Comment dormir sans médicament

Date de publication : 05/02/2016

Après Soigner sa tête sans médicaments, le psychiatre lyonnais Patrick Lemoine publie un livre sur le sommeil. Son constat est sévère : la très grande majorité des médicaments utilisés pour dormir sont inutiles voire dangereux. Mais il propose aussi des solutions au insomniaques. Interview. Par Maud Guillot



Comment expliquez-vous que la prescription de médicaments reste le réflexe du médecin en cas de troubles du sommeil ? Est ce lié au lobby des labos ?


Patrick Lemoine : Je ne pense pas. J’ai beaucoup voyagé dans le monde et ce lobbying pharmaceutique est présent partout. Or c’est en France qu’on prescrit le plus de somnifères, sédatifs et autres hypnotiques. Je pense plutôt que les médecins sont mal formés aux troubles du sommeil. Au cours de leur cursus, qui peut durer jusqu’à 10 ans, il n’y a pas de cours sur le sommeil alors qu’on passe un tiers de notre vie au lit ! Résultat, face à un trouble, ils ont une seule option : prescrire.

Comment expliquez-vous cette absence de formation des médecins ?

Il y a une forme de conservatisme du corps médical français pour qui les médecines dites "douces” ou "alternatives” ne sont pas de vraies médecines. La fac privilégie la culture chimique. D’ailleurs, il n’existe pas de chaire sur le sommeil. Mais les patients ont aussi une responsabilité. Ils veulent sortir de chez leur médecin avec une prescription, sinon, il ne leur semble pas crédible ! De plus, ils ont toujours tendance à rechercher la pilule miracle. C’est plus facile. Enfin, les pouvoirs publics ne jouent pas leur rôle non plus. 


En quoi les pouvoirs publics ont une responsabilité dans cette sur-prescription ?


Ils ne veulent pas prendre en charges les méthodes alternatives. En clair, un psychiatre qui est un médecin est en partie remboursé, pas un psychologue. Résultat, on a tout un tas de psychologues qui se retrouvent au chômage faute de patients et de psychiatres surchargés qui ne font pas ce pour quoi ils ont été formés. Mais je peux vous garantir qu’il serait beaucoup plus rentable pour la collectivité de rembourser toutes ces thérapies. 


Peut-être que les troubles du sommeil ne sont pas si graves que ça ?

Si, les troubles du sommeil, à long terme, sont très invalidants. La qualité de vie est évidemment altérée. Mais le sommeil a aussi des liens avec le diabète, le cancer, l’obésité... Sans parler des risques d’accidents de la route provoqués par la fatigue. Enfin, le risque de mourir prématurément est doublé chez les consommateurs réguliers de somnifères. 


Mais il y a vraiment une surconsommation de somnifères en France ?

Oui, la France est le seul pays développé au monde où la consommation de somnifères ne baisse pas. Pire, elle augmente un peu. On est les seuls à ne pas avoir compris que la l’anesthésie induite par le somnifère n’a pas grand chose à voir avec le sommeil. Cette perte de connaissance n’entraîne aucun effet réparateur.

Quels sont ces effets bénéfiques du sommeil ?
On n’a pas encore déterminé tous les bienfaits du sommeil. La position allongée entraîne un repos musculaire et psychique. Pendant le sommeil, notre température baisse, ce qui permet à nos cellules cérébrales de se régénérer. Il y a une remise en forme du système immunitaire, une diminution du stress... Il a aussi été prouvé que les obèses dorment moins que les autres. Car le sommeil permet une régulation métabolique.

Est ce qu’il existe un temps de sommeil idéal ?
Non. La moyenne se situe certes entre 7h30 et 8h de sommeil par nuit pour un adulte, mais on a une programmation génétique qui est personnelle. Le seul critère étant de ne pas être fatigué le matin, de ne pas avoir de troubles de la concentration. Ce qui peut être le cas avec seulement 5 heures de sommeil.


Est ce que la baisse générale du temps de sommeil est un problème ?


Mais contrairement à ce qu’on pense, le temps de sommeil n’a pas beaucoup baissé à travers les âges. Les historiens me l’ont confirmé. L’éclairage artificiel a surtout eu un impact sur la qualité de notre sommeil.

Quels sont les différents troubles du sommeil ?
Il y a évidemment l’insomnie qui est le trouble du sommeil le plus fréquent. C’est un sommeil de mauvaise qualité qui peut prendre différentes formes : certaines personnes ne réussissent pas à s’endormir après s’être couchées, d’autres se réveillent très tôt le matin, d’autres encore se réveillent plusieurs fois dans la nuit. Et dans tous les cas, on est fatigués la journée, avec des troubles de la mémoire, de la concentration et de l’humeur.

D’autres exemples troubles ?

Il y a l’apnée du sommeil qui est spécifique. Il s’agit d’arrêts de la respiration au cours du sommeil. Le malade n’en a pas conscience. En revanche, il ronfle, il est fatigué... Et il risque à terme d’avoir des problèmes cardio-vasculaires. Il y a le syndrome des jambes sans repos, la narcolepsie qui reste rare, le somnambulisme voire les cauchemars.

Quand conseillez-vous de consulter ?


Quelqu’un qui se plaint de son sommeil 5 nuits par semaine depuis trois mois doit consulter. Je ne suis pas hostile à un comprimé d’Imovane ou de Stilnox en cas de souci ponctuel pendant trois ou quatre jours. L’insomnie transitoire n’est pas un drame. Mais il ne faut pas que ça dure. 


Mais qui consulter, puisque que les généralistes prescrivent des médicaments !


