François 1er. Ils sont habillés à la mode d’aujourd’hui. Car tout doit être "contemporain”. Une partie du public a envie de voir les œuvres telles qu’elles ont été écrites, dans la tradition, et pas dénaturées par un metteur en scène qui souhaite se mettre en avant.

Mais il y a vraiment de la place pour l’opérette à Lyon ?
On accueille près de 20 000 spectateurs par an, avec 1500 abonnés. Soit 1200 personnes par représentation. Bien plus que l’Opéra. Donc oui, il y a un public.

Mais vous essayez quand même de diversifier votre offre ?

Oui, on est devenu théâtre musical de Lyon car on essaie de proposer un peu de théâtre et des grands concerts. Nos productions coûtent extrêmement cher. Car on crée les spectacles du début à la fin. On fait le casting. On a un orchestre. On a des costumes. On fait 800 contrats de travail par an pour près de 180 intermittents, des danseurs, des chanteurs, des costumières...Il faut admettre qu’on a beaucoup de mal à être rentables.

Malgré le soutien de la mairie ?
La Ville a dernièrement supprimé 60 % de notre subvention. On ne touche plus que 20 000 euros. Dans le même temps, ils ont augmenté le tarif de la location de la salle. On leur donne 60 à 80 000 euros. On ne peut plus tenir. J’ai peur de le dire car je fais ça depuis 25 ans, mais on est en péril aujourd’hui. Alors qu’à l’Opéra, l’or coule des murs ! Je ne comprends pas ces arbitrages.

Est-ce que vous allez quand même proposer une belle saison cette année ?
Bien sûr. On va proposer la Veuve Joyeuse, la Vie parisienne et l’Auberge du Cheval blanc ainsi qu’un opéra classique Nabucco à l’Amphithéâtre, ce qui devrait être un moment unique, avec un chef d’orchestre qui vient de Saint-Pétersbourg. On a aussi le Concert Viennois du Nouvel An qui a beaucoup de succès, Tea for two une comédie musicale... On fait aussi des concerts de jazz.

Vous n’êtes pas un peu frustré de proposer souvent les mêmes opérettes...
Un peu. Mais je change de metteur en scène, de solistes et de décors. Donc la production est différente. En revanche, je regrette que le répertoire s’amenuise. Je choisis mes spectacles parmi une vingtaine de gros titres, pour être sûr de remplir. Si je sors des classiques, je risque de ne pas attirer le public. Ce qui serait catastrophique. C’est comme ça qu’il y a des merveilles qui disparaissent. Et pour moi, c’est un drame.


Vous pourriez vous produire à l’Opéra ?

Non ! On n’a pas la même philosophie. Pourtant, nos locaux donnent directement sur l’Opéra, c’est assez ironique... De toute façon, ils ne veulent pas faire d’opérette. Voyant notre succès, ils ont quand même essayé, mais là encore à leur façon. Résultat, ils ont proposé un cancan avec une seule fille sur une table, pour la Vie parisienne. C’était raté. Les gens veulent voir le Moulin Rouge ! En revanche, l’Auditorium s’y essaie. Ils ont fait venir Barbara Hendricks. Comme quoi, l’opérette n’est pas toujours méprisable !

Livre : 
Fabien Attias a publié en 2012 un livre autobiographique, Le Petit gosse de l’Opéra. Il raconte son parcours d’Oran à Lyon. Les Grilles d’Or Editions. 16 euros.

Partager

LES DERNIERES ACTUALITES

20/04/2018
Figure de l'entrepreneuriat lyonnais, de la fondation d'Infogrames à son rebond dans la robotique, Bruno Bonnell était très attendu sur les bancs de l'Assemblée. Il a finalement semblé plus discret que prévu jusqu'au buzz provoqué par ses déclarations au Monde début avril. Explications.

20/04/2018
Le documentaire "Pédophilie, un silence de cathédrale” diffusé par France 3 le 22 mars dernier a suscité une nouvelle vague de témoignages auprès de la Parole libérée, l'association lyonnaise qui a révélé l'affaire Preynat. Interview de son président, François Devaux.

12/02/2018

Après Lyon en juin, Mag2 Lyon poursuit son analyse du marché de l'immobilier avec les communes de la métropole. Quelles sont les valeurs sûres ? Quels sont les quartiers qui montent ? Et quels sont ceux à éviter ? Par Hélène Capdeviole

12/09/2016
La Stéphanoise Elodie Clouvel participera à Rio de Janeiro à ses deuxièmes Jeux Olympiques. Mais en parallèle de sa discipline, le pentathlon, elle baigne dans d'autres activités. Elle est également gendarme, mannequin et peut-être même future actrice. Une véritable ambassadrice de son sport. Portrait.

20/04/2018
Cet ancien champion de boxe ayant grandi à Vaulx-en-Velin s'est fait une place à coups de seconds rôles dans le cinéma français, s'appuyant sur une plastique d'athlète, une discipline de fer et une capacité à tout interpréter. En 2018, il se retrouve sur le devant de la scène avec la sortie de trois films dont le très attendu Mektoub My Love d'Abdellatif Kechiche, où il campe un dragueur insouciant. Rencontre.


Retrouvez-nous sur



Création de site internet: Cianeo