Anne-Marie Sohn : Le rêve macho-prolétarien n’existe plus

Date de publication : 04/01/2016

Dans "La Fabrique des Garçons”, l’historienne Anne-Marie Sohn montre à travers de nombreux documents d’archives comment la société a éduqué les garçons pour en faire des hommes, de 1815 à aujourd’hui. Le travail de cette professeur émérite d’histoire contemporaine à l’ENS de Lyon met en lumière un sujet rarement abordé. Entretien.

Comment est né ce livre ?
Anne-Marie Sohn : L’éditrice de "La Fabrique des filles” me l’a proposé, pour faire un volet complémentaire. J’ai beaucoup travaillé sur l’histoire du genre, l’histoire de la vie privée et des jeunes, notamment sur les garçons du baby-boom et la construction de la masculinité au 19ème siècle. Faire ce livre c’était l’occasion de sortir de l’aspect rébarbatif des ouvrages universitaires, tout en travaillant sur une iconographie significative à partir d’archives.
Vous expliquez qu’on ne naît pas plus homme qu’on ne naît femme ?
Oui, parce que l’homme et la femme ne se réduisent pas à la biologie et au génital. Ce sont des êtres qui vivent en société. Et dès la première minute de leur existence, selon que vous soyez nommé fille ou garçon, on va se comporter de façon différente avec vous. Selon les époques, la société a des attentes, des représentations, des indications sur ce que doit faire ou ne pas faire un garçon. C’est le sexe social.
Est-ce que le propos c’est de nier la différence des sexes ?
Non, parce que la différence des sexes est biologique. Mais la biologie détermine juste de quelle façon on va utiliser ses organes sexuels ! Le fait que les femmes aient un utérus n’implique pas qu’elles doivent faire la cuisine, ne pas faire d’études ou entrer dans une société du CAC 40 ! Tout ça ce sont des constructions sociales et culturelles.
Vous revenez sur 200 ans de "Fabrique des Garçons” : la masculinité a-t-elle beaucoup évolué depuis 1815 ?
Anne-Marie Sohn : Jusqu’aux années 1820, la masculinité est très agressive, très ostentatoire. La société tolère et minimise la violence des garçons qu’elle appelle alors "turbulence”. De l’école à l’église, les garçons sont formés dans l’entre-soi masculin. Ils fréquentent des garçons plus âgés qui leur font fumer du tabac, boire de l’alcool, aller au cabaret... Dans cette société où il n’y a pas encore de machines, la force physique est très valorisée. C’est un atout professionnel considérable qui distingue les hommes entre eux. On fait travailler les garçons très jeunes. Pour s’intégrer, il faut s’endurcir. C’est aussi une société où l’honneur est encore très important. Les garçons doivent le défendre, parfois dans des bagarres, des duels... Des combats très violents où les jeunes peuvent trouver la mort.
Jusqu’à quand cette violence institutionnalisée va-t-elle durer ?
Ça se tasse progressivement. A partir des années 1850, on n’a plus du tout de rixes villageoises, parce qu’on a plus de gendarmes dans les campagnes. Les guerres des enfants dans les villes s’arrêtent aussi, parce que petit à petit les garçons vont être mis à l’école. Et là, ils se tiennent tranquilles. Ca leur permet aussi de travailler moins jeunes. De fil en aiguille, l’école domestique cette jeunesse masculine jusqu’à l’arrivée de l’école gratuite, obligatoire et laïque en 1881. La violence générale décline, la société est de plus en plus policée car moins pauvre aussi. Pendant cette période, l’homme se doit d’être athlétique, de porter la barbe, de boire et de fumer.
Avec l’école, le garçon doit désormais être un bon élève ?
Oui. L’école a permis de canaliser les élans turbulents des garçons vers une performance intellectuelle, jalonnée de récompenses symboliques : les bons points, le tableau d’honneur, la distribution des prix... Tout ça revêt une importance monumentale. On prépare les garçons à être de bons soldats et de bons citoyens, puisqu’ils ont le droit de vote depuis 1848. En plus de la communion, l’obtention du certificat d’études devient un rite de passage après lequel on commence à travailler dans les milieux populaires. C’est un examen sélectif d’excellence scolaire, que seuls 15% réussissent au départ, et moins de 50% à la fin.
En parallèle de ça, il y a la valorisation du service militaire...
Absolument, et on y prépare les enfants en leur offrant des armes depuis l’Empire. L’industrie du jouet est structurée autour du tambour, du sabre, de l’épée, du cheval et des petits soldats de plomb... Le service militaire constitue ainsi le dernier "brevet de masculinité”. Après l’avoir fait, on devient un adulte, on fonde une famille et on construit sa carrière professionnelle. Le conseil de révision prouve que vous êtes apte au service, donc que vous avez un corps conforme à ce que doit être un corps d’homme pour défendre la patrie et la République. C’est une étape très importante. Mais le traumatisme de la guerre de 14-18 signe le début de la fin du prestige militaire.
Que va changer le mouvement hippie et mai 68 ?
La génération des années 60 entre en rupture avec celle de ses parents, pour se constituer dans un groupe social qu’on a appellé "les jeunes” autour d’une culture contestataire. Ils ont leur mode, leur musique, leurs films... Les garçons adoptent des tenues qui choquent énormément les adultes : cheveux longs, chemises à fleurs, bagues... Les parents craignaient que ces tenues féminisés révèlent une indifférenciation des sexes et une homosexualisation latente. Ce n’était bien sûr pas le cas.
Que se passe-t-il lorsque les garçons se retrouvent en concurrence avec les filles sur le plan scolaire ?
La mixité scolaire est imposée en 1975, mais elle existait déjà depuis longtemps par soucis d’économies. Les garçons se rendent alors compte que les filles peuvent être aussi bonnes voire meilleures qu’eux. Ca a pu être difficile à vivre pour les mauvais élèves. Les garçons en échec scolaire ont pu se sentir humiliés d’être battus par des filles. En réaction, certains sont devenus plus turbulents et ont adopté des conduites de compensation "virilistes” par la transgression de l’ordre scolaire. Pour se différencier coûte que coûte du féminin, ils deviennent sexistes. Les garçons en échec scolaire sont les grands perdants du lycée de masse.
Justement, dans un contexte de chômage des jeunes, l’identité masculine ne peut plus se construire par le travail, la force ou l’usine. Qu’est ce qui lui reste ?
Pour les garçons de milieux populaires, pour l’essentiel issus de l’immigration, le rêve "macho-prolétarien” n’existe plus. Il n’y a plus de possibilités d’ascenseur social, tout ça a été cassé net par la crise des années 70. Ils paient un très lourd tribut à la désindustrialisation. On a quand même perdu 2 millions d’emplois industriels en 30 ans ! Ce sont des emplois qu’ils n’ont pas eu, ils ont été relégués dans des emplois précaires et des métiers peu valorisants, quand ils ne sont pas au chômage. Les plus raisonnables d’entre eux admettent que c’est ça ou rien et font comme les garçons turbulents des générations antérieures : ils se calment, se trouvent une femme et fondent une famille.
Et pour les moins raisonnables ?
Une petite frange n’arrive pas du tout à s’intégrer. Elle est en échec scolaire, sans formation, pas disciplinée... C’est les garçons qui se retrouvent désoeuvrés dans la rue, dont une petit fraction basculent dans la délinquance. La déstructuration du marché de l’emploi populaire est allée de paire avec la structuration de la délinquance et du trafic de drogue. Et dès que les garçons se retrouvent entre garçons, on assiste à un retour d’attitudes virilistes. Ils se montent la tête, se lancent des défis idiots... La socialisation entre garçons est catastrophique, elle conduit à des processus de surenchère combative.
Ça veut dire que la violence est un trait propre aux garçons, si elle ressurgit dès qu’ils sont entre eux ?
C’est parce qu’ils n’ont rien d’autre que leur sexe pour se distinguer des femmes. Il ne faut pas oublier que les stéréotypes sexués circulent encore. Dans les films, les jeux-vidéos il y a des représentations d’une masculinité hyper combattive, violente et guerrière. Ces garçons qui n’ont plus rien vont éventuellement se replier sur des modèles de ce type là.
Entre eux ils sont violents, avec les filles ils se sentent dévalorisés, faut-il privilégier les écoles mixtes ou pas ?