C’est bien le problème. Il existe des unités spécialisées dans le sommeil comme au Vinatier. Ou à la clinique de Meyzieu où je travaille, mais il y a un vrai manque de spécialistes. Il y a parfois jusqu’à un an d’attente.

Et vous, vous ne prescrivez jamais de médicament ?

Bien sûr que si ! Je suis médecin psychiatre. Les médicaments, j’en prescris tous les jours. Je ne suis pas un ennemi de ces produits. Quand une insomnie est liée à une dépression sévère, je prescris... En revanche, je suis convaincu que dans la plupart des cas, d’autres solutions existent, plus efficaces et moins nocives.

Quels sont les médicaments qui vous semblent "moins pires” que les autres ?
L’Imovane et le Stilnox qui sont des hypnotiques sont théoriquement moins susceptibles d’entraîner des dépendances. Les trois benzodiazépines qui ont une vitesse d’élimination raisonnable, c’est-à-dire le Normison, Havlane et Noctamide peuvent être brièvement utilisées. Il faut que la substance soit à moitié éliminée en 8 heures. Je rappelle au passage que les tranquillisants Témesta, Xanax, Lexomil, ou Tranxène ne sont pas des somnifères. Les neuroleptiques qui ont un effet négatif sur la dopamine, l’hormone du plaisir, doivent être évités. A l’inverse, la trazodone, me semble le médicament le moins pire.


Pourquoi la trazodone est-elle la moins pire des molécules ?

C’est un antidépresseur qui ne fait pas prendre de poids, n’altère pas la libido, mais qui fait augmenter le sommeil lent profond, le stade de sommeil le plus important et le plus utile. Il a également peu d’effets secondaires. Malheureusement, il n’est plus disponible en France. Mais on peut, avec une ordonnance sous sa forme de Dénomination commune internationale, en acheter dans les pays frontaliers. Mais c’est uniquement pour les patients qui auraient échoué avec les autres techniques.


Quelles sont justement ces techniques ?

D’abord, il y a des erreurs à ne pas commettre. Il ne faut pas se focaliser sur son insomnie. Il faut dédramatiser. C’est parce qu’on veut dormir qu’on n’y arrive pas. D’ailleurs, selon des expériences, il suffit de promettre une somme d’argent à un bon dormeur s’il s’endort rapidement pour qu’il devienne insomniaque. La première des choses à faire, c’est de rétablir des rythmes stricts de sommeil. C’est ce qu’on appelle l’hygiène des rythmes. L’heure du lever doit être constant, à la minute près. Il faut proscrire la grasse matinée, week-end compris. C’est le pire ennemi de l’insomniaque. Il faut restreindre le temps passé au lit pour condenser le sommeil et le rendre plus réparateur. Il faut repérer la cause : un sentiment d’insécurité, une mauvaise température de chambre, du bruit, la literie, une maladie sous-jacente, une cause toxique... Car il y a des gens qui prennent des litres de coca ou de red bull et qui ne comprennent pas pourquoi ils ont du mal à dormir.


Franchement, ce sont juste des conseils de bon sens...

Je peux vous dire que le bon sens n’est pas unanimement partagé ! Certains patients ne savent pas qu’il y a de la caféine dans le café ou le coca. C’est assez fréquent... J’ai même eu un médecin qui prenait trois tablettes de chocolat chaque soir.


Quels sont les autres conseils qu’on peut donner ?


Il ne faut pas faire de sport avant de dormir tout en étant actif dans la journée, s’exposer à la lumière du jour, il faut dîner léger, ne pas utiliser des écrans le soir, bannir le téléphone et toutes les diodes dans la chambre... Il faut aussi prendre une douche chaude au lever et tiède au coucher car le sommeil, c’est une affaire de thermostat. Notre température interne monte à partir de trois ou quatre heures du matin, puis décroît à partir de 18h ou plus tard si on est du soir. Plus la température est élevée, plus on a la forme, plus elle descend le soir, plus on produit du sommeil profond. Il faut donc aider cette montée et cette descente.

Est ce qu’on peut  faire la sieste ?

La bonne sieste, c’est la petite somnolence qui intervient après le déjeuner et qui correspond d’ailleurs physiologiquement à un creux de la vigilance. Mais cette pause ne doit pas excéder 10 à 20 minutes. En revanche, il faut proscrire les siestes de plus d’une heure.
Et à part cette hygiène des rythmes ?

Il y a la relaxation, la méditation, la psychothérapie, l’hypnose... Le thermalisme est également très efficace. Il y a quelques stations spécialisées : Saujon en Charente-Maritime et Divonne dans l’Ain. Il y a aussi la phytothérapie, avec des plantes comme la valériane, la passiflore...

Ces méthodes marchent vraiment ?

Oui, elles sont scientifiquement démontrées et indiscutables. Elles sont pratiquées dans tous les autres pays. De plus, contrairement à ce qu’on pense, l’effet est plus rapide. 


Ces techniques ne sont pas un peu placebo ?


Mais le placebo est un traitement très efficace ! Ça fait d’ailleurs parti de ma panoplie. J’ai une technique originale. Je demande à certains de mes patients de remplir 15 gélules de somnifères et 15 autres de sucre. Le soir, leur compagne leur donne indifféremment l’un ou l’autre, puis le patient note sur son carnet la qualité de son sommeil. Il constate alors qu’il n’y a aucun lien entre le médicament qu’il a pris et son sommeil. Ils comprennent qu’ils peuvent dormir sans rien, c’est une aide au sevrage. 


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