Oui, sans hésitation ! Parce que c’est la mixité qui désamorce ces conduites de surenchère. Je dirais même qu’il faut plus de mixité dans les loisirs. Dans les banlieues, on a favorisé à tort les activités sportives pour les garçons, alors qu’il vaut mieux développer des bibliothèques, des lieux où tout le monde se rencontre. D’ailleurs, les garçons qui sont en échec scolaire ont du ressentiment à l’égard des filles mais aussi des bons élèves garçons. Rien ne serait à mon avis pire que de revenir à la non mixité scolaire. Les garçons retomberaient dans des processus de surenchères, des mutineries sans nom, ça renforcerait dans les quartiers le recul déjà bien réel de la mixité dans l’espace public... Ce serait désastreux.
Puisque le service militaire n’existe plus, aujourd’hui quel rite de passage fait qu’on devient un homme ?
Il n’existe plus de rite de passage parce que l’adolescence s’est énormément dilatée. Aujourd’hui, il y a une longue période tampon avant l’âge adulte, une sorte de sas avec des stages, des petits boulots, de l’intérim, des CDD... On fait de longues études, on commence sa vie sexuelle avant d’être installé et l’insertion dans le monde du travail ne se fait plus brutalement comme après le certificat d’études. On devient parent tard, vers 30 ans. On peut dire qu’avoir son bac et sa première expérience sexuelle restent des étapes importantes, mais qui concernent les deux sexes.
Aujourd’hui devenir un homme c’est gagner beaucoup d’argent ?
Le modèle du patron du CAC 40 a été très valorisé depuis une vingtaine d’années mais est aujourd’hui contesté depuis la crise de 2008. Il reste cependant très prégnant dans les médias. Le modèle du trader plein de testostérone qui joue des millions à la seconde a aussi été beaucoup diffusé et a fasciné les garçons matheux. Aujourd’hui, le modèle masculin qui s’impose c’est celui des manuels de management. Il repose sur l’argent et la transposition de valeurs guerrières dans le monde du travail : "je suis un killer”, "nous sommes en guerre sur les marchés qu’on va attaquer”, "je n’ai pas d’états âme”... Les garçons doivent exceller dans ces domaines d’argent et de pouvoir où les filles ne font pas encore trop de concurrence.
Est-ce que l’essor de l’égalité des sexes a perturbé l’identité des garçons ?
Une des dernières choses qui peut perturber les garçons c’est la concurrence professionnelle. Ils n’ont pas tellement à s’inquiéter parce que les femmes gagnent toujours moins qu’eux, mais ils tolèrent assez mal d’être dirigés par une femme ou de gagner moins qu’elles. Qu’il soit économique, médiatique, scientifique, culturel, ou politique, le pouvoir reste un privilège masculin. Un pré carré que les hommes continuent de défendre, parce que c’est la dernière chose qu’il leur reste.

"La Fabrique des Garçons, L’éducation des garçons de 1820 à aujourd’hui”, par Anne-Marie Sohn, 160 pages, Editions Textuel, 35 euros.


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